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Full text of "L'oeuvre de Pierre-Corneille Blessebois"

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Prtsented to the 
LiBRARY ofthe 

UNIVERSITY OF TORONTO 

by 

>j Alexander C. Pathy 










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LES MAITRES DE L'AMOUR 



r t'rpm/t^' 



Pierre-Gorqeiile Biessenois 



Le Rut ou la Pudeur éteinte 

Histoire amoureuse de ce temps 

Le Zombi du Grand-Pérou 



INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE 



Guillaume APOLLINAIRE 



Ouvrage orné d'une Gravure hors texte 



PARIS 
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 

4, RUE DE FURSTENBERG, 4 



MCMXXI 



Ii'ŒOVf^H 



DE 



PIERRE-CORNEILLE BLESSEBOIS 



z=z II a. été tiré [de cet ouvrage = 
10 exemplaires sur Japon Impérial 

1 à 10 — 

2Ç exemplaires sur papier d'Arcbes 

= 11 à 35 ===== 



Droits de reproduction réservés 
pour tous pays, y compris la 
Suède, la Norvège et le Danemark. 



LES MAITRES DE L'AMOUR 



L'Œuvre 



:1e 



Pierre-Comeille Biesseliois 



Le Rut ou la Pudeur éteinte 

Histoire amoureuse de ce temps 

Le Zombi du Grand-Pérou 



NTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE 
PAR 

Guniaume APOLLINAIRE 



Ouvrage orné d'une Gravure hors texte 



PARIS 
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 

4. RUE DE FURSTENBERG. 4 
MCMXXI 



iNTf^OOaCTIOH 



Le poète et romancier Pierre-Corneille Blessebois 
naquit vers 16/46, non à Alençon, comme on a prétendu, 
mais à Verneuil ou dans les environs. 

Cet écrivain singulier, qui se qualifiait lui-même de 
poète errant, était d'une bonne famille protestante. Des- 
tiné à l'état militaire, il vint à Alençon, et, dès ce mo- 
ment, les aventures, les scandales emplissent une vie 
dont tous les détails ne sont pas encore bien connus. On 
sait qu'il clianuea plusieurs fois de religion, que peu 
scrupuleux, mais né amant, il séduisait les femmes et 
leur coûtait cher. C'est à Alençon qu'il connut M"e Mar- 
the de Sçay, qui venait le visiter dans la prison où il 
avait été enfermé pour crime d'incendie. Sorti de prison, 
il continua ses intrig^ues galantes et scandaleuses et, 
après un duel, ayant enlevé M"" de Sçay, qui portait 
aussi le nom de Marthe Le Hayer, il dut se réfug-ier en 
Hollande. Cette fille de bonne maison, de laquelle il 
avait été follement amoureux, devint alors Tobjet d'une 
haine violente qu'il manifesta dans ses écrits. C'est en 

1 



L (KUVIIK DK l'.-COHNEILLE HLESSKHOIS 



Ilollantlc qu'il publia la plupart de ses ouvrag-es. 11 
prit du service dans la marine. Il revint ensuite en 
France et était à Paris en 1678. Vers 169G il se trouvait à 
la Guadeloupe, où son service d'officier de marine sur 
les i^alères françaises l'avait mejié. Aux Antilles, il fut 
encore le hëros d'aventures g-alantes. Il y fit imprimer 
le Zombi du Grand-Pérou et mourut après 1O97, époque 
où Ton perd complètement la trace du vieux fdvori des 
belles. 



M. Gléder a mis en tète d-e son édition du Zombi 
{Paris, t8(^-2) une savante préface, où il juge ainsi le 
talent et les ouvrages de Biessebois : 

« Disons maintenant quelques mots sur le laienL iitlé- 
raire d-e Corneille Blcssebois. Ses œuvres peuvent être 
divisées en deux parties bien distinctes : les écrits sérieux 
et les écrits facétieux. Dans la première partie figurent 
les tragédies des Soupirs de Si/roi, d'Eagénie, de 
Sainte Reine et ia comédie de La Corneille. Il faut placer 
dans ia seconde ses romans et nouvelles, ainsi que ses 
poésies gaillardes et burlesques, il est aisé de voir au 
premier co«p d'ceil que la poésie burlesque était plus 
dans le genre de son talent; il s^y sentait plus à l'aise, et 
la franehise de ses allures amenait parfois dans «es 
écrits des éclairs d'une gaieté vive et spirituelle. Cepen- 
dant son style, presque toujours maniéré, se ressent 
d'une certaine affectation par l'emploi de mots nou- 
veaux et d'expressions bizarres qui servent à exprimer 
une pensée plus bizarre encore. Aussi ces défauts graves 



ISVROlBOCVtOS 



«e foiît*ils remarquer <*âvan1«^ lorsqu'il ypeni excroict sa 
v^ers'C sur clos sujets plus rcl<î>"x^, et «qu'il mo'iite «« Ijtxî 
au Ion tle l'ôpopée ira^iqwcv Alors cette ilisîVAmtti ci^o- 
qtwnte se fait se-iitir |>ltts que partout aUl>e«rs^ et on le 
voit À cliaqu« instant^ au milieu des situatioiis 4es plus 
intéressantes et les plus dramatiques, tomber dajis 1(î 
trivial et le boulïon, par la puérilité de certains <léta4i«^, 
Textravagaftee <le certaines pensées et le style burlesqutî 
dont elles sont affublées. Du reste, je ne sais si tioAs 
devons nous montrer bien S(''vères vis-à-vis de cet éc4'i- 
rain, car, si oe n'étaient les quati'e vers suivants qui lui 
sont échappés à une époque où il n'avait pas encore lu 
V.irt poétique de Boileau, que le législateur xlu Parnasse 
venait de li\Ter au public : 

Le barl)are Destin, qui nie livre la g"uerre 

Et qui me fait courber sous le poids de ses fers, 

M'a fait naître poète tjrfan't pâï* Tunivers, 

Au son des doux accents (iue le Parnasse enserre, 

nous ne voyons nulle part, dans ses ètirits, qu*il ait lîré 
vanité de ses eompositixjns. Sa prose n'est pas plus soi- 
gnée qiie ses vers, et les irég1ig>ences dont elle fourîniUe, 
et qu'il eût été facile de faire disparaître, sont U meil- 
leure preuve Jqu'il n'écrivait que pour occuper ses ioi^ 
sirs et pour se venger des femmes qui l'avaient dé<laig^tté 
ou troïnpé. 

« Il v<mlut à la fois servir MarS^ VéftXiS et les Musrs; 
mais nous aimons à peUvser, pt)ur la gloire comme pour 
le plaisir de notre héros, que les deux premières divini- 
tés lui furent plus^favorables. 

« Nous ne terminerons pas cette imiicc, înalhcurens-e- 
ment très liK^omplètc, sans disculper, jusqu'à un <?ertain 



4 l'qîuvre de p.-corneille blessebois 

point, bien entendu, Corneille Blessebois des reproches 
exagérés qui ont été formulés contre lui par deux célè- 
bres bibliopiiiles, MM. Ciiarles Nodier et Paul Lacroix. 

<( Le premier, dans les Mélanges tirés d'une petite 
bibliothèque (pag'e 3G7), dit, en parlant du Zombi du 
Grand-Pérou : — Jamais pamphlet n'a été plus grossière- 
ment approprié aux sales orgies d'un cercle d'hommes 
oisifs et dépravés; — et le second, dans une note di^tome II 
du Gatalog-ue Soleinne (n» i4G5), porte ce jugement : — Ce 
passage n'est pas le seul qui rappelle le ton de certaines 
descriptions des livres du marquis de Sade. — Cette 
rigueur et cette sévérité nous paraissent pour le moins 
exagérées. Certes, nous ne voulons pas nous faire l'apo- 
logiste de Corneille Blessebois, proclamer ses mœurs 
comme des exemples à suivre, et ses écrits comme des mo- 
dèles de goût et de décence; mais le Zombi reste bien au- 
dessous des Dames galantes de Brantôme et de l'Histoire 
amoureuse des Gaules de Bussi-Rabutin, que Charles 
Nodier n'a jamais songé à frapper ainsi de son cour- 
roux, et dont il parle quelquefois avec complaisance. 

« Quant au reproche qui lui est adressé par M. Paul 
Lacroix, nous le trouvons pour le moins aussi injuste. 
Nous avons vainement cherché dans les œuvres de Bles- 
sebois, même les plus hardies, et nous n'y avons rien 
trouvé qui puisse entrer en parallèle avec les tableaux 
cyniques et les maximes infâmes dont pullulent à chaque 
page la majeure partie des ouvrages du marquis de 
Sade. Corneille Blessebois est un poète licencieux, c'est 
un fait incontestable; mais ses écrits ne sont pas plus 
libres que ceux qui composent le Parnasse satijrique, 
le Cabinet satyrique, le Cabinet des Muses gaillardes, 
V Espadon satyrique, les Sottisiers, etc., et l'auteur peut 



INTRODUCTION 



être placé à la suite de ses contemporains Régniei, 
Sig^ogne, Mayiiard, Théophile, Berthelot, Motin et autres, 
qui se sont illustrés dans ce genre de poésie, et dont les 
ouvrages, recherchés par les curieux et les savants, 
n'ont jamais été l'objet d'un blâme aussi rigoureux. 

« Charles Nodier lui-même, qui se laisse parfois aller 
à des condamnations irréfléchies ou à des éloges exagé- 
rés, selon la nature de ses impressions, avait accordé à 
ce genre d'écrits une large place dans sa bibliothèque, 
parce qu'il comprenait mieux que personne que ces 
sortes d'ouvrages, outre le mérite de la rareté, qui n'est 
pas toujours le moindre aux yeux de quelques biblio- 
philes, présentent encore un certain intérêt à tous ceux 
qui s'occupent d'une manière plus ou moins directe de 
l'histoire de l'esprit humain. » 



Il faut ajouter à ces lignes pleines de sens que l'un des 
mérites de Blessebois, ou du moins ce qui le signale 
tout particulièrement à l'attention des lettrés, c'est qu'en 
écrivant le Zombi du Grand-Pérou il dota la France de 
son premier roman colonial. A cette époque l'exotisme 
et surtout l'exotisme américain n'avaient encore rien 
fourni à la littérature française, sinon dans les relations 
de voyage et dans les recueils géographiques. 

Avec le Zomùiy les îles apparaissent dans les lettres 
avec un grand nombre de mots du vocabulaire créole. 
Et à cet égard le Zombi est un monument linguistique 
qui vaudrait la peine qu'on l'étudiât de très près. Au 
<iemeurant, ce libelle, extrêmement rare, resta long- 



" nmmmmmms n n iuf i " p' sammmimm 

l'œuvre de ?."»C(i)KtN£WifcB HLESSEBOIS 



ic'Wîkps t».CHiit ç«; qi^ke, feb i;H'lérfj(t;ur& Irançaise" devait à l'exo- 
lijSJBh^.. ift. ^:omM wjaiMift^ uaai^ claie litt.éjpai?e> exipêi»«- 
n>i(^t} iijûîportanM, et c«lui qui tefldeirîiit d'éciriFe l'histoire 
duuifOJH?a.y coloiiiial; ciîi, Fx'aiicQ serait oblig-é d« iB^atioii- 
nor ay^ii^t; tiOMt le m>m< de; Piîe^rse-CoirrxeilliG Bkssebioi^, 
aiftlia^ur iDieiîi §i«<gîulîiier et éucfiiAel oflt 13e saH pigts; giraed'- 
clai(.)^y pui-sque Voii) deirLeiire iiiîK^ertain aukssi biea sur le 
li.eui e* Lai dajt(e de sa; iiaissajice que sur l'endiroit et le 
tei^^s: o«t il naoui^ut. 



a. A. 



ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE 

fweîiant les Œuvres de PwFFe-Co-meitle Blessebois 



Les soupirs de Sifroi, ou l'Innocence reconnue, tragé- 
die par M. de Corneille Blessebois, Chdtillon-sur-Seine, 
Pierre Laymeré, i6y5. 

la-S" de 44 pp. et i f. non chiff. pour le privilèg*e. Le sujet de 
cHtfr tragfédie co 3 actes eï enj vers est rhfcst®rTe de Gtnerïètt de 
Brabant et elle est imitée en grande partie d'il roïnan. du Pèire CLéri- 
zLers : Vlanocence reconnue. Il y a dans cette pièce des personnages 
sing'ulfers tels qu'Un fantôme, deux. loups, un ange. 

yfarthe le Ilay^er, qil Mademoiselle de Sçat/, petite 
e<ymédie, fmprémét poar t^autear,. j&jfi. 

Petit in-i2 de 24 pp. (Horiaodt, Elzévfer), en trois actes «t en 
vers. 

Marthe le Hayer, ou Mademoiselle de Sçai^„ 16S2. 
Pet. in-i2 de 24 pp. 

Marthe le Hayer, oii MadeoMisetSe de Sçat^, f6gS 

Pet. in-i2. 



L ŒUVRE DE P. -CORNEILLE BLESSEBOIS 



Le Breitenr, comédie nouvelle et galante en trois actes. 

Imprimée pour Vannée ly.'jH. 

l'et. in-i2 de 24 pp. C'est la même pièce que l.a précédente dont on 
a seulement chang-é le titre. Elle a été imprimée en cachette par un 
ouvrier inhabile et elle a été fort mal typographiée. 

Les souteneurs et les soutenues, comédie en vers et en 
trois actes (1738). 

M. Clcder a eu sous les yeux un manuscrit dans lequel la pièce 
Marthe le Hayer porte le titre que voilà. C'est une version qui pré- 
sente quelques différences sans importance avec le texte imprimé. 

Filon réduit à mettre cinq contre un, amusement pour 
la jeunesse, par Pierre Corneille de Blessebois. 

Pet. in-i2 de 26 pp., s. 1. n. d. (Hollande, Elzévier, 1676). Pièce en 
vers entre Filon et Mirène, Lisette, Catin, Marote, Alise, Jeanneton 
et Isabelle. Très rare. 

Filon réduit à mettre cinq contre un, amusement 
j)Our la jeunesse, par P.-Corneille de Blessebois. Leijde, 
i6yô. 

Pet. in-i2 de 11 ff., y compris le titre. 

L'Eugénie, tragédie dédié [sic] à S. A. le prince 
d'Orange, par P.-Corneille Blessebois, s. L n. d. 

Pet. in-i2 de 42 pp., y compris 5 ff. préliminaires, plus 3 ff. n. chif. 
à la fin. (Leyde, Elzévier, 1676.) En trois actes et en vers. 

Voici le sujet de cette pièce : Eug-énie, fille du gouverneur 
d'Ég-ypte, est dég"uisée en homme et sous cette apparence inspire 
une violente passion à Mélance, jeune dame romaine. Celle-ci, irritée 
d'une froideur qu'elle attribue au mépris de ses charmes, accuse 
Eug"énie d'avoir tenté de lui ravir son honneur. Eug-énie, en révélant 
son véritable sexe, déjoue l'imposture. Dans un sonnet au lecteur, 
placé en tête de cette trag-édie, dédiée à S. A. R. le prince d'Orang-e, 
Corneille Blessebois dépeint la triste situation où il se trouvait à 
son arrivée en Hollande. Voici le sonnet : 

Le barbare Destin, qui me livre la guerre 

Et qui me fait courber sous le poids de ses fers, 

M'a fait naître poète errant par l'Univers 

Au son des doux accents que le Parnasse enserre. 



ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE 



J'ai passé tout mon temps sous le dieu du tonnerre, 
uù j'jii sans vanité cueilli des lauriers verts; 
Mais la mallgrnllé d'un injuste revers 
M'a rendu plus petit qu'un vermisseau de terre. 

Je vins à ijualre pieds habiter ce séjour, 
Deux ans en cet état je respiral le jour; 
Le sort m'en ùta deux commen<;ant ''i.ui ir..;>.i. ino, 

O fortune volage, ô bien mal assure ; 

Je rampe maintenant, achevant mon trentième, 

El n'ai pas un terrier où je sois retiré. 

L'iAujcnie de Pierre-Corneille Blessebois, tragédie^ à 
Leyde, chez Félix Lopez, lOjO. 
Pet. in- 12 de 02 pp., plus 3 ff. non chif. 

Le Rut ou la pudeur éteinte, Leyde, 16 j6, 

3 parties in-12. r» partie : 3 fF. n. chif. pour le titre et 72 pp., y 
compris la dédicace à M"« de S(;ay ; 2" partie : 3 fF. n. chif. pour le 
titre et la dédicace et 71 pp., plus i p. n. chif.; J« partie : 3 IT. n. 
chif. pour le titre et la dédicace à M"« de Sray et 87 pp. 

Le Lion d'Angélie, histoire amoureuse et tragique. 
Cologne, chez Simon VAfriquain. 

Petit in-12 de 1G8 pp., y compris i front, gravé, i titre imprimé, 
1 dédicace, etc. (Hollande, Elzévier). Ce volume est ainsi dédié : « A 
M. Elzévier, capitaine ordinaire de mer pour le service de la Répu- 
blique de Hollande, montant aujourd'hui un vaisseau de soixante-dix 
i ièces, appelé le chêne : 

(( N'ai-je pas eu l'honneur, monsieur, de vous suivre sur VOstzée ? 
Et dans les deux batailles que nous avons données avec réussite, et 
en sept jours, contre les Suédois, n'ai-je pas vu moi-même des 
preuves convaincantes de ce que la Hollaude publie à votre avan- 
tag-e? )) La dédicace est sig-nce du nom de Corneille Blessebois. 

Pour être complet, le livre doit être suivi de l'opuscule suivant : 

Le temple de Marsias, A Cologne, chez Simon l'Afri- 

(juain, i6j6. 

Pet. in-12 de 43 pp., nouvelle mêlée de prose et de vers dédiée à 
très discrète, très pudique et très vertueuse demoiselle Émerentie 
ran Swanevelif épouse de M. Elzévier... Ces deux ouvrag-es ont une 



rO L (KL V«E I>E P.-rORNÏlLLE Bf.ESSEBOIS 



pag-ination eéparée, maïs une seule série de signsdarts. On trouve 
rarement les deux parties ensembre. 

La Corneille de mademoiselle de Sratj, coturdir jjour 

r/iostel de Bourgogne, i6j8'. 

In-i2 de 3 (T. et 65 pp. eo leltmes- roodes, s. K (Paris)- En un acte et 
en vers. Une gravure sur bols reproduite plusieurs fois dans le cou- 
rant de l'ouvrage représente Blessebo-fs, en habit d'officier, prenant 
le menton de M"« de Sçay vêtue en bergère. 

La victoire spirituelle de la glorieuse Sainte Heine sur 

le tiran Olibre^ tragédie nouvellement composée par 

M, de Corneille Blessebois. Autun, Pierre Laymeré, i6S6. 

In-4° de 49 PP-» plus un f. n. cbrf., 4 fig'. sur bois, dont la dernière 
est gravée par Ambrolse. 

Le Zombi du Grand-Pérou ou la Comtesse de Cocagne. 

NoRvelement imprimé, le quinze février iSgj, 

Petit in-i2 de 2 ff. pour le faBx-titre et le titre, 6 pp. pour le por- 
trait en vers de la comtesse de Cocagne et i45 pp. On n'en connaît 
que fpielques exemplaires. Zombi en créole srgniôe esprit, fantôme, 
sorcier. L'auteur (qui signe Effe-géache) d'Une nuit d'orgie à Saini- 
Pierre-MaiHinique (1892) l'emploie encore avec le sens de t^evenanf- 
Le Zombi a été imprimé aux Aiitrlîes. 

Lupanie. Histoire amoureuse de ce temps. À la 
Sphère, 166S. 
Pet. în'-i2 de 94 p. (Hollande, Elzévier). 

Lupanie, Histoire amoureuse de ce temps, A Pari 

[sic] chez Jean-Pierre de Marteau, i&6c>. 

Petit in-r2 de 118^ pp., dont les 8 prem. n. ciiifT. pour le titre et 
rÉpître dédicatofre. 

Lupanie. Histoire amoureuse de ce temps. Imprimée 
cette année. 
S, L a. d. (Hallande, vers £676.)!. In- 12; de 120 pp.. 

Lupanie, Histoire amoureuse de ce temps. Avec ies 



ê 

rna^A'imes dUimonF. A èa 7ejtdw9$se' eues hs amunt,^, 

IJOO. 

Petit iD-i2. 

Saint-Germain, oa les Jufà^afs é»M.. IK M. T, P., avec 
quelques autres q^aHanteries. 

s. I. n. d. (HollaDtle, EIzevier). Petit iH-C2 de i3o pp. Dans cetlo 
réimpression de Lapante on a chançt' le titre et remplacé l'épître 
dédicatoire par plusieurs pièces de vers. On pense que les majus- 
cules M. D. M. T. P. désig-uant M"" de Mi^ntespau* ont été mises par 
un éditeur soucieux de rajjettoiiTUbQ Quwagre outbliijt*. 

Ce roman satirique est péinrîprfmé ©o ttî^te dti recueil intitulé 
Amours des Dames Ulastres dis notre sLèGlU.. C.olog.n£,, Jean. Leblanc, 
j8()0, petit in-i2, sous le titre : Alosie ou les Amours de ^W™» de 
M. T. P. 

Œ.uures^ satyriqu&s. de P. Corneille de BlesMàois. 

Petit in-i2 très rare qui, pour être complet, doit se composer ainsi : 
un frontispice g-ravé par Smelztzing-; un titre imprimé; deux feuil- 
lets pour la préface; L'Almanac des belles {pour l'année i6;^6, en 
vers), 34 pages, y compris le titre et l'épître à M''» de Jearny en 

2 feuillets, plus i feuillet blanc; UEugénie, 52 pag-es dont les 10 pre- 
mières non chiffrées pour le titre et les préliminaires; à la fin, 

3 feuillets non chiffrés qui contiennent 7 portraits en vers, plus 
I feuillet bleu ; Le Rut ou la Pudeur éteinte, en trois parties, i" par- 
tie, I f. n. chif. pour le titre et 72 pages; 2" partie, 4 tf. n. chif. pour 
le faux titre, le titre et la dédicace et 73 pages; 3» partie, 4 ff- n- 
chif. et 87 pages; Marthe le Ilayer, ou Mademoiselle de Sçay. 
Imprimée pour l'auteur en 1676, 24 pages ; Filon réduit à mettre 
cinq contre un, amusement pour la Jeunesse, par P. Corneille de 
Blessebois, 26 pp. On trouve séparément les parties de ce recueil et 
nous les avons décrites à leurs titres respectifs. 

La pièce Marthe le Hayer, ainsi que Filon et quelques autres mor- 
ceaux satiriques de Corneille Hlessebois ont été réimprimés dans les 
diflférentes éditions de la Bibliothèque d'Arétin, recueil qui a encore 
paru sous le titre Le Cabinet d'amour et de Vénus. 

On attribue parfois à Blessebois une Relation d'un voyage de 
Copenhague à Brème, en vers burlesques, qui a eu plusieurs édi- 
tions sous des titres différents, et la Comtesse d'Olonne, comédie que 
l'on attribue généralement à Bussy-Rabutin. 



L ŒUVRE DE P.-CORNEILLE BLESSEBOIS 



M. de la Sicotière possédait le manuscrit d'un libelle de Corneille 
Blessebois intitulé Aventures du parc cl'Alençon et composé vers 1670, 
où l'on trouve la description du parc, en vers, que voici : 

Ici des arbres renversés, 
Vieux restes des siècles passés, 
Laissent voir de vides espaces ; 
Là des troncs de mousse couverts 
Non moins anciens que l'univers 
De leur vieille fraîcheur n'ont plus rien que les traces. 

D'un côté, des arbres penchants 
Semblent menacer les passants 
De leur ruine toujours prête, 
Et le ciel même assez souvent 
Semble prêt par un coup de vent 
D'achever les débris de leur tremblante tète. 

Différentes œuvres de CorneMlle Blessebois ont été réimprimées 
au cours du xix» siècle, soit par l'éditeur Poulet-Malassis, qui était 
d'Alençon, et c'est la ville où Blessebois trouva ses premières aven- 
tures, soit par l'éditeur Gay, soit par M. Gléder, soit par M™* Marc 
de Montifaud, soit par d'autres. 



LE RUT 



ou 



LA PUDEUR ETEINTE 



Leyde, 1676. 



PRÉFACE 



Lecteur, 

Tu trouveras de quoi te divertir dans ce livre, ou tu 
n'es pas facile à contenter. Ne l'en rapporte pas toute- 
fois à mon sentiment; les pères sont fous de leurs 
enfants, et les auteurs de leurs ouvrag^es. Mais la dépense 
n'est pas grande, et deux escalins (i) qu'il t'en coûtera, 
pour cette bigarrure, ne valent pas le papier. D'ailleurs, 
que sais-tu, cher lecteur, si M"e de Scay, à qui tu feras la 
cour par ce moyen, ne deviendra point amoureuse de 
toi? Elle a encore quelque monnaie qui ne t'incommode- 
rait pas, et que tu ne lui trouverais plus, si j'avais voulu 
continuer d'être comme à toi, 

Lecteur, 

Très humble serviteur, 

P.-G. B. 



(i) L'escaliD de Hollande valait o fr. 02 cents, gi centimes de notre 
monnaie. 



A IVIADEMOISELiIiH DE SCflV 



Mademoiselle 



L'ingratilude est le plus noir de tous les crimes, et 
j'estime avoir lu quehiue part que les dieux descendirent 
un jour sur la terre pour en prendre vengeance. Ainsi 
trouvez bon, je vous prie, que je me tire de pair de ceux 
qui nourrissent ce serpent dans les sombres replis de 
leurs âmes, et que, pour reconnaissance du diamant que 
vous me donnâtes, de la plus oblig'eante manière du 
monde, lorsqu'à la faveur de votre masque vous sûtes 
venir dans la prison d'Alençon vous soumettre à ce mal- 
heureux priape que vous avez encore dû, depuis, courir 
deux ans sans l'attraper, je vous offre cette petite veille 
de ma muse qui se souviendra éternellement de ce jour- 
là. Ne pensez pas, mademoiselle, que je puisse me flatter 
de m'être acquitté, par ce léger présent, d'un bien que je 
publie sans cesse et dont j'ai donné des mémoires à la 
courrière de tout l'univers. Non, non, ma gratitude étend 
plus loin sou empire, et je vous proteste avec vérité qu'il 
n'y a point de genre de vers dont je n'aie exalté cette 
admirable franchise. Je composai encore dernièrement 
une petite comédie dont je vous fis la principale héroïne, 

2 



i8 l'œuvre de p. -corneille rlessehois 

et qui s'intitule : le Bordel de mademoiselle de Scay, ou 
Marthe Le llaijer; et de peur qu'on ig-norât que vous en 
êtes le lubrique sujet, j'ajoutai : « cousine germaine de 
Fauteur des Palmes du Juste, premier fripon de notre 
siècle, et issue de germain du procureur du roi d'Alen- 
çon, suriK)nimé, par exceUenee, le pou de la -ville. » Mais 
comme je vous y ai tracée avec toute cette effronterie qui 
vous est naturelle et qui fait lever les épaules aux hon- 
nêtes personnes de votre sexe, s'il s'en trouve, quelques- 
uns de mes amis m'ont détourné de lui faire courir le 
hasard de l'impression et m'ont mis devant les yeux la 
rougeur que je causerais à votre modestie qui paya le 
tribut à la Parque entre les mains du marquis de Cour- 
celles, il y a plus de dix ans, s'i-ï arrivait que le des^tîn le 
coiiKl«is;î^ un |€>ur dans votre cabinet, /espère toutefois 
franchir te p^s et vows donner enfi-n de plus sincères 
muFques du zèîe qui Bï^ammeet qui me fait porter invro- 
lâhlement la quaiilté, 

Mademoiselle, 

De votre très humble et très 
obéissant serviteur, 

P.-C. B. 



Le Rut 



PREMIÈRE PARTIE 



L'Aurore conimençaLt à gratter aux portes de 
rOrient quand Céladoa^ qui était depuis quelques 
jours prisonnier à Alençon, vit entrer dans sa chambre 
une jeune denioi selle dont les. yeux, quoique petits^ 
jetaient une lumière d'autant plus vive que le lieu 
(lait un peu ot>scur. Son teint effaçait les lis et le jias- 
miu ; les roses n'avaient rien de comparable au ver- 
meil de sa divine boucke; ses dents étaient blanches, 
si bien rangées et tellement égiates, que cette seule 
partie avait die quoi produire de l'amour dans une 
âm€ moi as sensible que la sienne; ses cheveux d'an 
blond cliataln étaient répandus par boticl^s sur ses 
jpues^ et sa coiiFure à lat turque était artistem^nt 
ordonnée et ne laissait rien à souhaiter de plus^ Sa 



L(EUVKE I)i: P.-COIIM.ILLE HLESSEHOIS 



gOT^e était d'albâtre, et son sein néglig-emment ouvert 
offrait à la vue des cliarmes tout à fait puissants ; sa 
taille était médiocre, non moins erigag-eante que 
dégag-ée^ et si majestueuse, qu'encore que sa beauté 
n'eût pas été relevée-par la propreté d'une simarre de 
satin blanc enrichi d'un passement d'or, dont elle avait 
ce jour-là sacrifié aux Grâces, Céladon n'aurait pu se 
défendre de la recevoir à bras ouverts. Il se disposait 
à lui témoig-ner sa surprise, lorsque cette adorable 
divinité visible le prévint en ces termes : « Je sais bien, 
lui dit-elle d'un air tout galant, que ma visite a de 
quoi vous étonner, et cette liberté que je me donne de 
vous venir voir sans avoir le bien de vous connaître 
que par le bruit qui se répand partout de vos rares 
attributs n'est pas sans doute si petite qu'elle n'ait pu 
suspendre quelque temps l'intention que j'en avais 
formée; mais enfin, cher Céladon, je n'ai pu résister 
davantage au désir que j'ai de vous voir et de vous 
aimer ». Un peu de modestie qui n'eut pas long- règ-ne 
l'interrompit en cet endroit, et cependant Céladon prit 
ainsi la parole : « Je ne me plaindrai plus de ma mau- 
vaise destinée, puisque sa barbarie reçoit une heureuse 
intermission par le bien imprévu de votre charmante 
vue, et que votre bonté me vient de donner à con- 
naître que je suis maintenant le plus fortuné de tous 
les hommes. Oui, miraculeuse beauté, votre présence 
est un soleil efficace, qui dissipe les nuages qui voi- 
laient mes plaisirs, et je recouvre par votre secours 



LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTE 21 

mille fois plus de biens que je n^en perdis sous les 
ruines de ma liberté. Veuillent les justes dieux que 
mes chaînes durent éternellement, si la continuation 
des délices que je goûte ne m'est pas déniée, et s'il 
m'est permis d'espérer que ce ne sera pas ici la der- 
nière fois que vous apporterez le jour dans ce temple 
de la plus obscure de toutes les nuits. » 

— Je voudrais, reprit Dorimène, qu'il me fut libre 
de vous tenir compaii'nie dans un lieu où ma conver- 
sation vous pourrait épargner les fâcheuses réflexions 
de votre eslavage; mais j'ai des parents qui ne me 
pardonneraient jamais cette hardiesse, et leur'vertu 
est si délicate que j'en aurais sans doute beaucoup à 
souffrir si les pas que je viens de faire ne leur étaient 
ignorés. Mais comme mon cœur ne se règle que par 
les puissances dont il est entraîné et que ces puis- 
sances ne sont autre chose que les insignes attraits 
dont vous épuisâtes la nature, je veux bien. Céladon, 
si toutefois la chose est digne de vous être offerte, 
consentir à ne l'éloigner jamais de vous, et vous faire 
un innocent sacrifice de ses premières ardeurs et 
de ses vœux tout passionnés et tout tendres. » 
En achevant ce discours, elle poussa un soupir 
qui persuada entièrement Céladon qu'il en était 
idolâtré, et comme elle était un but où les plus 
fiers auraient été glorieux de donner, il se sut 
bon gré de l'avoir assujettie Et s'étant relevé de 
terre, où il s'était agenouillé à son abord pour lui pré- 



L ŒUVRE DE P. -CORNEILLE BLESSEBOIS 



senter un siège: « Non seulement, s'écria-l-il, j'accepte 
avec chaleur cette offrande sublime, mais aussi j'ose 
vous conjurer, par la grandeur de votre mérite et par 
les miracles de vos perfections, de m'en donner 
quelques témoignages, afin que je cesse de douter 
d'une possession où les dieux seulement ont droit 
d'aspirer. Je suis difficile à persuader, et je courbe 
tellement sous le faix de mes disgrâcesTque je n'ose 
me figurer que mon sort me veuille laisser jouir des 
félicités dont vous me voulez être prodigue. Apparem- 
ment, digne et vénérable objet vers qui mon inclina- 
tion se tourne entièrement, que la déité qui vous a 
conduite dans ces ténèbres n'a pas oublié de vous 
apprendre que le silence en est le seigneur, et la dis- 
crétion l'inséparable compagne. Ici les bienfaits sont 
ensevelis dans l'oubli aussitôt qu'ils ont reçu l'être, ou 
s'ils poussent des germes d'immortalité et de recon- 
naissance, ce n'est que dans l'esprit de l'heureux 
favori sur qui on les répand. Ici l'on ignore l'usage 
de la langue, et le secret est si fort attaché au salut 
de l'homme qu'on ne le saurait divulguer sans s'en- 
foncer le poignard ,dans le sein. Ainsi vous n'avez 
point d'obstacle légitime à opposer au contentement 
dont je demande que vous souteniez ma vie contre qui 
tant de traverses ont déployé leur insolence, et qui se 
rendra infailliblement à leur opiniâtreté, si vous n'en 
rétablissez la trame dans la douceur de vos vivifiantes 
caresses. » 



LE RCn IDEUR ETEINTE 23 

Le discret Céladon p<irla si tendrement, 
Il exprinw si bien sou amoureux tourment, 
Il vanta tant l'éclat de sa nouvelle cJiaioe 

Kl les attraits de Dorimène, 

Qu'enfin après quelques monirnts. 

Celte berg-ère toute humaine 
Lui donna le plaisir des derniers enjoùments. 

11 mit sA bouche sur la sienne, 
Où demeuranl pâmé de Texcès du plaisir, 

11 passa son premier désir, 

Et comme l'E. . . dans Vienne, 
11 se sentit de mollesse saisir. 

Mais ensuite, ainsi que l'abeille. 
Quand le printemps renaU, vole de fleur en fleur, 
De même Céladon, de mer^^ille en merveille. 
Eut bientôt promené son amoureuse ardeur. 

L'amour, à deux ou trois reprises. 
Se signala dans leurs embrassements, 
Et leurs âmes enfin, des mêmes feux éprises, 
Se soûlèrent au miel de leurs enlacements. 

Après qu'ils se furent ainsi témoigné leur mutuelle 
affection, Dorimène, qui se trouvait bonne marchande 
de la réception de Céladon, lui en témoigna sa grati- 
tude le plus tendrement qu'il lui fut possible. Mais 
{>our ne pas le laisser dans la pensée qu'il avait pu 
concevoir que sa facilité venait de la perte qu'elle 
avait déjà faite de sa pudeur aux approches d'un 
autre amant, elle jugea à propos de lui protester de 
nouveau qu'elle avait été vaincue par la force de ses 
charmes contre lesquels il n'était pas aisé de se raidir. 



L (EUVUE DE P. -CORNEILLE ULESSEBOIS 



Mais à peine avait-elle ouvert la bouche pour en 
entamer le discours qu'elle fut interrompue par 
l'abord de deux inconnues qui entrèrent dans la 
chambre de Céladon sans ôter le masque (i), com- 
bien qu'elles eussent levé la palle de leur effronterie, 
et qui s'assirent sur son lit, sans autre forme de céré- 
monie. Cette nouvelle compagnie la chassa, de sorte 
que Céladon ne sut rien de l'histoire de cette jeune 
fleur qu'il venait de cueillir, sinon qu'en la recondui- 
sant jusques au guichet, elle eut le temps de lui dire 
qu'elle était l'une des filles de M. Le Sage ; que natu- 
rellement on l'appelait Martichon, mais qu'elle avait 
abandonné cette qualité rampante pour celle de Dori- 
mène, qui lui semblait plus belle, et dont la douceur 
convenait mieux à celle de ses grâces. Nos deux 
amants prirent ainsi congé l'un de l'autre. 

Et se jurèrent tour à tour, 
Elle par Céladon, et Céladon par elle, 
Une foi constante et fidèle, 
Tant qu'ils respireraient le jour. 

Dans un autre temps. Céladon aurait monté les 
degrés de sa chambre quatre à quatre, dans l'impa- 
tience d'aller trouver les deux inconnues qu'il avait 
laissées; mais Dorimène avait un peu modéré l'excès 



(i) Il était de bon ton pour les dames, à cette époque, en France, 
de sortir masquées. Cet usag-e fut probablement importé d'Italie lors 
de l'arrivée de Catherine de Médicis. 



LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTE 20 

de sa vigueur, et tout jeune et vaillant qu'il était au 
doux exercice de Cyprine, il s'était emporté dans ses 
caresses jusqu'à perdre haleine, et ne regagna sa 
chambre qu'à pas de vieillard. A peine y fut-il entré 
que celle des deux masques qui semblaient avoir de 
Tempire sur l'autre lui fît signe de la main de venir 
s'asseoir auprès d'elle, et dès qu'il lui eut obéi avec 
une grâce qui lui était naturelle, elle prit ainsi la 
parole : « Si je ne lève pas le masque, lui dit-elle, ce 
n'est pas que je ne sache de l'air dont on vit dans le 
monde, ni que j'ignore qu'il n'y a point de rang qui 
puisse affranchir celle qui l'occupe des civilités qu'on 
doit à la plus parfaite image que nous ayons sur la 
terre du dieu qui captiva autrefois Climène et qui fut 
cause, par sa poursuite, que Daphné fut convertie en 
laurier. Mais, Céladon, la hardiesse où je m'échappe 
contre les lois de la retenue qui m'a acquis quelque 
bruit parmi le sexe m'a suggéré cet unique moyen de 
vous venir assurer de mes services et de plaindre avec 
vous la dureté de vos injustes parents qui ne rendent 
pas à ce qu'ils ont de plus précieux et de mieux 
formé, tant pour les excellentes parties du corps que 
celles de l'esprit, tout le secours que le sang seule- 
ment, sans autre raison, en devrait tirer. Lorsque le 
bruit de vos rares qualités m'eut ouvert le cœur à une 
compassion dont je ne me repentirai jamais, je me 
déterminerai à vous venir offrir ma bourse, dans un 
équipage qui vous pût dérober ma connaissance, et 



L ŒUVRE DE P.-CORNEILLE BLESSEKOIS 



si vous ne dédaignez pas Tencens que je vous viens 
hrûïer, et que vous puissiez vous contenter de mi\ 
possession sans me connaître, je vous proteste, 
Céladon, de vous rendre tous les jours une visite et 
d'essayer à vous démêler des caprices de votre inju- 
rieux destin. Cette fidèle personne, ajouta-t-elle, en lui 
montrant sa comi^ag-ne, est une marchande de cette 
ville, dont toute îa boutique est à votre disposition, et 
qui, brûlant de posséder le bien de votre vue, m'a 
conjurée, sachant le dessein que j'avais, de l'amener 
avec moi . » 

Céladon, enchanté d'une telle tendresse, 

Par deux ou trois soupirs exprima son transport 

Et connut alors que son sort 
Le destinait aux feux de plus d'une maîtresse. 

Il s'efforça de lui faire caresse, 
Il harangua tout bas sa mourante vigueur, 

Il rappela cette bouillante ardeur 
Qui souverainement régnait en sa jeunesse, 
Et promit tant de bien à son fidèle cœur 
Qu'enfin il en resta vainqueur. 

Amarante, c'est le nom de celte généreuse galante, 
de même que Marcelle est celui de la jeune marchande. 
Amarante, dis-je, attendait la réponse de Céladon, et 
voyant qu'il restait muet : « Serait-il possible, lui dit- 
elle, que vous fussiez insensible aux propositions que 
je viens de vous ouvrir? Auriez-vous bien si peu de 
considération pour votre repos que d'en négliger les 



LE RUT OU LA rUDKU» ŒTEIÏfTE 



soins que j'y veux apporter'? Ah! Céladon, que jo 
serais malheureuse s'il en était ainsi, et que voire 
répuUlion serait foariie si vous rejetiez le service des 
dames et le dessein que j'ai de aie rang-er sons vos 
fers! Combien que, pour les raisons que je vous ai 
dites, mon visag^e soit assez bien voilé pour vous 
dérober les traits qui le composent, peut-être ne sont- 
ils pas toutefois si faibles qu'ils ne pussent faire 
quelque impression sur votre âme si la vue en était 
l>ermise. 

— Ahl que vous êtes injuste, répartit prompteraent 
Céladon, que le silence fatiguait déjà, si vous avez 
cru que j'ai une âme capable de résister aux charmes 
dont vous l'avez conquêlée! Non, non, adorable 
l^eauté, je vous aime sans vous connaître, et pour 
vous dire plus, je vous adore, et je vous confesse que 
si vous n^éles pas une divinité immortelle, au moins 
en avez- vous toutes les adorables parties. Mon silence 
n'est pas si condamnable que vous feigniez de le 
croire, et ce n'est pas une petite merveille que j'aie 
pu si promptement recouvrer la parole, puisque la 
surprise et l'admiration où m'ont plongé les augustes 
appas dont vous êtes revêtue m'en devrait avoir 
interdit l'usage pour jamais. J'accepte vos lx)ntés, 
<luo!que je m'en reconnaisse indigne, et je mériterais 
sans doute la continuation de ma mauvaise fortune si 
je refusais les largesses d'une divinité, qui, je pense, 
est venue exprès du ciel pour allonger la quenouille 



28 l'œuvre de p. -corneille hlessebois 

des Parques qui filent mes jours, maintenant dignes 
d'envie. Je ne vous demanderai pas ce qui vous peut 
avoir inspiré cette charité; je sais l)ien que vos yeux, 
dont la puissance n'a pas de limite, n'auront pu 
découvrir les ennuis que ces sombres endroits versent 
continuellement sur moi, sans en corriger la mali- 
gnité au sucre de votre divine présence. Et vous, 
continua-t-il, en se tournant vers Marcelle, et vous, 
son obligeante compagne, que ne dois-je point à vos 
bontés et à l'envie que vous ayez eue de voir un 
prisonnier qui n'aurait point de parallèle en misère 
sans l'honneur qu'il reçoit de votre visite? » 

Marcelle le regarda d'une façon si tendre et si 
passionnée qu'elle lui fit juger qu'elle brûlait d'un 
autre désir que celui d'une simple visite ; et comme 
elle se disposait à répartir à sa civilité, son masque, 
qu'elle tenait avec les dents, lui tomba de la bouche 
et fit briller aux yeux de Céladon l'éclat d'une beauté 
qui surpassait incomparablement celle non seule- 
ment de Dorimène, mais aussi de toutes les bergères 
d'Alençon. 

Ce nouveau spectacle n'eut pas moins de quoi 
charmer notre prisonnier qu'il sut vivement troubler 
Amarante. 

Elle crut avec justice que de semblables attraits 
seraient funestes aux inclinations que l'ignorance où 
était Céladon des siens qui commençaient à sortir de 
la carrière de leur printemps aurait pu former en lui. 



LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTE 29 

et si son déplaisir n^opéra pas ses dang-ereux effets 
sur-le-champ, il est constant que sa cruauté n'en fut 
que plus tyrannique. 

Cependant Marcelle revint du silence que cet 
accident imprévu, à ce qu^elle disait, mais exprès 
selon mon sens, lui avait causé, et s'expliqua à Céla- 
don en des termes si éloquemment amoureux 

Que son cœur, incertain du choix qu'il devait faire, 

Chercha longtemps par quels moyens 

Il pourrait cueillir tant de biens 

Sans irriter et sans déplaire 
Ces ang-es qui venaient honorer ses liens : 

« Puis-je abandonner Amarante 
Dont les attraits sont peut-être pareils 

A ceux de la beauté charmante 

Dont je découvre les soleils? 

Dois-je aussi de cette dernière, 
Dont les appas se sont manifestés, 

Pour n'adorer que la première. 
Laisser les intérêts de mes sens enchantés? 

Non, non, dit-il, astres des belles. 
J'ai le cœur assez grand pour loger vos attraits ; 

Je ne consentirai jamais 
Que de si beaux objets sortent de mes ruelles. 
A toutes deux mon cœur est engagé, 

En deux parts Amour me divise : 

L'une a pris d'abord ma franchise. 
Et Tautre sous ses lois m*a promptement rangé. » 

Les choses se passaient ainsi dans son àme, lorsque 



3o' • l'œuvre de f.-corneulle blbssebois 

le eoncierg'e ie vint avertir que Le Hayer^ procureur 
du roî du lieu^ fameux fripon et grand scéiérai 
demandai I à ])arler à lui. 

Ce fut à son amour un cruel coup de foudre. 
Toutefois ce malheur le tira d'embarras, 
Car à quoi se pouvoir résoudre 
Sur le choix délicat de leurs dhins appas?' 

De sorte qu^il se fallut séparer sans en venir au 
doux moment; mais Amarante, qui aurait plutôt con- 
senti à perdre la vie qu'à laisser écouler la journée 
sans se faire appliquer la marque de Céladon, lui pro- 
mit de revenir dans peu de temps ; et Marcelle lui dit 
à l'oreille, sans être aperçue d'Amarante : « Cher Céla- 
don, vous m'aurez à dîner. > 

Céladon n'eut pas plutôt entretenu Le Hayer sur 
quelques affaires qui le regardaient, qu'ils se sépa- 
rèrent aussi bons amis que l'incompatibilité de la 
vertu du prisonnier avec les mauvaises qualités de 
l'autre le permit. Et comme Céladon remontait en sa 
chambre, une jeune créature lui présenta ce biflet, 
avec une bourse tissue des plus beaux cheveux de 
l'univers ; et l'ayant ouverte, il y trouva ces mots : 

Billet de Dorlmène à Céladon, 

(( Je vous conjure, mon très cher Céladon, d'accepter 
ces ùïiL louis. L'élal présent de votre fortune m'a fait 



LU RUT OU LA Pl'IMSUF ÉTEINTE Si 

prendre celte liberté qiii> dans une autre saison, 
ne sérail jkis i>ardonnal>Ie. Je sais que vous avez 
du bien, mais vous n'êtes pas majeur, et vos parents 
tiennent la bride courte à votre dépense. Souil'rez 
donc, s'il vous plait, que je vous donne celle lég-ère 
j>reuve des services que je voudrais eli^e capable de 
vous rendre (i); conservez, si vous m'aimez,, ces 
cheveux, et surtout soyez failenient persuadé qu'il 
nW a rien au monde où je me porte volontiers pour 
entretenir en l'honneur de votre amour ia trop heu- 
reuse Dorimène. » 

Céladon trouva le procédé de Dorimène si honnête 
et si à propos qu'il lui en marqua ainsi sa recon- 
naissance : 

Réponse de Céladon à Dorimène. 

« J'ai peu mérité tant de bontés, adorable mignonne, 
et c'était assez pour me rendre sans pareil, que vous 
eussiez répandu sur moi Thonneur de votre choix, 
sans ajouter de nouvelles faveurs à cette première. 
Toutefois, j'accepte ce présent, mais ce n'est que dans 
la pensée où je suis de faire tirer votre divin portrait, 
afin d'avoir toujours devant les yeux et pour fidèle 
témoin de mon amour l'unique beauté dont mon 



(i) ir était de bon ton, avant la RéroIutfoQ fr^nçafse, chez les grca» 
rLebes, de subvenir aux besoitts des g-ens, de lettres, soit en les pen- 
sionnant, soit en payant les éditions des œuvres qu'ils vous 
didiaieat. 



32 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

cœur respire la loi. Et quant aux beaux cheveux de 
votre bourse, je les veux porter à côté du sièg-e de ma 
vie, comme un scapulaire relig-ieux de la dévotion que 
J'aurai éternellement à vous adorer. Adieu, ma chère, 
je vous attends ce soir avec une impatience indicible, 
et je vous jure avec vérité que vous ne pouvez, sans 
altérer ma santé, remettre à demain le bien que Céla- 
don se promet de votre vue. » 

Céladon donna charg-e à la jeune Mercure de rendre 
bien fidèlement sa réponse à Dorimène, et pour renga- 
ger à leur service, en cas que leur amour subsistât, 
il lui donna un baiser sur la bouche, qu'elle reçut 
avec un contentement qui parut incontinent sur son 
visage. 

Cependant Amarante était déjà de retour, et sa dili- 
g-ence fît connaître à Céladon qu'il ne l'avait pas 
légèrement blessée. Aussi dois-je ici confesser qu'il 
n'était pas d'une beauté commune, et que la régularité 
de ses traits Pavait rendu tout à fait charmant. Il avait 
l'esprit agréable; son courage était connu, et si son 
acquis n'avait pas les pères de famille pour partisans, 
du moins les jeunes gens de la première volée le 
regardaient comme un des principaux membres de 
leur corps. Il avait le secret de s'insinuer dans le cœur 
des plus farouches, et j'ose dire, sans crainte d'être 
dédit par ceux qui savent l'histoire de sa vie, qu'il 
a vu plus de quarante filles, en une demi-année, com- 
battre les premières places de sa chaîne. Il composait 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 33 

des vers avec une facilité admirable, et ses bilh'ls 
étaient ordinairement semés de tant de galanteries 

Que les beautés, à leur lecture, 
Passaient souvent et la nuit et le jour. 
Et glissaient dans l'appas de la douce torture 
Par l'enjolivement qu'il donnait à l'amour. 

Les premières paroles que lui dit Amarante furent : 
« Nous sommes seuls, cher Céladon, et mes yeux qui 
n'ont point ici de rivaux peuvent vous considérer 
à leur aise et recevoir le doux écoulement de vos 
charmes. Mais, dieux ! continua-t-elle, que les hommes 
de ce siècle sont retenus et que je suis malheureuse 
de ne pouvoir attirer de votre bouche les choses que la 
mienne vous dit de la part de mon cœur ! » 

« Ah ! serez-vous toujours cruelle ! 
Lui répartit l'amoureux Céladon. 
Que n'attribuez-vous à l'excès de mon zèle 
Un crime dont j'aurais plus aisément pardon? 

Connaissez mieux votre pouvoir, ma belle : 
Je mets entre vos mains mon âme à Tabandon. » 

Pendant quelque temps ils se lurent. 
Et leurs cœurs, à leur tour, dans leurs divins accès. 
S'entretinrent avec excès 
De certaines douceurs qui durent 
Ou du moins qui doivent durer 
Autant que la nature même, 
Ou jusqu'à ce que la mort blême 
Ait le pouvoir de nous en séparer. 



34 l'(i:uvre de p. -corneille ijlessebois 

Déjà par deux fois revenue 

De l'enthousiasme amoureux, 

Amarante formait des vœux 

Pour une troisième venue. 

Elle y conviait Céladon 

D'une aimable et tendre façon, 
Par des soupirs tout remplis de tendresse ; 

Ses bras qu'elle lie à son cou 
Semblaient lui dire : « Encore un coup, 

Encore un petit coup de fesse! » 

Céladon était énervé, 
Et voulait s'arracher des bras de sa maîtresse, 

Mais quand il eut un peu rêvé, 

Il trouva l'action tigresse. 

Et rappelant de sa vivacité 

La défaillante pécheresse, 
11 lui donna le petit coup de fesse 

Dont elle avait nécessité. 

Amarante, qui voulait reconnaître la peine que 
Céladon avait prise pour elle, tira un diamant de prix 
qu'elle avait au doi^t et lui en fît présent, et après s'être 
mutuellement réitéré l'éternité de leur flamme^ la gail- 
larde prit congé de lui. 

Et marcliant ia tête baissée 
Alla dans leur étui remetti^e tes appas, 

Sans faire le moindre faux pas. 
Tant elle avait été ?oig-neiasemenC graissée. 

Céladon était encore hors d'haleine lorsqu'il vit 
paraître Marcelle ; celte jeune femme avait les yeux de 



L£ RUT OU LA PUDELE ÉTEIKTE 35 

la couleur du ciel, le nez aquilin et le visag^e lon^ ; 
SCS sourcils étaient aussi bien rasés que ceux d'uae 
Vénitienne ; sa bouche était extraordiiiaiiement petite , 
et la neigre de ses dents opérait des effets si puissants 
sur rame du monde qu'elle prenait un soin extrême 
à les rendre toujours visibles. Sa taille était grande, 
et son port si majestueux que ceux dont elle n'était 
pas connue la prenaient aisément pour une femme de 
qualité. Elle avait surtout la plus belle main qui se 
puisse dire, et semblable enfin à celles que les plus 
habiles peintres ont coutume de peindre à Famante 
de Céphale. Cette mig-noime n'eut pas plus tôt jeté les 
yeux sur Céladon, qu'elle connut le pauvre état où il 
était, et peu sortable au dessein qui l'avait conduite 
chez lui. Et pour s'instruire du sujet d'un si soudain 
changement : — « Qu'avez-vous, lui dit-elle, que vous 
me semblez plus mort qu'en vie, vous en qui je 
remarquais tantôt une santé si parfaite? » Céladon, qui 
cherchait à lui couvrir la véritable cause de sa fai- 
blesse : n Pouvez -vous, lui répondit-il, bel ange, 
demander une chose que vous ne devez pas ignorer, 
puisque vous en êtes la source, et pensez- vous, en 
bonne foi, qu'après vous avoir si promptement per- 
due, j'ai dû conserver une gaieté dont votre seule vue 
avait allumé mon visage? — Non, non, Céladon, reprit 
Marcelle en riant, vous déguisez ; et s'il était vrai que 
j'eusse pu causer votre tristesse par mon départ, ma 
présence aurait maintenant le crédit de rappeler ce 



.30 l'œuvre de i>. -corneille blessebois 

premier enjouement que vous voulez en vain attribuer 
à PefFet de quelques faibles qualités dont la nature me 
partag-ea au hasard. Confessez bien plutôt que la belle 
masquée vous occupe, et qu'elle seule a le droit de 
vous charmer. — Arrêtez, injuste et toute aimable 
bergère, interrompit Céladon ; ne poussez pas à bout 
un fug'itif qui se jette de toute la puissance de son âme 
dans le dédale de vos perfections. Il est vrai que la 
masquée (car si elle est belle, je ne le puis savoir, 
puisque je ne l'ai pas vue), il est donc vrai, dis-je, que 
son port qui n'a rien de plus grand que le vôtre, et que 
la douceur et l'amoureuse énerg-ie de ses discours 
m'ont d'abord attiré les esprits à leur contemplation, 
mais... — Je vous entends, interrompit à son tour la 
perçante Marcelle. Vous m'aimez, n'est-ce pas, et vous 
voulez que je croie que mon masque, en tombant de 
ma bouche, vous a découvert des plaisirs où vous ne 
serez pas fâché de donner? Eh bien ! nous le verrons. » 
Céladon fut pris sans vert, et il jug-ea bien qu'il fallait 
tirer l'oiseau de la cage pour le divertissement de cette 
troisième curieuse ou chercher une excuse légitime à 
la justification de son impuissance. 

Il eut beau pousser des soupirs, 
Il ne satifit pas Marcelle; 
Cette friande jouvencelle 
Ne se payait point de désirs 
Et n'était pas du rang de celle 
Qui ne se fait jamais baiser qu'à des zéphirs. 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 87 

Mais parce qu'il était déjà midi sonné, et qn^elle 
s'était conviée à dîner avec lui, Céladon commanda 
qu'on servît, espérant que le temps lui rendrait les 
forces que l'amour lui avait empruntées. 

Mais pendant le cours du repas, 
Marcelle fut ainsi qu'une jeune g-énisse 

Qui, dans son amoureux caprice, 
Lèche l'herbelte et ne l'arrache pas. 

On servit le dessert ensuite. 

Où sans doute il ne manquait rien. 
Et par son Céladon Marcelle fut induite 

A goûter de son bon-chrétien. 
Que recelaient des flots de sucre de Madère : 
a Ce sucre, lui dit-elle, est fort bon et fort beau, 

Mais il n'a pas de quoi me plaire 
Comme un autre meilleur qu'on trouve en certaine eau. 

Et dont vous n'avez pas, je pense. 
Force cornets dedans votre dépense. 

Ce reproche fit rougir Céladon, et il se repentit vingt 
fois d'avoir donné à Dorimène et à la masquée, avec 
tant de profusion, un divertissement qu'il jugeait 
devoir plus légitimement à cette dernière. Mais comme 
ce genre de plaisir est un bien qu'on ne saurait 
reprendre quand on l'a une fois accordé, il fallut qu'il 
s'en consolât et fît en sorte de trouver le secret de 
désabuser Marcelle du soupçon où sa lenteur à la 
satisfaire l'avait fait tomber. C'est pourquoi^ après 
avoir commandé qu'on desservît. 



',\H l/(];UVnE DE P.-CORNlvlLI.E IJLESSEBOIS 

Il approcha l'atiorable Marcelle, 
Il s'assit mollement sur elle, 

Et sur son teint de rose et de lis 
Il promena long-temps sa lascive prunelle 

Dont les rayons paraissaient affaiblis; 

Et puis portant sa bouche criminelle 
D'avoir jusque-là différé, 
Sur la bouche et les yeux de cette aimable belle, 
La renversant après, d'une façon nouvelle, 

Dessus son lit d'œillets paré, 

Le mal fut bientôt réparé. 

L'on m'a dit, et cela peut être, 

Qu'Alcidon la baisa trois fois; 

Pour moi constamment je le crois, 

Car je sais qu'il travaille en maître. 

Ceux-là dont Fincrédulité 

Sur celte matière s'épanche 
S'en peuvent éclaircir avec impunité ; 

J'estime Marcelle assez franche 

Pour leur dire la vérité. 

Quoi qu'il en soit, Marcelle sortit très satisfaite; et 
le soir même elle envoya un tailleur chez Céladon 
prendre la mesure d'un habit très galant qu'il vêtit 
deux jours après. 

Lecteur, reprends un peu haleine : 
La prose n'est pas mon talent ; 
Mon style en vers est plus coulant 
Et me donne bien moins de peine. 
Dans quelque temps j'achèverai 
Cette imparfaite historiette. 



LE RUT OU LA FUDEUR ÉTEINTE 39 

OÙ peut-être je t'apprendrai 
(Verlaine intrigue assez secrète. 



ÉGLOGUE 

Sous un tendre alizier à qui le doux printemps 

Avait déjà rendu ses embellissements, 

Et sur qui Philomèle, en beaux accents fertiles, 

Déboisait tristement sa douloureuse bile, 

Sur Therbette émaillée, étendu riollement, 

Le trop jaloux Lubin soupirait son tourment, 

Et laissant ses brebis errer à Taventure, 

Préparait un discours d'une étrange nature 

Contre l'ing-ratitude et le manque de foi 

Dont il taxait Toinon qui lui donne la loi ; 

Lorsque cette bergère, et fidèle et constante, 

Qui n'avait rien commis d'indig^ne d'une amante, 

Qui soupirait pour lui la nuit comme le jour. 

Dont l'unique plaisir naissait de son amour, 

Et qui n'aurait enfin pu passer la journée 

Sans voir l'injuste objet dont elle est soupçonnée, 

Après avoir mêlé ses moutons dans les siens, 

Et flatté de la voix et de la main ses chiens. 

D'un art plein de douceur vint à raccoutumée, 

S'asseoir près du flambeau dont elle est allumée. 

Elle lui dit vingt fois : « Mon cher Lubin, bonjour; 

Bonjour, unique objet de mon fidèle amour ; 

Bonjour, mon doux souci, bel aimant de mon âme; 

Doux appas de mon cœur, cher souffle de ma flamme 

Pour qui seul je languis, je brille et veux mourir, 

Sans qui rien ne saurait m'àîder ni secourir. 



f\o l'ceuvre de p. -corneille blessebois 

Et dont les traits divins, qu'on ne saurait décrire, 

Ont porté dans mon sein un désiré martyre. » 

Mais voyant qu'à ces mots, qu'un souid aurait ouïs, 

Son berg-er répondait par des pleurs inouïs, 

Et ne devinant pas d'où procédait sa peine : 

c( Quel chag-rin règne en toi, forgeron de ma chaîne. 

Lui dit-elle en portknt la main dessus son front; 

Ta langueur est subite et ton'ennui bien prompt. 

Serait-ce que peut-être un loup, dans sa furie. 

Aurait porté sa dent parmi ta bergerie? 

Te serait-il bien mort cette nuit, l'agnelet 

Dont la mère malade est ingrate de lait? 

Ou ton joli pinson, en brisant son servage, 

Ne s'est-il point sauvé par les trous de sa cage? 

Mais quoi ! tu ne dis mot; réponds, malicieux; 

Je ne puis deviner ta peine à voir tes yeux. 

Hélas ! de quel soupçon tu me rends alarmée ! 

N'est-ce point qu'en ton cœur je ne suis plus aimée? 

Que, perfide et léger, tu cours au changement 

Et dresse à mon amour un fatal compliment? 

Pourrais-tu bien penser à quelqu'autre bergère, 

Et fouler, loin de moi, l'herbette et la fougère? 

Et vous souffririez-vous, grands dieux, qu'en nos hameaux 

Quelqu'un osât éteindre en nous des feux si beaux? 

Ou, s'il en est ainsi, comme cela peut être, 

A quel dessein, hélas ! les avez-vous fait naître ? 

Retire-moi, Lubin, de ce doute mortel, 

Vante-moi promptement ton amour immortel, 

Car si dans le venin d'une telle pensée 

Mon âme plus longtemps demeurait abaissée, 

Tu me verrais sécher sous le poids de mes fers, 

Gomme un troupeau qui voit un sorcier de travers. » 



LK RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 4' 

Eu distillant le miel de ces douces paroles, 

Que le jaloux berger pensait être frivoles, 

Elle voulut payer par un gage parfait 

Le tort qu*elle estima que son soupçon eut fait. 

Et déjà s*avançant (que n'était-ce la mienne!) 

Elle voulait coller sa bouche sur la sienne, 

Quand d'un regard affreux et que les ours aux bois 

Ont cent fois plus humain et plus doux mille fois, 

Ce bizarre amoureux que cette brebis flatte 

Lui glaça tous les sens de sa réponse ingrate : 

« Cruelle, lui dit-il, crois-tu duper mon cœur 

Du sucre venimeux de ta feinte douceur? 

Ne meurs-tu point de honte? et ta flamme banale 

Veut-elle encor longtemps de mon ardeur égale 

Abuser l'innocence et la fidélité, 

Et voiler les défauts de ta légèreté? 

Ce n'est plus le soupçon qui cause mes alarmes. 

Mon cœur est attaqué par de plus fortes armes, 

Et mes yeux m'ont appris, dans ce sinistre jour. 

Que je suis le jouet de Ion fatal amour; 

De quoi m'entretient donc ta langue criminelle? 

Pourquoi donc de tes yeux la trompeuse prunelle 

Cherche encor en la mienne un favorable accueil? 

Ne viens-tu point peut-être insulter à mon deuil? 

Ou bien, applaudissant à ta nouvelle offense, 

Redoubler ma douleur aux coups de ta présence? 

Je croyais sous tes lois mon destin sûrement 

Et je me reposais sur ta foi bonnement, 

Ne m'imaginant pas que ton âme volage 

Dût follement briser notre amoureux servage ; 

Mais que je me trompais, ô ciel ! et que mon sort 

Sur cette étrange mer m'a jeté loin du port. 



42 l'(J:UVRE I>E P.-COniNEILLE BLESSEBOIS 

Perfide, ne crois pas qu'une semblable plainte 

Procède du chagrin de voir ta flamme éteinte; 
Ta lâclie trahison me laisse sans amour, 
Et je voudrais t*avoir prévenue en ce tour. 

TOrNON 

Dites-nous le sujet qui si fort vous transporte. 

LUBIN 

Tu ne mérites pas le courroux qui m'emporte, 
Mais enfin tel qu'il soit, crois qu'il n'est pas léger, 
Puisqu'il m'a de tes fers déjà su dégag^er. 

TOmON 

Il est d'autres bergers. 

LUBIN 

Il est d'autres bergères. 

TOINON 

Qui seront plus constants. 

LUBIN 

Qui seront moins légères. 

TOINON 

Qui sauront mieux connaître un cœur comme le mien. 

LUBIN 

Qui sauront mieux serrer les nœuds de leur lien. 

TOINON 

De qui l'esprit mieux fait couvera plus d'hommage. 

LUBIN 

De qui plus de pudeur donnera moins d'ombrage. 

TOINON 

Et de qui les accès jusques à leur fureur 
Ne porteront jamais l'audace de leur cœur. 



LB RUT OU LA PUDErR kTEIJfTE 4:^ 

LUBUf 

Et de qui la sag'esse, à nulle autre pareille. 
Sera sans rage au cœur et sans puce à roreille. 

TOINON 

Que veut dire ceci? Méchant, explique-toi. 

LUBIN 

Va, va, g-arde les pleurs pour d'autres que pour moi. 
Je suis trop rebattu de ce g^enre de feintes. 
Depuis que mes péchés eurent nos âmes jointes, 
Il n'est heure ni jour, minute ni moment, 
Que tu ne joues ainsi mon amoureux tourment. 
Mais j'ose te jurer par l'astre qui m'éclaire 
Et par réternité de notre commun père, 
Qu'en vain pour m'apaiser... 

TOINON 

Cruel, n'achève pas. 
Ou porte tout d'un coup dans mon sein le trépas. 
Ah ! quoi que maintenant ma lang-ue l'ait pu dire, 
J'en suis au désespoir et j'ose l'en dédire. 
Plutôt que de changer un bercer si charmant, 
Les hommes régneront au sacré firmament; 
Et les dieux, dépouillés du ciel et du tonnerre. 
Viendront lionteusemenl habiter sur la terre. 
Apollon changera son superbe appareil 
Contre un simple fanal qui préserve d'écueil 
Une cité qui vogue à la merci de Tonde, 
Lorsque je brûlerai d'une flamme seconde. 
Ou plutôt seulement qu'un si lâche dessein 
Au nombre de mes vœux se promène en mon sein. 

LUBIN 

Les dieux, qu'insolemment lu veux rendre complices 
Des effets dangereux de tes noires malices. 



44 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

Seront ainsi que toi parjures et lég"ers, 
Passibles aux douleurs en tous lieux <Hrang"ers, 
Et verront sous leurs pas la mort blême et cruelle, 
Lorsque j'aurai croyance à la femme infidèle. 

TOINON 

Quelqu'un a pris plaisir à se jouer de toi. 

LUBIN 

Barbare ! oses-tu bien encor parler à moi. 

Et ne rougis-tu pas de l'excès de ton crime? 

Un peu d'honneur devrait t'en rendre la victime, 

Effacer dans ton sang sa honte et sa noirceur. 

Mais, perfide, tu n'as ni honte ni pudeur, 

Et sous le beau semblant d'une feinte sagesse. 

Tu fais des attentats dignes d'une tigresse. 

TOINON 

Confonds-moi du récit de ce que j'ai commis, 
Et... 

LUBIN 

Sous ta volonté je ne suis plus soumis. 
Je te suis désormais plus froid et plus rebelle 
Que ta beauté jadis ne me rendit fidèle. 

TOINON 

Ai-je à quelque berger donné quelque faveur 

Qui t'ait déjà porté la jalousie au cœur? 

Tu connais à peu près de quoi je suis capable. 

LUBIN 

Oui, je sais ton humeur bénigne et charitable. 
En veux-tu davantage? 

TOINON 

Achève. 



LE HUT OU LA PUDEUR ETEINTE 



LUBIN 

Et ce matin, 
Tu n'as pas d'un berger soulagé le mâtin, 
Qu'une épine en son pied rendait boiteux et triste? 
Et ce chien n'était pas à mon rival Baptiste? 
Après l'avoir guéri, tu ne Tas pas flatté? 
Ni craché sur son nez, après l'avoir gratté? 
Tu n'as pas empoigné plus de cent fois sa queue, 
Ni pris plaisir à voir sa garniture bleue? 
Tu n'as pas de tes doigts, sur son poil blanc et noir, 
Pris certain vermisseau que son heur t'a fait voir? 
Et l'appelant mignon, fidèle et sans malice. 
Tu ne m'as pas donné de sujets de supplice? 
Tu n'as plus rien à dire, esprit trop décevant, 
Et ne me pensais pas sans doute si savant; 
Mais, de notre bercail, j'ai vu tout le mystère. 
Aux rayons clairvoyants de l'amour qui m'éclaire. 
Ou du moins de l'amour qui m'éclairait alors, 
Mais qui n'échauffe plus ni mon sein ni mon corps ! 

TOINON 

Est-ce tout? 

LUBIN 

Trouves-tu que ce soit peu de chose 
Pour suivre le dessein que mon cœur me propose. 
De ne courl)er jamais sous le faix de ta loi. 
De ne danser jamais sous le frêne avec loi, 
De maints bouquets divers n'embellir plus ta tête. 
Et de te croire enfin une mauvaise bête? 

TOINON 

Quoi ! mon cœur, voulais-tu, voyant cet animal 
De qui l'abord flatteur me découvrait le mal, 



46 • l'œuvre di: p.-cohneille blessebois 

Qu'aveugle à mille bonds qu'il faisait pour me plaire, 

Je lui fisse refus d'une faveur lég-ère? 

Ne te souvient-il plus du jour que, dans le bois, 

Épouvantant le loup de sa terrible voix, 

Il sauva ta brebis que ce traître, en sa rage, 

Préparait vainement à son sang^lant carnage? 

Et s'il est vrai, mou cher, qu'il t'en souvicn/ie bien. 

Que pouvais-je moins faire à ce généreux chien? 

Ne sais-tu pas aussi que le chien de Nanette 

Est fds de ce mâtin et de ma grand'levrette, 

Oncle de ton Briffaut, et germain du chasseur 

Dont je te fis présent pour gage de mon cœur? 

Et qu'ainsi l'intérêt de ces gardiens fidèles... 

LUBIN 

Va, je reviens, Toinon, de mes frayeurs mortelles 
J'ai tort, je le confesse, et je suis un jaloux 
Qui mérite l'horreur de ton juste courroux. 
Frappe, tonne sur moi ! j'ai mérité ta haine, 
Et je suis un ingrat indigne de ta chaîne. 
Bel ange, toutefois j'implore ta douceur; 
Un fidèle galant est sujet à la peur, 
Et mon âme, sans doute accessible à la crainte. 
Si je ne t'aimais pas, n'en serait point atteinte. 

Tomo:N 
Berger, j'ai l'âme tendre, et tu peux espérer 
Qu'un peu de temps sur moi pourra tout opérer. 
Le crime à sa longueur assez souvent échappe, 
Mais comme tu m'as dit que je tonne et je frappe, 
Pour expier ton crime il faut que, de huit jours. 
Tu ne me parles point de tes tendres amours; 
C'est à ce châtiment que mon courroux s'arrête. 



us HUT OtJ -Lk PUDEUR KT«INTE f^f 

LIJHIN 

Ne laisse pas tomber ce fléau sur ma tête ; 
Ou tu gèles mon san^ d'un si subtil poisoii 
Que la seule terreur m'en trouble la raison. 

Est-ce sincèrement ? 

LUBfN 

D'une lang-ue fidèle, 
le t'ai toujours dépeint mon amour immortelle. 

TOINON 

Eh bien ! pour preuve enfin qu'on te veut pardonner. 
Que veux-tu? 

LIJBIN 

Le baiser qu'on m'a voulu donner. 

TOINON 

Peut-être encore un coup ton humeur dédaigneuse... 

LUBIN 

Mignonne, ne crains point. 

TOINON 

Je suis trop g^énéreuse ; 
Du moins fais la moitié de ce tendre chemin. 

LUBIN 

Amour, sois-tu béni, qui m'as tendu la main ! 



EPIGKAMME 

Votre parrain était un veau, 
Et son ignorance sans bornes. 
De vous tjapliser chevreau. 
Dont vous n'avez rien que les cornes. 



/|8 l'œuvre di: p. -corneille blessebois 



RÊVE AMOUREUX 

Dans un endroit charmant, éloig-né d'un grand mille 

Des remparts démolis d'une oriirueilleuse ville ; 

Sous des arbres sacrés de la bouche des dieux, 

Étant le ferme appui de la voûte des cieux, 

Où régnent les zéphyrs tous les jours de l'année, 

Où la sœur de Progné, du destin condamnée, 

Ne trouve point la mort dans les cruelles mains 

Du traître émerillon, ni des tendres humains ; 

Où l'oiseau laisse au nid sa future famille, 

Sans peur que le coucou la chagrine ou la pille. 

Pendant que sur les fleurs moissonnant son repas, 

Son petit estomac ne la réchauffe pas ; 

Où sur la branche sèche, aux rayons de son zèle, 

L'on entend les soupirs de l'amante fidèle. 

Qui s'immolant au deuil de son défunt époux. 

Dans le feu dévorant d'un généreux courroux. 

Enseigne de l'amour les leçons merveilleuses 

Et montre le chemin aux âmes malheureuses , 

Où l'automne, l'hiver et l'été, de tout temps. 

Ont immortalisé l'agréable printemps, 

Dont les parfums exquis, dig"ne excès de la flamme, 

Par un charme secret savent enivrer l'âme ; 

Où jadis le déluge, avec ses flots rampants. 

Assisté d'Apollon, ne mit point de serpents; 

Où Jupiter, monté sur son aigle cruelle. 

Ne foudroya jamais de tête criminelle. 

Mais où maintes Philis ont réduit aux abois 

Mille obstinés amants à révérer leurs lois ; 

Où Cupidon enfin sur le cœur d'une belle 

Avant brisé sa flèche en taille une nouvelle ; 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 49 

Dans ce nohie endroit, ilis-je, au bord d*un frais ruisseau, 

Dont le cristal liciuide est divinement beau, 

Reposant dans le sein de ces fleurs immortelles, 

Kt rêvant aux rigueurs des beautés naturelles. 

De l'ang-e incomparable où mon sein amoureux 

Adresse jour et nuit ses respects et ses vœux. 

Soupirant ma douleur loin du bruit et du monde 

(0 Dieu ! que cette plaie en mon àme est profonde !) 

Morphée en ses pavots dont il ferma mes yeux 

Ayant su renfermer un sort pernicieux, 

Me troubla les esprits et m^enchanta l'oreille. 

De sorte qu'en dormant je crus ouïr ma merveille 

Favoriser mes feux autant qu'elle me fuit 

Et me tenir enfin cette douceur qui suit : 

« De l'heure du berger jouis, ô cher Corneille ; 

Paye à discrétion ton amour non pareille; 

Je t'accorde à présent l'entière autorité 

De soulag-er l'ardeur de ton cœur enchanté. 

Je veux te faire voir qu'il est en ma puissance 

D'ofl^rir un digne prix à ton obéissance; 

Tant de devoirs rendus, tant de soumissions 

Demandent hautement des satisfactions. 

Il est juste, prends-en; je t'aime, je t'estime; 

Faillir avecque toi n'est pas un si grand crime. 

Et puis j'estime mieux ne pas tant raisonner 

Qu'aux plaintes contre moi ton ân)e abandonner. 

Pour un heureux succès redouble ton courage, 

A t'en bien acquitter ton intérêt t'engage; 

Oui, puisque ton bonheur te rangea sous mes lois, 

En cet heureux moment prends ce que je te dois; 

Viens cueillir à loisir les fruits de ta victoire, 

Un injuste refus ternirait ma mémoire; 



;)0 L (J:UVR£ OE P.-CUHNE1U.E BLESSEBOIS 

Viens dian^er en douceur la rigueur de ton sbrt ; 

Embrasse-moi, Corneille, eoabrast^e-moi bien fort; 

Viens, car plus je t'attends et plus mon feu s'auginente ; 

Viens te rendre, mon cher, aux bras de ton amante. 

Sans craindre que jamais un lâche repentir 

Me reproche un délice où j'ose consentir, » 

Je me lève à ces mots, et dans la frénésie 

Dont cette imAge vaine a mon âme saisie : 

« Babet, quel est le dieu qui, soigneux de mes jours, 

Vous conduit en ces lieux avouer mes amours? 

Ah ! d'où vous vient, lui dis-je, un sentiment si Juste? 

Mon destin désormais se peut nommer auguste. 

Mon bonheur est au port, Babet, puisque mon cœur 

Est de mille rivaux le fortuné vainqueur; 

Larmes, chagrins, soupirs, cruelle jalousie. 

Le plaisir à son tour assaisonne ma vie ! » 

J'allais poursuivre, hélas ! quand mes pieds insolents,. 

Ministres malheureux de mes désirs brûlants, 

Trouvant dans leur chemin mon aimable inhumaine 

Oui dormait sur des fleurs proche de Lisimène, 

Je tombe, je l'éveille, et sa bouche et son corps 

N'échappent qu'à grand'peine à mes hardis efforts, 

« Effronté ! me dit-elle ; eh 1 d'où vient cette andace ! 

Quoi ! l'amour dans ton sein à la rag'c a fait place? 

Ainsi, ton lâche cœur, traître aux nobles plaisirs, 

Couvait secrètement de criminels désirs, 

— Mais, cruelle, à mon tour, m'écriai-je à Toix haoîe^ 

Tu ne te devais pas repentir de ta faute; 

Sera-ce donc, hélas ! par des tonirs insensés 

Que mes pleurs et mes soins seront récompensés"? 

Te penses-tu mo^quer de ma flamme irritée? 

Par quel soudain malheur t'ai-je mécontentée, 



LE RUT Oa LX PVUBXm ETEINTE Si 

Que ton volage esprit ne me {H'ut plus souffrir? 

Sont-ce là les douceurs que tu viens de m'offrlr? » 

I lie allait ajouter quelque injure à ma peine, 

Quand le hasard permit qu'à son tour Lisimène, 

Dont le sommeil profond paraissait immortel, 

Dressant à son bergfer dans son cœur un autel, 

\-X secondant l'ardeur de son àme ravie, 

Prolesta de l'aimer au delà de la vie. 

I.ors ma chère Babet, dont la fidélité 

Voyait avec douleur son esprit ag^ité, 

Et craignant qu'à la fin cette bergère humaine 

Ne m'allât découvrir le secret de sa diaîne : 

« Lisimène, debout, lui dit-elle, fuyons! 

(le n'est que trop dormir dans le sein des lions. » 

A ces mots s'éveîllanl et me trouvant près d'elle 

Elle fit un tel cri, l'innocente pucelle, 

Que m'éveillanl de même, et voyant mon erreur. 

J'eusse enfin sur moi-môme éprouvé ma fureur. 

Si, tombé comme mort, ma vigueur affaiblie 

Ne m'avait empêché de punir ma folie. 

Que je serais heureux si dans ce désespoir 

Ma force sur ma vie eût eu quelque pouvoir! 

Gisant dans un tombeau, couvert d'un peu de terre, 

Si j'étais sans plaisir, je dormirais sans guerre, 

Kt mon cœur affranchi de lyranniques lois, 

Mes yeux ne verraient plus mille morts à la fois, 

Saturniens enfants, race sans indulgence, 

Vous me causez ces maux par un trait de vengeance; 

Le soleil mille fois s'est fait voir au levant 

Depuis que d'Amintas je suis le survivant, 

Depuis que cet ami se rendant à la Parque 

De son cœur généreux me donna celte marque; 



L'cKUVRE de I>.-f;01\NEILLE BLESSEUOIS 



Mais vous n'avez point vu qu'imitant les mortels, 
J'aie une seule fois visité vos autels : 
A ma clière Babet mon cœur toujours fidèle 
Ne saurait concevoir d'autre déité qu'elle. 
Augmentez, s'il se peut, votre indignation, 
Mais n'espérez jamais mon adoration. 



RUPTURE 

C'en est fait ! je ne puis, sans en rougir de honte. 
Vivre plus longtemps sous ta loi ; 

Je te vois de mes feux faire si peu de compte. 

Que j'en fais aujourd'hui, Galiste, autant que toi. 
Et dans Thumeur où je me vois. 
Je ne crains point qu'Amour surmonte 

Le dessein que je prends, sans faire aucun effort, 

Plutôt que de t'aimer de me donner la mort. 

Amour, ne venez point, dans votre humeur étrange, 
Tâcher d'étouffer mon honneur ; 

Il y va de ma gloire, il faut que je me venge : 

Le crime assez souvent échappe à sa longueur ; 
Relirez- vous donc, suborneur; 
Je veux avoir recours au change. 

A l'ingrate Galiste il ne faut rien devoir. 

Changer est mon plaisir et non mon désespoir. 

Après m'avoir frappé d'une haine mortelle, 
Pourrais-je encore conserver 

Les moindres sentiments d'une flamme fidèle? 

Non, non, mon triste cœur, il n'y faut plus rêver; 
Je te puis aisément prouver 
Que la constance est criminelle. 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 53 

Elle est belle, il est vrai; mais elle n'aime pas. 
Il la faut imiter; faisons-en peu de cas. 

A quoi bon le secours des soupirs et des larmes? 

Y trouve-l-on quelque douceur? 
Pour un cœur généreux ce sont de faibles armes 
Qui ne servent jamais qu'à croître la douleur. 

Ton chang-e ne me fait point peur, 

Je suis nourri dans les alarmes, 
Et sans perdre le temps en discours superflus, 
L'amour que j'eus pour toi ne m'importune plus. 



LE TOMBEAU DE M™e LA PRINCESSE D'ILSEXGHIEiN 

Passant, qui que lu sois, voyant ce mausolée, 
Arrêtes-y tes pas et le baig-ne de pleurs ; 
C'est l'aug^uste sujet des plus vives douleurs 
Dont jamais la patrie ait été désolée. 

Au tribunal divin ma princesse appelée 
Se peut fort justement comparer à des fleurs 
Dont l'amour du Soleil efface les couleurs 
Que la nature avait l'une à l'autre mêlée. 

Depuis ce coup fatal qui nous verse du fiel, 
Certain contentement semble paraître au ciel, 
Dont ma grande princesse est sans doute la cause. 

De son plus riche azur il est soudain paré. 
Et le jeune blondin qui jamais ne repose 
A de son plus bel or le firmament doré. 



l.'<i:U\-RE DE P.-f:ORNEILLE ULESSEBOIS 



A MADEMOISELLE DE iiOiSSEME 

L'on m'a dit, mais las! j'en soupire, 
Et peu s'en faut que je n'expire, 
Qu'un monsieur, à votre retour, 
Vous a... mais je n'ose le dire, 
Je vous ferais peut-être mal la cour. 

Mais pourquoi ne pas vous tout dire, 
Il ne me peut m'arrrver pire; 
Donc, Scrns chercher de détour, 
On m'a dit qu'un -monsieur attire 
Votre amitié par son fidèle amour. 

Ce peut bien être une satire. 
Car chacun se plaît à médire. 
Surtout quand il s'agit d'amour; 
On me Ta pourtant dit sans rire, 
Mais je vous crois plus ferme qu'une tour. 

Que si mon destin vous iaspire 
De donner un bien où j'aspire 
A mille galants tour à tour^ 
Vous me causerez un martyre 
Qui m'éteindra, Galiste, au premier jour. 



CONTRE MADEMOISELLE DE SCAY 
Satire, 

Gloris, qu'en dites-vous-, répondez franchement. 
Voyez-vous d'un œil sec mon élarg-issement? 



LB RUT OU Ul FUMTra CTEUrTE 55 

Votre honneur au bt^rceau qui sortit tie ses bornes 
En fonile-t-il eucor le retour sur mes cornes; 
Ou bien, par la justice affranchi d'un tel sort, 
Votre iscariot cœur minute-t-il ma mort? 
Peut-être pensez-vous qu'amoureux tIe vos charmes^ 
Je dois m'aUor eucor enfiler dans vos charmes? 
Mais non, ce dernier trait de votre lâcheté 
Me rend, à mes dépens, un peu plus arrêté. 
Gomme un petit mouton qui flatte sa berg^ère 
N'aperçoit point du loup l'approche carnassière, 
Ainsi, dans le plaisir où mon cœur se trouvait. 
J'ignorais lu fureur que le vôtre couvait. 
Sorti d'un labyrinthe où la mort, toujours prèle, 
Se fût fait de ma vie une triste conquête, 
Si par un heureux coup de mon malheureux sort, 
Plus qu'elle, à son aspect je n'avais paru mort, 
Simple comme un enfant, sur votre foi femelle, 
J'embarquais de nouveau l'intérêt de mon zèle; 
Mais enfin, de retour à mon vomissement, 
J'y reçus des archers le traître embrassement. 
Et par surcroît d'ennui votre àrae forcenée 
Ti\cha de me réduire aux termes d*hyménée; 
Quand un peu de courage, ami de mon honneur, 
Pour la mort qu'on m'offrait ne marqua point de peor, 
Je fus par ces «upp<^ls de votre bergerie 
Conduit encore un coup à la Concierge rie. 
Maintenant donc, Cloris, que je me trouve au port 
Et que je vois bien clair dans le plus fin ressort 
Dont vous faites jouer vos lâches fourberies, 
En vain voudriez- vous user «le flatteries; 
Si jamais je vous vois, que je perde le jour. 
Que je sois sur la terre un Sisyphe d'amour, 



56 l'(j:ijvi\e de p. -corneille blessebois 

Que Tantale en Pélope indignement me traite, 
Que je serve d'objet aux vœux d'une soubrette, 
Et pour toujours enfin me sentir de vos coups. 
Qu'immortel soit le mal que je gagnai chez vous! 
Je m'aperçois, Gloris, que mon courroux vous gêne ; 
Vous m'aimez, je le sais, car votre âme est humaine ; 
Et sans doute, à votre âge, un galant comme moi 
Rehausse votre éclat quand il suit votre loi ; 
Aussi, de me ravoir concevez-vous la joie; 
Votre cul, de tout temps, qui sut battre monnaie. 
Seconda toujours mieux votre amoureux dessein 
Que les fleurs de soucis de votre punais sein ; 
Donc, au premier transport du feu qui vous consume. 
Sachant que l'intérêt est le feu qui m'allume, 
La bourse dans la main, pour la troisième fois. 
Vous me viendrez prier d'exaucer votre voix; 
Mais autant, digne objet, que je vous semble aimable. 
Autant et plus encor serai-je inexorable; 
Eussiez-vous plus gros d'or que les tours de Paris, 
Et troqué vos vieux jeux contre de jeunes ris. 
J'ai du ressentiment et je veux qu'il éclate. 
Et puis toujours semer dans une terre ingrate, 
Je n'en suis pas d'avis; il faut voir de ses faits 
Et n'être pas ainsi des causes sans effets. 
Sur ce point la chronique est déjà scandaleuse ; 
C'est en vain que ma pluie est grasse et copieuse ; 
Que mes soins redoublés vous chatouillent le cœur, 
Et que dans nos ébats je me rends le vainqueur. 
Le monde, qui vous voit si grande et si bien prise. 
M'en impute l'erreur et méjuge à sa guise. 
C'est un enfant, dit-on, dans le métier tout neuf. 
Encor si vous aviez seulement fait un œuf! 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 67 

Ce serait peu de chose, et de quelque autre aimée, 

Pour ce que j'ai versé, j'attendrais une armée. 

Mais toujours aurions-nous opéré dans le choc ; 

Vous seriez une poule et je serais un coq, 

Et je n'entendrais pas sans cesse à mon oreille : 

« Je ne l'aurais pas cru de monsieur de Corneille. 

11 est jeune et bien fait; on dirait, à le voir, 

Qu'il s'acquitterait mieux de l'amoureux devoir. 

Cependant, admirez ! car enfin c'est sa faute. 

Et nous savons fort bien de l'air dont Gloris saute : 

Par deux fois deux bâtards ont d'elle pris essort. 

Qui dirait le contraire, on lui ferait grand tort. » 

Voilà ce que Ton dit, mais le monde, en sa rage, 

Ne songe pas, Gloris, que vous avez de l'âge, 

Xi que votre eau glacée éteint mes feux brûlants ; 

D'ailleurs, que vous bêlez au moins trente galants; 

Et puis j'ai vu le sexe à Paris et dans Rome, 

Mais je n'ai vu que vous ainsi vanner un homme ; 

Ou est avecque vous presque toujours en l'air. 

Et votre mouvement est plus prompt qu'un éclair. 

J'ai lu dans Du Laurens (i) qu'il est fort difficile 

D'en user de la sorte et d'être bien fertile. 

Mais, qui pis est, Gloris, dans cette agilité 

Je n'envisage pas beaucoup de sûreté. 

Je crains de me fêler à ces roches chenues. 

Ou bien de me baigner la tête dans les nues ; 

D'aller comme un aiglon affronter le soleil. 

Et rendre, en trépassant, mon renom sans pareil. 

Mais je veux que l'amour me porte sur ses ailes. 

Et que ses petits soins me soient toujours fidèles. 

(i) André Du Laurens. sieur de Ferrieres, médecin de Henri IV. 



.'>8 l/tEUVRE DB P. -CORNEILLE BLESSEBOIS 

Le bel honneur pour moi d'imiter le ballon, 

D'être tantôt au fiel et tantôt au talon; 

Bien lieu reux l au retour de la voûte azurée, 

Crainte de m'écorcher, de trouver belle entrée, 

Car sur ce peu de chose est assis mon espoir; 

Mon labeur du malin paye mes frais do soir. 

Ainsi, las et repu de votre marchandise. 

Vous la pouvez offrir à quelque sot de mise. 

Qui croira comme moi, dans les commencements. 

Qu'il a les premiers fruits des derniers enjoûments. 

Et qui, dans les transports de sa flamme nouvelle. 

Attestera le ciel que vous êtes pucelle; 

Mais qui, bientôt expert dans ce badin métier. 

Trouvant un grand chemin pour un petit sentier. 

Et fâché d^avoir fait un pas de jeune bête. 

Ne vous fera qu'un c. des pieds jusqu'à la tête. 

Lors, j'aurai du plaisir, dans le fond de mon cœur, 

De voir sur vos vieux jours croître ainsi votre honneur, 

Et dirai que le sort à la fin détermine 

D'une exécution que ving^t ans il rumine. 



A L'HONNEUR DE M. DE MARLE 

INTENDANT DE LA GÉNÉRALITÉ d'aLENÇON 

Pégase, Bucéphale, Alfane, 
Pacolet et Bayard sont des plus grands chevaux 

Les cinq parfaits originaux ; 
Et de Marie est celui d'un malicieux àne. 



LB RUT OU LA PUDEUR ETEMfTE 



RONDE AT ^ REDOUBLÉ 

Pressé d'uiio iiiuncllc rag^e, 
Et réduit dans l'affliclioii 
D'un perpétuel esclavage, 
Je te fais cette objection : 

Sujet (le mon affection, 
Mon frère, as-lu bien le courage 
De me voir, sans compassion, 
Pressé d'une mortelle rage 

Hélas ! ton âme est bien sauvage, 
Nonobstant ta conversion, 
D'abandonner un frère en cage, 
Et réduit dans raffliclion ! 

Est-ce ton inclination 
Que j'embrasse le cocuage? 
Car je n'ai plus Pintention 
D'un perpétuel esclavage. 

Quoi! trouves-tu de Tavantage 
A cette lionteuse union? 
D'un noble et vertueux langage 
Je te fais celte objection. 

Souffre que ma' correction 
Sur ton esprit jeune et volage 
Fasse une forte impression; 
Car j'ai recours à ton suffrage. 



6o l'œuvre de p. -corneille blessebols 



A CHARDON POUR LE PRIER DE COLLATION 

Nous avons l'âme d'un fulin, 
Trois grandes bouteilles de vin; 
Viens croître le nombre des canes ; 
Je suis certain que c'est du bon : 
Viens vite, nous sommes trois ânes 
Impatients de leur chardon. 



CONTRE M. DE MARLE 

Monseigneur l'Intendant, dont l'âme est basse et vaine, 
Travaille tellement à l'apprêt de la mort 
Que, lors du jugement, il manquera d'haleine 
Pour prononcer l'arrêt de mon funeste sort. 



CONTRE UNE HUGUENOTE 

Une huguenote, dit-on. 

Se mêle de poésie : 

Ah! ce n'est donc pas sans raison 

Qu'on y trouve tant d'hérésie. 



CONTRE LES FEMMES 

Rondeau, 

Tu ne saurais être bien marié, 
Le plus beau cœur te fût-il dédié ; 
N'y pense pas, mon cher ami Combelle. 
Le sexe est lâche, inconstant, infidèle. 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 6l 



Sans conscience ainsi que sans pitié; 
!1 ne vaut rien, ni flatté, ni prié; 
Bref, la femme est un démon délié; 
Car peiis«^s-tu vivre en paix auprès d*elle? 

Tu ne saurais. 
Son cœur paraît triste et mortifié 
Au moindre mal dont l'homme est ciiàtié; 
Mais fais-m'en voir une qui soit fidèle 
Jusqu'à se pendre à la même ficelle 
Dont le bourreau étrang^la sa moitié? 

Tu ne saurais. 



SUR LE MARIAGE DE M. DE LA R 
AVEC MADEMOISELLE D. . . 

Epithalame. 

Puissante déité qui présidez aux noces, 
C'est à ce jour tant désiré 
Qu'il faut bander toutes vos forces 
Pour verser de douces amorces 
Sur cet hymen par la gloire inspiré. 

Gardez-vous bien, grande Lùcine, 
D'apporter une froide mine 
Aux appas de cette union ; 
Vous n'êtes pas bonne devine, 

Ou vous savez que sa chaste origine 
Est la haute perfection 

Et que le dieu qui ces amants domine. 
Se fit brèche dans leur poitrine 

A la faveur de la discrétion. 



62 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

Laissez dans son cachot la Discorde étoufTante, 
Enfermez bien cet hydre et ne l'amenez pas 

Troubler des nonpareils ébats 

D'une flamme toute innocente; 
Faites-vous escorter, pour ce jour bienheureux, 

Des Grâces, des Ris et <les Jeux, 
Des Soupirs enflammés, des Hélas! et des Chaînes 
Dont la fidélité n'a rien de dangereux. 
Allong^ez, s'il se peut, la nuit pour l'amour d'eux; 
Le nouvel an approche, et voilà leurs étrennes. 

Surtout, faites bien sentinelle. 

Que quelque faux Amphitryon, 
Conduit par les attraits de cette auguste belle. 
Ne se métamorphose, afin d'avoir chez elle 

Part à la douceur éternelle 
Que cherchait dans la nue autrefois Ixion. 

Vous seriez, ma foi, criminelle 

De permettre cette action. 

Et j'échaufferais ma cervelle 

A peindre sur votre modèle 
Des vers où vous verriez votre punition. 

Ce dieu qui sut tromper Alcmène 

Par son portrait et non par son devoir. 
Ne saurait mieux faire pleuvoir 
Que l'amant qui vit dans la chaîne 
De la chaste et divine reine 
Dont les talents divers demandent à vous voir. 

Charmés de la douceur qu'exhaleront leurs âmes^ 
Venez, petits amours, à l'entour du beau lit 
Où se doivent mêler leurs flammes. 
Assister au plaisir d'un si tendre conflit. 



LE RUT OU LA. FOOSUA ÉTEiKl'E 6^^ 

Mais d'un double bandeau Toilez votre visage, 
Afin de ne pas voir, parmi leur badiiiagfe. 
Les célestes attraits qui raviss4'nl TaspriL 
Ils ont tant de pudeur tous les deux eu partage, 
Et tant <le modestie est jointe à leui* servage 

Qu'ils en rouigiraicnt de dépit- 
Avant que d'approcher leurs pudiques ruelles, 

Munissez- vous des plus raix^^s encens 

Dont vous savez vaincre les sens, 
Et que votre ordinaire est de brûler aux belles ; 

Battez incessammeiit des ailes, 
Et faites q«e dans Tair leur bruit respectueux 

Forme ce langage amourenx. 
GuiUez, heureux amants, les douceurs de la vie 

Et n'éteignez jamais des feux 

Où votre printemps tous convie. 

Et, loi, beau trompeur, dieu des songes, 
S'il advient que tu les y plonges. 
Après que le Sommeil, épaadaiit ses pavots. 
Leur aura donne du repo^. 
Fais, je te prie, qu'ils ne songent 
Qu'à se tenir de doux propos- 
Et reculer la sévère Atropos 
Du miel où les amours les plongent. 

Zéphirs, que vos douces haleines 
Quittent les bois, les prés, les jardins et les plaines. 
Afin de se rendre, à leur tour, 
A l'éternité de leurs chaines ; 
Mais qu'elles ne soient pas si vainei 
Qtte de ooaceiroiir de i'amonr. 



64 l'œuvre de p.-corneille blessebois 



LUCINE 

Bien loin de leur être nuisible, 

Je viens, avec tous mes appas, 
Applaudir à des nœuds où la gloire est visible ; 

Et, que les dieux n'en doutent pas. 
Jamais à les unir je n'eus un si grand zèle 
Que celui que j'ai pour la belle 

Qui me fait descendre ici-bas. 

LA DISCORDE 

J'irais vainement à des noces 

Sur qui tout mon pouvoir se trouverait sans forces ; 

L'Honneur, qui sut former leurs liens à plaisir. 
Avait dessein de me détruire, 
Et cela n'est pas pour m'induire 

A porter ma fureur jusques à ce désir, 

LES GRACES 

Pour aller voir nos sœurs que vous avez fait naître, 
Nous quittons le ciel toutes trois ; 
Dès qu'elles nous verront paraître. 
Elles nous diront à la fois, 
A nous qui sommes moins parfaites : 
Bonsoir, mesdames nos cadettes. 

LES RIS 

Nous vous portons tant d'amitié, 
Et pour nous retenir vous avez tant d'empire, 
Que nous ne voulons jamais rire 
Si vous n'en êtes de moitié. 

LES JEUX 

Nous commencions à cesser d'être, 
Mais par votre union vous nous redonnez l'être; 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 65 

Nous reprenons nos premiers rangs, 
El, comme vous allez connaître, 
Nous ne fûmes jamais si grands. 

LES SOUPIRS ENFLAMMÉS 

Vos chambres richement parées, 
Par muis, pauvres petits, ne sont point désirées. 

Nous nous y pourrions égarer ; 
L'endroit où nous voulons, s'il vous plaît, demeurer 
Est l'endroit où l'Amour lient ses flèches dorées. 

LE TEMPS 

Rien n'était de si grand que moi, 
J'ét(Midais partout mon empire, 
Et sur tout ce qui respire 
Je portais fièrement mon inconstante loi ; 
Mais aujourd'hui, j'ose dire, 
Dans l'état où je vous vois. 
Que votre ardeur va la première ; 
Vous me passez d'une douce manière. 

LA NUIT 

Gomme tout change de façon I 
Je vous ai semblé longue, et suis courte à cette heure ; 
L'on me disait : Va-t'en; et l'on me dit : Demeure; 
Et pour me retenir on jette l'hameçon. 

A vous obéir je suis prête; 
Mais comment voulez-vous, ô beauté, que j'arrête? 
Vos yeux sont deux soleils qui me chassent d'ici. 

Et je sens déjà le roussi. 

l'auteur 
Noyés dans des flots de délices, 
Affranchis de tous les caprices 



06 i,'(j:uvuk dj; i'.-couneille HLEsstiiOis 

Dont les destins martyrisent nos sens, 
Enivrez-vous de cent plaisirs récents, 

Puisqu'hyinen vous y fait atteindre, 
Après que si parfait vous le sûtes former. 
Et vous, leur sag"e amour, gardez de vous éteindre 
La nature n'a point de quoi vous rallumer. 



Fin de la première partie. 



n IVIADEMOISELiLiE DE SCflV 



Mademoiselle, 

Cette seconde partie d'une historiette où vous êtes 
mêlée achèvera de vous persuader de ma constance et 
mes soins à vous rendre service. Je ne suis pas de 
l'humeur de cerlaines gens qui se ruinent à promettre et 
qui s'enrichissent à ne rien donner. J'aime mieux mille 
fois prévenir le monde par des effets parlants que de le 
faire languir dans l'attente d'une chose promise et qui 
ne paraît jamais en lumière. C'est de cette façon, Made- 
moiselle, que, sans vous le promettre, je vous offrirai 
tant de libelles qui vous diffameraient si vous ne l'étiez 
déjà, qu'enfin vous pourrez lire toute votre histoire aussi 
naïvement écrite que vous m'en avez donné effrontément 
le sujet. Cependant, prenez courage et consultez de nou- 
veau l'oracle du faubourg Saint-Germain; peut-être que 
mon astre a d'assez mauvaises influences pour vous 
accorder quelque jour l'honneur de la vue. 
Mademoiselle, 

De votre très humble, etc. 

l'.-C. 15. 



DEUXIÈME PARTIE 



L'hôtesse d'Apollon, que les poètes baptisent Amphi- 
trile, lui avait déjà préparé, à son ordinaire, un bain 
dans la mer, et ce brûlant courrier de Tunivers com- 
mençait à plong-er ses rayons dans le moite sein de 
Tonde, lorsque Dorimène, à qui la petite messagère de 
ses amourettes n'avait pu rendre la réponse de Céladon, 
d'autant qu'elle avait été arrêtée à quelque ouvrag-e 
par le commandement de sa mère, descendit légère- 
ment dans la cuisine pour la recevoir. Elle ne jugea 
pas à propos de lire un billet où elle pressentait beau- 
coup de mignardise, dans un endroit qui fournissait 
quantité d'espions à la joie qu'elle aurait à les goûter; 
elle voulait être seule, ou n'avoir tout au plus que 
l'amour pour témoin des épanouissements de sa rate. 
Ainsi, après qu'elle eut rêvé quelque temps, elle ne 
trouva pas de meilleur expédient que d'aller chez 
Ilïante, et dans moins d'un demi-quart d'heure, elle 
se trouva sur son lit, où d'abord elle décacheta le 



70 L ŒUVIIE DE r. -CORNEILLE HLESSEBOIS 

poulet de Céladon. Hïanle était une fameuse maqui- 
gnonne de chair humaine, qui avait beaucoup d'incli- 
nation à son service et dont la plus forte passion 
était de se remuer pour elle. Ses yeux étaient noirs^ 
sa chevelure d'ébcne annelée et d'une épaisseur admi- 
rable; sa bouche était de la couleur des branches que 
la télé de Méduse, ou du moins son sang-, fît naître 
sur le rivag-e de la mer, lorsque Persée délivra Andro- 
mède du monstre marin qui menaçait ses beaux 
jours; ses dents étaient un peu grandes, mais tout à 
fait blanches et nettes, et sa gorge de lait avait des 
appas si extraordinaires qu'ils effaçaient les souve- 
nirs des plus aimables bergères. Combien qu'elle fût 
mariée, elle n'avait pas renoncé à la chair fraîche, et 
son mari était d'un si bon naturel qu'il voyait avec 
plaisir les approches de la jeunesse. Aussi dois-je con- 
fesser que Hïante avait un soin extrême de la mar- 
mite et faisait couler la vie de Jean dans les flots de 
nonchalance et de fainéantise. Après que Dorimène se 
fut enivrée à son aise des douceurs de sa lettre : 
« Ah! trop aimable berger, s'écria-t-elle, toute trans- 
portée ; ah ! précieux aimant de mon âme, que 
vous écrivez joliment et que vous savez bien le 
secret de me désarmer I Que la voix est tendre que vous 
tenez pour m'attirer à vous, et qu'il m'est doux de con- 
naître que vous me voulez aimer plus d'une matinée ! 
Ah ! grand Dieu, poursuivit-elle, que vous assemblâtes 
de bijoux quand vous le sortîtes du néant, et que 



LE RUT OU LA. PUDEUR ETEINTE 



VOUS répandîtes de douces amorces sur sa naissance ! 
Mais, hélas ! que vous me Formates dans un moule 
bien différent, et que la nudité d'attraits où je mg 
trouve me doit être funeste. Oui, mon cher, continua- 
t-ellè, je tremble avec justice, et l'appréhension dont 
mon âme est saisie n'est point si vaine que je la doive 
désavouer. Comment pourrais-tu m'aimer si je n'ai 
rien qui soit aimable, et de quel front voudrais-je 
combattre, pour la glorieuse conquête, contre les 
traits d'une infinité de rivales qui me suscitent, de 
moment en moment, tes perfections qu'on saurait 
bien moins nombrer que les étoiles, ni que le sable de 
la mer? Pardonnez-moi cette plainte, ô Dieu, et con- 
fessez que vous n'aviez point vêtu voire bonté pater- 
nelle le jour que vous me bouchonnâtes si imparfaite- 
ment. Ah! pourquoi faul-il queje n'aie pas les ris et les 
grâces de la déesse qui l'emporta sur ses compagnes 
sur le mont Ida par le jugement du berger Paris? Je 
pourrais espérer de ne vous voir jamais sortir de m'es 
fers, ô doux objet de ma flamme, de môme que je ne 
veux jamais rompre le servage où vous m'avez 
réduite, et je n'aurais maintenant rien à redouter de 
la puissance des nymphes de ces lieux. N'importe, 
dit-elle encore en soupirant amoureusement, mille 
petits services que j'aurai soin de vous rendre supplée- 
ront à l'incapacité des faibles linéaments de mon 
visage, et peut-être vous réduirai-je au terme d'avouer 
qu'il est plus d'un moyen de se rendre aimable. » 



72 L ŒUVRE DE P.-CORNEILLE BLESSEBOIS 

Dorimène poussa ces mots avec tant d'émotion que 
Hïante, la prenant dans ses bras : 

Qu'est-ce donc, hélas! lui dit-elle; 
Mademoiselle, qu'avez-vous? 

DORIMÈNE 

Ah ! que pourrais-je avoir, sinon un mal si doux 
Que mon cœur en souhaite une suite éternelle. 
L'amour brûle mon sein, ne le connais-tu pas, 

Toi qui sais si bien ses maximes 
Et qui Tas si souvent produit par tes appas? 

RIANTE 

L'amour est le moindre des crimes 
Et le plus g-rand des plaisirs d'ici-bas. 
Mais quel est de vos feux le mig^non désirable? 
M'en pourriez-vous bien faire un portrait véritable ? 

DORIMÈNE 

Pourquoi non? puisque dans mon cœur 
J'en ai Tune et l'autre couleur, 
Et que mon imaginative, 
Selon les lois de mon ardeur. 
En garde une peinture vive ? 

Tu dois savoir, en premier lieu, 
Qu'il est aussi beau comme un ang-e. 
Et s'il aime à garder le change. 
Qu'il est aussi parfait qu'un dieu. 

Déjà notre sexe l'adore 

Et va décorer les autels 

De ses attributs immortels, 

Des plus riches bouquets de Flore. 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE -jZ 

Les IiDinmes, redoutant son bras, 
Appendenl au clou de sa 'gloire, 
Et l'enciroit qui porte ses pas 
Est le séjour de la victoire. 

Quand il articule la voix, 
11 laisse échapper des oracles; 
L'on ne peut nonibrer ses miracles 
Sans savoir la règle de trois. 

Il est TApollon et les Muses, 
Le Parnasse et ses doux ruisseaux, 
Les acquises et les infuses 
Remplissent ses couplets nouveaux. 

Tout ce qui vit en la nature 
Obéit dès qu'il a parlé. 
Devine, après cette peinture, 
A qui mon cœur s'est envolé. 

— Vraiment, mademoiselle, répondit Hïante, je 
serais bien stupide si j'ig-norais maintenant que Céla- 
don, ce beau prisonnier, est celui pour qui vous 
soupirez; je ne connais ici personne qui soit plus 
aimable que lui et dont le mérite ait un empire plus 
absolu. Je m'étais toujours bien douté que la fortune 
ne vous gardait rien de mauvais, et je ne voudrais pas, 
pour beaucoup, que vous m'eussiez fait un secret 
d'une nouvelle si ag^réabie. 

— Je suis ravie, repartit Dorimène, de voir que tu 
entres dans mes sentiments, car j'aurai besoin de ton 
service et tes conseils ne seront pas de petite efficace 



74 l'œuvre dk I». -corneille blessebois 

à la conduite que je dois garder auprès de mon amant^ 
contre qui tant d'amours décochent leurs pointes. » 
Alors Dorimène lui fit une entière confidence de ce qui 
s'était passé et, combien que Ilïante trouvât un peu 
de précipitation aux plaisirs qu'elle avait accordés à 
Céladon, elle ne sut de quel biais se prendre à lui en 
faire des réprimandes, et elle se contenta d'attribuer 
sa promptitude à un excès d'amour, où toujours 
aurait-elle consenti qu'elle se fût rendue. Ensuite de 
cela, elle fit connaître à Dorimène l'envie qu'elle avait 
de voir Céladon, et Dorimène se levant à la hâte : 
« Suis-moi, lui dit-elle; aussi bien le plus aimable des 
amants me témoig-ne dans son billet que je ne puis 
différer à l'aller voir sans entreprendre sur son repos, 
et il m'appelle d'un ton si doucereux €[ue rien n'est 
capable de retenir mes pas. 

— Traçons donc comme il faut, ajouta la curieuse 
maquignonne, car il est déjà tard, et je crains que 
l'entrée en la prison ne nous soit plus permise. 

Dorimène et Hïante sortirent, 

Et plus lég-ères que rAmour 

Au sombre manoir se rendirent. 
Comme la nuit en bannissait le jour. 

Le guichetier, sans courtoisie, 

N'avait pas dans la fantaisie 
De leur donner si tard accès dans cet enfer ; 

Mais Dorimène de sa poche 
Tira quelques testons, qui de ce Lucifer 
Adoucirent soudain la fantasque caboche. 



LB RUT OU LA PUDEUR ETEINTE 



Après qu'elles eurent passé les g-uichets, elles mon- 
tèrent en la chambre du prisonnier, qui s'cniretenail 
avec Poquel de Taventure du matin. 

Poquel était receveur des tailles de Télection de 
Gonches, aussi propre à l'amoureux mystère qu'au- 

une personne de son siècle; il était arrêté aussi bien 
que Céladon, et ils étaient liés d'une étroite amitié. 
Ses cheveux étaient noirs, répandus par boucles le 
long des épaules; ses yeux n'étaient pas moins bien 
fondus que l'émail en était admirable; son front 
(Hait plus uni que la glace, et les amours y caraco- 
laient sans cesse avec des patins de Courlande. Sa barbe 
♦Hait régulière, et ses dents étaient si fréquemment 
lavées du meilleur vin du patrimoine de sa femme 
que leur netteté était recommandable, et qu'elles 
avaient l'éclat et la blancheur du marbre de Paros ; sa 
taille était riche, et ses discours étaient si modernes 
(ju'ils ne faisaient pas de lég-ères blessures ni de petites 
impressions sur les cœurs les plus endurcis. Il avait 

iirtout un tel penchant au plaisir que donnent les 
femmes et son cœur était tellement susceptible de 
nouveauté qu'il avait engagé Céladon à jurer de le 
l'aire de moitié de sa fortune avant l'adieu du soleil, 
ou du moins après le retour des ténèbres. Oiilre que 
Céladon lui avait des obligations démesurées et très 
lécentes, il se voyait tant de besogne taillée qu'il ne 
fut pas fâché d'avoir un aide du mérite de celui-ci. 
C'est pourquoi, dès qu'il eut entendu la voix de Dori- 



70 l'ckijviie dk p -corneille ulessehois 

mène, il fit signe à Poquet de fermer les fenêtres, afin 
que le peu de jour qui donnait encore ne ruinât point 
leur dessein. 

Cependant Dorimène entra, et son amant d'un jour 
la fut recevoir avec tout l'extérieur d'une extrême 
amitié; tenant son camarade par la main quoiquMl fût 
rang-é derrière lui afin d'effectuer ce qu'il s'était pro- 
posé : (( Je suis ravi, dit-il, d'apprendre que vous ne 
m'avez pas oublié, et cette confirmation de votre 
amour m'est un charme indicible; mais je suis déses- 
péré de n'avoir ni assez d'éloquence ni assez de ver- 
tus pour vous en exprimer mon ressentiment. Je me 
trouve réduit à la nécessité de souhaiter de n'être pas 
au nombre des vivants pour ne pas recevoir tant de 
bienfaits de vous, ou d'être quelque puissance consi- 
dérable pour en reconnaître les généreux excès. Tou- 
tefois, adorable maîtresse, ajouta-t-il, si un cœur 
amoureux et fidèle pouvait entrer en comparaison 
avec les grâces dont vous m'avez asservi, j'aurai lieu 
de croire que le mien ne serait pas indigne de vous 
être sacrifié, pour revanche de l'honneur que je reçois 
de l'offrande du vôtre. 

— Ah! Céladon, répondit langoureusement Dori- 
mène, que j'ai peu fait pour vous, lorsque j'ai tant 
fait pour moi que de permettre à mon cœur de s'unir 
au vôtre, et que vous avez peu de connaissance de ce 
que vous valez, quand vous me parlez de la sorte! 
Ah! mon cher, poursuivit-elle, que j'ai pu facilement 



LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTE 77 

me donner à vous, et (jue mon obstination m'aurait 
clé fatale! Vos attraits n'ont qu'à laisser a§,nr leur 
puissance pour enchaîner un million d'âmes, et ils 
m'étaient venus appeler jusque dans ma chambre 
lorsque je vous suis venue voir ce matin. 

— Par ma foi, interrompit alors l'ombre de Dori- 
mène, que le zèle animait indiscrètement, par ma foi, 
monsieur, je vous puis répondre de la vérité de ces 
paroles, combien que je n'aie pas de quoi payer, si 
elle venait à vous faire banqueroute. Jamais je n'ai vu 
une jeune fille aussi bien charmée ; aussi découvrais-je 
en vous, en dépit de l'obscurité, des pièg-cs que je 
n'avais encore jamais remarqués en personne. 

— Tout beau, ma bonne, interrompit à son tour le 
prisonnier, je n'ai rien que de très commun, et j'at- 
Iribue à la bonne influence de mon astre et à la géné- 
rosité de mon incomparable maîtresse l'afTection dont 
elle m'honore; et parce que je n'ai point de termes 
assez forts pour l'en remercier, je proteste de n'ouvrir 
la bouche plus d'un quart d'heure et de chercher 
d'autres voies à m'acquitter du devoir où sa préférence 
m'engag-e. Quant à vous, si vous n'êtes pas ennemie 
(lu genre humain, vous pouvez pour quelque temps 
vous aller asseoir sur cet autre lit. » 

Cependant Céladon fit passer adroitement son ami 
en sa place, et lui facilita l'occasion d'embrasser Dori- 
mène et de la renverser sur le même lit où elle avait 
perdu la plus belle rose de son parterre. 



yS l'ckl'vuk dh i'.k^ohneille dlessebois 

Doriinène, à ce doux accueil, 

Perdit à son tour la parole, 
Et pendant que Poquet vertement la bricole. 
Pour mieux ouvrir le eu laissa clore son œil. 

Poquet avait un v.. d'ébène, 

De la longueur d'un demi-pied, 
Dont il avait jadis maint c estropié, 
Mais qui fit à ce coup grand bien à Dorimène. 

11 avait l'air d'un rouleau de tabac 
Tout semblable à celui dont le Diable, au sabbat, 
Enconnait autrefois cette magicienne 
Que l'on appelait Madeleine, 
Et dont le père Esprit traça le noir ébat. 

Un poil noir et frisé composait sa moustache, 
Son œil était ouvert comme un gros robinet. 
Il avait, par respect, décoiffé son bonnet. 
Pour donner dans le doux de cette humide cache. 

Le c. de Dorimène était un petit mont 
Qu'appuyaient à plaisir deux colonnes d'ivoire; 
Il était mollement ombragé d'un poil blond 
Et distillait un sucre où l'amour allait boire. 

Une languette coraline 

S'y laissait voir malgré la nuit 

Et par ce jour qu'elle produit, 
Priape se glissa jusques à sa poitrine. 

Ah ! cher lecteur, que ces moments 

Furent doux à ces deux amants ! 
Combien de fois leurs cœurs l'un dans l'autre passèrent! 

Que leurs accords furent charmants ! 



LE RDT OU LA PCDELU ETEINTE 



Et que le sort pour lequel ils quittèrent 
Leur ravit de conlentemeuls ! 



Hïante, qui n*aurait pas voulu pour beaucoup être 

commode ni servir d'empêchement à leur tendresse, 

avait été se coucher tout de son lona: sur le lit de 

Poquet et se disposait à mettre cinq contre un, à la 

manière des écoliers, lorsque Céladon, par jeu plutôt 

que par émotion, se rua sur elle à corps perdu et 

itra, sans effort et jusqu'au nombril, dans la caverne 

' son c... Ce bien inespéré qui pleuvait sur Hïante 

(le toute sa force l'étonna tellement qu'elle n'eut pas 

If pouvoir de lui demander : « Oui éles-vous? » Nos 

(juatre muets se divertissaient à qui mieux mieux sous 

!(' manteau de la nuit, et tout gardait le silence dans 

Ite petite scène amoureuse, à l'exception des deux 

lils dont la délicatesse se plaig'nait par quelques petits 

is des rudes secousses dont ils étaient ébranlés ; et 

ladon eut beau faire, il ne put jamais aller au delà 

Tan méchant coup, pendant que Poquet faisait des 

\ploits dignes de tous les martyrs de Ciprine : c'est 

pourquoi il s'arrêta à badiner avec Hïante, qui aurait 

mieux aimé quelque chose depliis solide. Entre autres 

méchancetés qu'il lui fit, il s'avisa de lui attacher ses 

cotillons par-dessus la tête, et cela lui était si facile 

(ju'il en vint à bout dans un moment. 

Cependant le vigoureux trompeur de Dorimëne, 

vaut eu envie de pisser, s'était arraché de ses bras 



8o l'œuvre de p.-corneille blessebois 

pour aller chercher un pot de chambre au bas de la 
montée, mais le bonhomme Le Rocher, concierg-e de 
la prison, homme incomparable pour sa bonne humeur 
et son inclination à donner tous les plaisirs de la vie, 
fidèle ami de Poquet et de Céladon, jusqu'à leur prê- 
ter de l'argent et vaquer au soin de leurs affaires, se 
doutant à peu près de ce petit badinag-e, s'était coulé 
sans bruit jusqu'à leur porte pour écouter tout ce qui 
s'y passait, et ayant reconnu le mystère il ne fut pas 
fâché de voir que Poquet était sorti d'entre les bras de 
Dorimène, et courut légèrement remplir la place vide, 
où, quoique vieux, il fît cela deux fois de suite, à ce 
qu'il m'a juré depuis. 

Quoique sa barbe fût de neige, 

Son cœur était encore vert 

Et couvait certain feu couvert 
Dont la lég"èreté flottait comme un lièg-e; 

Il allait et venait encor 

Pour tendre l'amoureux pièg-e, 
Et ses vieux ans étaient si chéris de son sort 
Que souvent les Amours étaient de son cortèg'e. 

Poquet, en cherchant à vider sa vessie, avait ren- 
contré la femme du concierg-e, à laquelle il avait paru 
si échauffé et si plein d'émotion que la fine petite 
bossue ne savait quasi ce qu'elle en devait croire. 

La première chose qui lui vint en la pensée, ce fut 
que Céladon et lui perçaient la muraille de leur escla- 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 8l 

\a^e, afin de dénicher; et pour s'en éclaircir, elle se 
^^uinda à pas de voleur jusque-là, avec une petite 
lumière qu'elle portait sous son tablier. Elle fut quelque 
temps à écouter si elle n'entendrait rien, et ayant 
remarqué certain bruit sourd du côté du lit de Poquet, 
où Céladon et Hïante culbutaient, elle ne douta plus 
qu'il n'y eût quelque complot formé. Elle entra donc 
tout d'un coup en manifestant sa lumière, et après 
qu'elle eut vu ce qui se passait, et surtout les grosses 
fesses d'Hïante qui étaient rebondies et grandement 
dodues, la petite bonne femme, qui était g^aillarde au 
dernier point, exhala sa joie avec tant de transport 
que je suis encore étonné que l'Amour ne la transfor- 
mât point en statue de Ris. 

« Courage, enfants, s'écria-t-elle, 
Vous ne l'aurez jamais si beau ; 
Achevez ce tendre cadeau 
Que vous donne un amoureux zèle; 
Et loi, pardonne-leur, ô puissance éternelle! 
Car, par ma foi, je te réponds 
Qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. » 

Cependant Céladon trouvait l'aventure admirable 
(le voir Dorimène écrasée sous la pesanteur du g-ros 
ventre du Rocher, et Dorimène ne savait à quoi s'en 
prendre, tant elle était étonnée. Mais surtout le bon- 
homme tenait une posture dig-ne de remarque et ses 
yeux étincelaient de colère contre l'empêchement que 



82 l'œuvre de i». -corneille hlessebois 

sa femme avait apporté au plus grand des plaisirs qu'il 
eût goûtés depuis longtemps. II se trouvait si bien à 
son aise entre les bras de sa succube qu'il pensa vingt 
fois éclater, et je pense bien qu'il eût réduit sa ména- 
gère aux termes de se rcpenlir de sa curiosité, si l'ac- 
cident qui arriva ne l'avait tourné en bonne humeur. 

Hïante, qui bondissait par la chambre comme un 
chevreuil pris en un piège et qui tâchait de remettre 
en leur bienséance ses cotillons et sa chemise que 
Céladon lui avait malicieusement attachés par-dessus 
la tête, s'alla, par malheur, brûler le poil du c. à la 
lampe qui les éclairait et fit des postures si extrava- 
gantes pour réteindre que toute la compagnie goûta 
des divertissements dignes de l'adresse de Momus. 

Poquet, qui était déjà- revenu, et que ce spectacle 
ne charmait pas médiocrement, trouva des impromp- 
tus si délicats et si fins sur cette matière risible que le 
déplaisir qu'il avait eu d'abord de voir sa place occupée 
par un autre fut en moins de rien dissipé. Mais enfin,, 
le hasard, qui se mêle de tout, déliant les jupes de 
Hïante, lui servit de guide à s'en retourner chez elle 
avec sa pupille; ce qui fît que nos trois amoureux 
quittèrent la chambre pour aller souper, ensuite de 
quoi ils se furent reposer de leurs travaux. 

Le lendemain matin, Poquet et Céladon furent bien 
étonrîés de voir entrer dans leur chambre deux jeunes 
cavaliers vêtus à la moderne d'habits tout à fait 
superbes et dont la garniture de l'un était verte, et 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 83 

celle de Taulre était d'un plus beau bleu que la voûte 
du ciel. Mais leur surprise fut extn^me lorsqu'ils enten- 
dirent de leur bouche que la passion de vencfer ce 
qui s'était passé le soir précédent entre Dorimène, 
Hïante et eux les avait amenés là. Céladon, prenant le 
premier la parole : 

« Quel est le sujet de leur plainte, 
Leur dit-il, sans vous emporter? 
Vous pouvez nous parler sans feinte, 

Nous ne sommes pas g"ens à les mécontenter; 
Gela soit dit sans nous vanter, 
Nous avons Tâme plus humaine, 
Et certain penchant nous entraîne 

A plaire à t\u\ nous vient dans nos fers visiter. » 

Combien que Poquet n'eût jamais encore essayé 
de parler en Phébus, il prit ensuite la parole en ces 
termes : 

« Je ne crois pas que Dorimène 

Ait mal vu ma réception; 
J'ai travaillé jusques à perdre haleine, 
D'un V.. de côte de baleine, 
A fourrer en son corps la pr()[)Mt,'-nfiori. » 

« Je la crois trop raisonnable, continua-t-il, après 
s'être un peu essuyé le visag^e de la sueur que lui avait 
causée un si long^ voyag:e au Parnasse, pour vouloir 
imag^iner quelque plainte à mon désavantagée : je l'ai 
reçue le plus amoureusement qu'il m'a été possible^ 



84 l'(kuvi\e de p. -corneille blessebois 

et je n'ai pas manqué d'ouvrir tous les robinets de 
mon affection pour la faire nager dans des flots de 
délices. Toutefois faites-nous savants de notre crime, 
et nous aviserons à la manière de l'expier. )> 

— Quoi ! messieurs, répartit le cavalier aux rubans 
verts, vous avez encore le front de feindre ne savoir 
pas l'injure que je vous reproche? Comment! n'avoir 
pas la prudence de fermer une porte lorsqu'un si 
doux combat vous anime ! C'est ne se soucier g-uère 
de sa réputation et vouloir bien être soupçonné de 
lâcheté que de faciliter ainsi les moyens de se faire 
séparer. Çà, çà ! poursuivit-il, il faut que nous en 
tirions satisfaction et que nous vous fassions les juges, 
à vos dépens, de la valeur que nous renfermons et du 
courage qui nous est naturel. 

En achevant ces mots, il mit la main à Tépée; mai^ 
ce ne fut que pour l'ôter de son côté et la jeter sui 
des chaises; et après que le cavalier à la garniture 
bleue en eut fait de même, ils se jetèrent tous les 
deux, à corps perdu, l'un entre les bras de Célador 
et l'autre entre ceux de Poquet. 

Nos deux prisonniers ne furent pas longtemps à 
s'apercevoir de la galanterie d'Amarante et de Mar- 
celle, et ils y trouvèrent tant de gentillesse qu'ils leui 
en surent tout à fait bon gré. Ces deux amoureuses 
créatures s'étaient ainsi déguisées, afin de tromper 
les espions de leur conduite, et, d'ailleurs. Amarante, 
qui n'avait jamais meilleure mine que lorsqu'elle 



LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTE 83 

paraissait sous la fig"iire d'un homme, n'avait pas voulu 
attendre plus lonirlemps à se faire voir à Céladon en 
cet état. Elle y avait sans doute l'air et le geste bons et 
la mine haute, et combien que ses traits commen- 
(jassent à éprouver les rig^ueurs de leur seconde sai- 
son, elle valait encore le coup, sans lui faire grâce. 
Ses cheveux étaient si artistement ménagés qu'on les 
trouvait quelquefois passables, quoique, en effet, ils 
fussent hideusement vilains; mais ses yeux n'auraient 
pas eu assez de lumière pour l'éclairer s'ils avaient 
oublié d'en emprunter un peu de son esprit. Quant à 
Marcelle, elle était encore plus charmante que sous 
son habit naturel, et celte grande taille qu'elle a la 
fondaient divinement agréable. 

Après que ces quatre amoureuses personnes se 
furent réciproquement acquittées de leur devoir, 
Céladon ayant demandé à Amarante de qui elle tenait 
l'histoire comique dont elle les avait entretenus : 
« Vous savez, lui dit-elle, que c'est ici la manière de se 
promener dans le parc jusqu'à onze heures ou minuit, 
et vous ne doutez pas que celle liberté que nos parents 
ne peuvent nous dénier, puisqu'elle est autorisée par 
Tiisage, ne soit de grande utilité aux partisans de 
l'amour : 

Sur un amas de mille fleurs, 
A l'ombre d*un buisson de qui l'épais feuillag'e 

Voile l'amoureux badinage, 
Maints amants, tous les jours, y vont unir leurs cœurs. 



8G l'(Euvre de p. -corneille blessebois 

Souvent Tircis et Gélimène, 
Apres avoir longtemps, sous le poids de leurs fers 
Et la constance de leurs chaînes, 
Souffert des martyres divers, 
Y mettent l'honneur à l'envers 
Et la modestie à la gène. 

« Il y avait donc près d'une lieure que nous nous y 
promenions, Marcelle et moi, quand nous allâmes 
nous asseoir dans un endroit retiré, afin de nous repo- 
ser un peu. A peine y fûmes-nous assises que, par une 
égale démangeaison de parler, nous nous confiâmes 
les douceurs que nous avions reçues de votre abon- 
dance, et nous songions déjà à diviser votre cœur en 
deux parties, lorsque nous fûmes interrompues par 
l'abord de deux personnes qui se vinrent mettre en 
même posture que nous, à quelques pas de l'endroit 
où nous étions. Elles restèrent un moment sans parler; 
ensuite de quoi, celle des deux qu'à la faveur de la 
pleine lune je reconnus pour la plus jeune et pour la 
beauté que je vis hier chez vous : « Ah î Hïante, 
s'écria-t-elle, quelque sujet que j'aie d'être contente, 
il faut que je t'avoue mon chagrin et mon inquiétude. 
Je me croyais dans les bras de mon aimable Céladon, 
et par un malheur qui me désespère, tu en recevais la 
divine pluie, lorsqu'un Rocher, plus tendre à la vérité 
que les autres rochers, mais non pas n)oins pesant, 
m'écrasait d'une étrange manière sous la masse de sa 
vieille peau. 



LE WUr ou LA PUDEUR ÉlKINTE 87 

— O dieux ! quelle injustice vous me faites, ri^jou- 
reusc Doriuiène, repartit Uïante, de croire (|ue votre 
beau Céladon m'ait donné le moindre chatouillement; 
ma foi ! c'est un beau flas(|ue; je veu>i cesser d'en dire 
tant de bien, et la ï)remière l'ois (jue la renommée me 
viendra importuner du récit de sa vigueur imaginaire, 
je lui saurai fort bien dire qu'elle en a menti, et que si 
elle avait été à la prison lorsque j'en sortis si mécon- 
tente, elle changerait bien de gamme. A peine a-t-il 
pu le faire un misérable coup, pendant que vos sou- 
pirs anioureux et vos petits cris de joie m'instruisaient 
assez des délices que vous donnait le vigoureux vieil- 
lard dont vous vous plaignez mal à propos. Voyez un 
peu, conlinua-t-elle, le beau divertissement à donner 
à une femme, qui a tousses membres en bonne santé, 
que d'attacher ses jupes par-dessus sa tête et de caril- 
lonner sur ses fesses une heure entière ! Honni soit-il, 
le lâche qu'il est, et que si jamais il nous arrive de 
retourner en prison, je me garderai bien de tomber 
sous sa patte; j'irais plutôt chercher le bonhomme à 
la barbe et aux cheveux blancs jusque dans la cha- 
pelle, que de m'exposer avec votre dainoisonn à une 
nouvelle offense. 

A : llVante, reprit Dorimène, que ces discours 
avaient fait revenir de son chagrin, tu connais mal 
Céladon, et je sais bien ce qu'il sait faire. Il ne faut pas 
que tu sois étonnée du peu de contentement qu'il t'a 
donné, ni>rès t'avoir n|)|)ris l'effort où je l'ni sn porter 



88 l'(euvre de p.-corneille blessebois 

ce matin. Il serait i)lus vaillant que Saucourt(i) s'il 
en avait agi avec toi d'une autre manière. Je veux 
même cesser de lui savoir mauvais g-ré de sa trompe- 
rie, et je connais par cette subtilité, qui ne m'est rien 
moins que désavantageuse, qu'il aime mieux ma satis- 
faction que ses intérêts propres. Il n'a pas voulu 
m'affronter ni m'exposer aux faiblesses d'une impuis- 
sance émanée de l'excès de sa vigueur. Une seule 
chose me donne de l'admiration en cette aventure, 
c'est que je ne saurais comprendre par quels ressorts 
nouveaux d'un instrument qui devrait être usé depuis 
le temps qu'il sert, le bonhomme Rocher a pu si géné- 
reusement fournir aux approches dont nous nous 
sommes mêlés, et de quels charmes il s'est servi pour 
m'empêcher de connaître la piperie qu'il me faisait. 
Il me semble qu'il avait un mouvement aussi alerte 
que celui d'un amant qui travaille à son chef-d'œuvre, 
et son dernier assaut a été plus violent encore que ses 
premières attaques. » Hïante ouvrait déjà la bouche 
pour lui répartir, mais quelques fâcheux qui passèrent 
par là l'obligèrent à la refermer et nous divertirent 
d'en entendre davantage. » 

Céladon et Poquet prirent un merveilleux plaisir à 
ce récit et achevèrent d'instruire Amarante et Marcelle 
de ce qu'elles ignoraient de l'aventure; ensuite de quoi 



(i) Charles-Maximilien-Antoine de Bellefourière, marquis de Soye- 
court, célèbre au xvii» yiècle par ses prouesses amoureuses. 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 89 

nos personnages sequillèrent, bien résolus de profiter 
des ombres de la prison. 

Le soleil visitait la nuit, et Poquet et Céladon avaient 
déjà été appelés pour dîner, lorsque certain mauvais 
traiteur, accompagné de quelques sales marmitons, 
entrèrent dans leur chambre, chargés de toutes les 
plus délicates viandes et de la plus fine pâtisserie que 
le peu d'expérience qu'ils avaient dans le métier leur 
avait permis d'apprêter; et comme nos prisonniers 
s'exprimaient des yeux leur étonnement, la Caboche, 
c'est ainsi (jue s'appelait le traiteur, présenta ce 

Billet de Dorimène à Céladon : 

« J'aurais lieu d'être fâchée de votre procédé, petit 
fourbet, mais vous m'avez si entièrement acquise que 
je ne saurais me mettre en colère contre vous. Je suis 
déterminée à suivre aveuglément toutes vos volontés, 
sans examiner si elles sont justes ou déraisonnables. 
Je donnerai librement dans tous les panneaux qu'il 
vous plaira de me tendre, et je ne suis pas d'avis de 
m'informer dans quels bras je tomberai, lorsque je 
serai assurée que vous serez le vent qui m'y aura 
abattue. Je ne suis pas si ignorante que de croire qu'un 
amant suffise à éteindre les feux d'un printemps aussi 
allumé que le mien, et je vous donne la permission de 
vous faire secourir par celui de vos amis que vous en 
jugerez le plus digne. Mon obéissance est montée à tel 



()0 L ŒUVUE DE P.-COHNEILLE BLESSEBOIS 

degré de peii'ectioii cjue je consens même que le bon- 
liommc Rocljer soit votre aide, pourvu que vous l'obli- 
giez à se l'aire raser la barbe, car je vous assure qu'il 
m'a défiguré tout le visage avec ses pointes d'alêne. Je 
consens même qu'il soit des noires à table; mais afin 
d'y boire le petit coup en repos, il n'y aura pas de 
■danger de convier aussi la petite bossue. J'ai appris 
de la chronique qu'elle excuse volontiers toute chose 
lorsqu'on l'en fait de moitié et que l'on fait briller un 
écu au soleil dans sa vieille patte. Je ne vous en dirai 
pas davantage, et je réserve à tantôt à vous assurer de 
l'afTection de Dorimène à l'honneur de votre service. )> 

Céladon ayant lu ce billet à son ami, ils trouvèrent 
que Dorimène était venue d'elle-même où ils avaient 
résolu de l'amener, et ayant appelé le valet qui avait 
coutume de les servir, ils lui commandèrent de cou- 
vrir la table et de faire monter Le Rocher et sa 
femme. Le Rocher était de trop bonne humeur pour 
rompre la partie, mais sa femme jugea à propos de 
ne point apporter à leur régal le sinistre aspect de 
ses yeux, et d'ailleurs elle crut mieux faire les 
affaires en demeurant dans la cuisine, où elle savait 
bien qu'elle ne serait pas oubliée. Il n'y eut donc que 
le concierge qui se fit de fête, et Céladon ne faisait 
que d'achever de lui apprendre l'honnêteté de Dori- 
mène lorsqu'elle parut avec Hïante. 

Elle était extrêmement propre, et la beauté de ses 
habits était rehaussée de l'éclat éblouissant de, quan- 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE Ql 

lilé (le diamants d'Alençon. Sa grorge était ouverte et 
ses cheveux y laissaient flotter avec mille ^n-ilces 
leurs boucles divines qui semblaient avoir été Frisées 
par le fer de l'Amour. Elle était semblable en cet état 
à Vénus sortant du sein des flots, ou à quelque chose 
de plus grand encore. Elle n'avait pas oublié de 
mettre du vermillon jusqu'au bout de ses doigts, ni 
épargné la pâte d'amandes à rendre ses mains tout à 
fait douces. Hïante avait pris du linge blanc, et c'était 
là toute sa parure. Elle tenait pour maxime d'amour 
qu'une chemise blanche avait plus d'attraits que les 
ornemonts les plus riches, et sans doute qu'elle en 
avait plus de besoin que les autres femmes, car son 
<-.. distillait sans cesse de certaines gouttes d'un 
rouge pale et dégoûtant qui faisait bondir le cœur. 

Après que Dorimène eut fait une révérence assez 
copieuse pour toute la compagnie : « Vous me voyez, 
vieux bouquin, dit-elle en s'adressant au Rocher, et 
je pense que c'est avec des yeux aussi lubriques que^ 
voire barbe est blanche. Ces deux choses, qui sem- 
blent incompatibles, s'accommodent assez bien en 
vous, et j'ose dire, par expérience, que votre vigueur 
n'était pas si fidèle compagne de vos tendres années 
qu'elle ait dû disparaître avec elles. Vous êtes encore 
un vert gaillard qui ne vous acquittez pas mal de la 
douce chosette, et si je voulais ici faire pièce à Céla- 
don, je dirais que vous ne lui en devez guère. » Céla- 
don ne répartit que par un sourire qui marquait assez 



9^ I- ŒUVRE DE P. -CORNEILLE BLESSEBOIS 

l'abus de la belle. Mais Le Rocher se sut si bon gVè 
des louanges qu'il recevait que sa gloire et sa vanité 
éclatèrent avec excès et il fit paraître sur les rides de 
son front certain amour qui, pour être habillé à l'an- 
tique, n'en avait pas moins bon air. Le vaillant Poquet 
se trouvant piqué de ce qu'un autre recevait des 
applaudissements qui lui étaient dus : « Je m'étonne, 
dit-il à Dorimène, que votre bouche de rose prodigue 
ainsi des flatteries à un vieux renard dont toute la 
vertu consiste dans l'adresse^ lorsque vous ne dites 
pas le moindre petit mot au véritable auteur des plai- 
sirs que vous avez reçus. 

— Eh quoi ! répartit Dorimène, ce vigoureux sexa- 
génaire n'est-il pas le champion dont vous parlez? 

— Non, reprit Ploquet. 

— Et qui donc? ajouta Dorimène. 

— Moi, poursuivit-il. 

— Vous? reprit-elle avec étonnement. 

— Sans doute, ajouta-t-il, et je vous avais déjà 
branlée quatre coups quand il remplit indignement 
ma place, pendant que j'étais allé tomber de l'eau. 

— dieux ! s'écria-t-elle^ que vous me surprenez, 
et que j'ai d'excuses à vous faire! 

— Je ne suis pas assez heureuse, interrompit 
effrontément Hïante, que d'avoir eu de semblables 
secousses; je suis fort trompée, si le bonhomme 
m'aurait donné moins ou si peu de délices que l'énervé 
Céladon. » 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTELNTE 98 

Celle conversalion aurait eu de longues suites, car 
nos gêneuses étaient en train de rire, mais Céladon, 
qui craig^nait que les viandes ne refroidissent, mit fin à 
leur entretien et les obligea à se mettre à table. Je 
vous laisse à penser si le meilleur vin de la ville leur 
fournit d'agréables propos et combien de fois ces 
insignes Bacchus embrassèrent leurs Cyprines déver- 
gondées. L'un baisait la main blanche et potelée de 
Dorimène, l'autre pillait le sucre et le miel de sa 
bouche coraline, et l'autre lui frisait le poil du chose 
avec le bout de ses doigts, pendant que Hïante était 
désespérée de n'avoir que deux mains à fourrer dans 
la brayetle de trois hommes. Céladon, Ploquet et Le 
Rocher, ces deux premiers par habitude, et celui-ci 
par enchantement, songeaient à faire des pirouettes 
sur le nombril de leurs belles, mais il n'y eut pas une 
l)etite conteste entre eux à qui commencerait. On avait 
déjà desservi, et Céladon, qui se voyait la cause de la 
visite des deux coureuses, remontra doucement à ses 
rivaux que l'honneur lui était dû. Poquet, représen- 
tant qu'il était le plus vigoureux, essayait de faire 
pencher la balance de son côté, et Le Rocher, comme 
le moins fatigué et le plus pressé, assurait que c'était 
lui faire injure que* de vouloir remettre son arcée. Ils 
étaient tous les trois un peu opiniiitres, et sans doute 
que le vin, joint à l'amour, aurait fait pleuvoir des 
irourmades, si la Curiosité, déesse diligente, ne leur 
avait fait survenir une troisième bergère. 



o4 



Manille, sœnr do Dorimène, était une jeune fille de 
quinze ans, à qui la coquille démangeait excessive- 
ment et qui n'était pas moins amoureuse que son 
aînée. Elle avait appris de la messagère du billet de sa 
sœur que le rut tenait en prison, et fut ravie d'avoir 
occasion de danser à un ballet si tendre, dont le 
silence de Dorimène semblait l'avoir voulu priver. 
Cette Mari lie avait les yeux, le teint et les cheveux 
noirs, la bouche grande et nette, le nez passable, la 
gorge plate, la taille là là. EnGn, telle que je l'ai 
dépeinte, elle ne laissait pas que de se trouver char- 
mante et présumait avoir beaucoup d'empire sur les 
cœurs ; elle entra assez civilement dans la scène et 
parut sur ce théâtre débordé avec une assurance qui 
montrait clairement la bonne opinion qu'elle avait 
d'assujettir ceux qui la regarderaient. Elle desserra ses 
grandes dents, et s'adressant à Céladon : « Bel amant 
des onze mille, lui dit-elle, je venais vous rendre le 
tribut et les hommages que notre sexe fait gloire de 
vous devoir, mais parce que ma sœur trouverait peut- 
être mauvais que je marchasse sur ses pas, je retour- 
nerai sur les miens, et j'attendrai à une autre fois à 
vous dire que votre mérite n'a pas eu si peu de crédit 
sur moi qu'il ne m'ait donné le désir de vous entrete- 
nir et d'accroître le nombre de vos brebis. 

— Ce serait imiter celui qui vit la mer et qui s'en- 
fuit, répondit Céladon, que d'être venue dans le des- 
sein de m'honorer de votre présence et de vous faire 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 9S 

des colonnes d'Hercule du seuil de ma porte. Entrez, 
merveilleuse beauté, et perdez les sentiments que vous 
avez conçus au désavantagre de votre sœur; elle sait 
bien que vous avez une âme comme la sienne, et 
qu'ainsi vous êtes susceptible des mêmes passions. 

— Entre, Marille, interrompit Dorimène, et ne fais 
point la folichonne ; viens terminer un différend que 
Hïante et moi nous avons allumé entre ces Cupidons. 

— Et quV a-t-il? répondit Marille. 

— C'est, poursuivit Dorimène, que Hïante el moi 
nous n'ayons que deux cachots pour renfermer ces 
trois criminels que l'ordre et la raison veulent que 
l'on sépare. 

— Oh ! oh! ajouta Marille, cela est plaisant, et je 
ne suis donc pas venue tout à fait mal à propos. Je 
suis ravie de pouvoir faire plaisir à Céladon dès le 
premier coup que je le visite. Cet augure est parlant à 
mon avantage et j'en conjecture bien. 

Notre belle humeur est charmante, interrom- 
pirent nos trois ribauds, et la manière obligeante dont 
vous offrez vos charmes est un nouvel appas qui doit 
engager celui fjni vous méritera à surpasser ses 
forces. » 

Alors Dorimène s'alla pendre au cou de Céladon, de 
crainte que Marille ne la. prévînt, et le poussant sur 
son lit, mit le monde à l'envers, c'est-à-dire qu'elle 
monta sur lui, où le mélange de leurs langues servit 
de prélude et fut quasi tout le rl.nfniiînonient de leurs 



l'œuvre de p. -corneille blessebois 



accolades. Poquet, qui n'était pas sot, jeta Marille sur 
le sien et chercha pendant quelque quart d'heure son 
pucelag-e sans le trouver, combien qu'elle jurât par sa 
foi que c'était là son premier coup et que rien ne lui 
avait encore soufflé au cul que le vent. 

Le Rocher se disposait à fring-uer avec Hïante; il 
lui leva le cotillon et empoigna hardiment son histoire, 
mais il fut assez embarrassé, lorsqu'à}. ant voulu 
prendre un divertissement plus entier, il ne trouva 
point de place pour étendre sa maîtresse. Il n'y avait 
que deux lits dans la chambre, et Céladon et Poquet 
les occupaient. Ainsi, après avoir quelques moments 
promené sa proie, comme un loup qui mène une 
chèvre par sa barbe, ils se plantèrent sur les carreaux 
et culetèrent à la façon des pauvres g"ens. Mais Le 
Rocher était si prodig"ieusement gros qu'il avait toutes 
les peines du monde à mettre le Grand Turc dans 
Constantinople, et d'ailleurs Hïante recelait un 
poupon dans ses flancs, de manière que le donjon de 
son ventre était fort élevé et n'apportait pas un petit 
obstacle au mouvement de leur traquenard. Je crois 
qu'il faisait beau voir Le Rocher piquer en vieux Gau- 
lois cette haquenée qui s'usait le croupion contre le 
pavé. Mais les allures de Hïante étaient trop vives ; c'est 
pourquoi elle désarçonna cinq ou six fois son chevau- 
cheur et l'essouffla de telle manière qu'il fut nécessité 
de demander quartier. Elle fut sensiblement outragée 
à la connaissance de sa faiblesse et vomit des injures 



LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTE 97 

et des imprécations effroyables contre lui. Mais les 
dieux, qui s'en offensèrent, la punirent incontinent; 
car Poquet, qui, pour mieux enfoncer son flag*eolet, 
raidissait les gigrots à l'allemande, contre un g-rand 
cabinet qui était au pied de son lit, lui donna une si 
terrible secousse qu'il le renversa sur elle. Cette chute 
lui fut si fatale qu'elle lui déroba la parole pour long-- 
lemps et la fit avorter sur la place. Ainsi la fête fut 
troublée et nos amoureux divertis de leurs ravisse- 
ments, dont Céladon ne fut guère fâché, car son 
amour ne battait plus que d'une aile. 

Hïante revint enfin de son évanouissement, et le 
Rocher, qui craigfnait furieusement qu*elle ne fût 
morte, en rendit à deux genoux grâces à Dieu; et 
après avoir appelé sa femme, il la conjura de leur 
donner son avis de ce qu'ils feraient de la petite créa- 
ture qui était venue au monde sans vie et de la 
manière que l'on en sort. Afin de l'engager à cela, 
Dorimène, qui était beaucoup affligée, lui graissa la 
patte de trois beaux louis d'or. Alors la femme du 
concierge, qui faisait tout pour de l'argent, leur parla 
en ces termes : « Je ne vois pas, leur dit-elle, qu'il y 
ait là de quoi se tant embarrasser, ni que si peu de 
chose vous doive beaucoup faire d'inquiétude. Dès que 
la nuit aura fourni la moitié de sa carrière et que les 
hommes seront dans les bras de leur second sommeil, 
il faudra porter cette trop tôt venue à la porte de 
qii('l(|no innocent; ainsi nous en serons dépêtrés, et 

1 



08 l/(K(JVRE DE P. -CORBEILLE HLESSEBOIS 

verrons avec plaisir la grimace de celui à qui nous 
l'aurons donnée. » 

Ce conseil fui trouvé merveilleux, el comme l'on 
•rêvait à qui Ton en ferait présent, Céladon voulut que 
ce lût au Hayer, procureur du roi du lieu, homme, 
comme j'ai dit, indigne de la société humaine. 

En attendant cette expédition, l'on secourut si bien 
Hïante qu'on lui rendit une partie de ses forces; après 
quoi, elle se retira chez elle avec Dorimène et Marille. 

Cependant Céladon, qui ne laissait guère échap- 
per l'occasion qui se présentait de rimer, fit cet 
impromptu : 

Sonnet. 

Femmes que le plaisir d'amour 
Tient sous sa douce loi rang-ces, 
Vous allez être nég-lig^ées, 
Si je dis le secret de ce sinistre jour. 

La tourtre qui fuit le vautour 
Par des forces bien ménagées 
Ne voit point ses plumes chargées 
De l'estomac fatal de ce tyran si lourd. 

L'homme qui de vos embrassades 
Sait éviter les embuscades 
S'affranchit de l'aspect de la hideuse Mort. 

Vous renfermez cette méchante; 
Et preuve que je n'ai pas tort, 
Elle vient de sortir du ventre de Hïante. 



LE Rt'T OU LA PUDEUR ETEINTE 9y 

Après que Poquet et Le Rocher en eurent fait la lec- 
liire, rémulation leur mit aussi la plume à la main ; 
io dernier eut le plus tôt fait et laissa voir ce 

Sonnet, 

,1c no savais pourquoi mon v.., plein de colère, 
Entrant la tète haute en un endroit si noir, 
En bonne intention d'un généreux devoir. 
En ressortait si flasque, impuissant à rien faire. 

J'implorais vainement Gupidon et sa mère; 
Immobile et confus, sans force et sans pouvoir. 
J'étais comme un perclus qui ne se peut mouvoir, 
Et ma marche semblait celle du dromadaire. 

Mais je suis bien instruit du sujet à présent; 
Ce n'est pas sans raison que mon v... était lent : 
Il faisait un voyage où la paresse est bonne. 

Par l'ordre de l'Amour, qui gouverne mon sort 
Et dont la volonté plus que jamais m'étonne, 
Cet aveugle ministre allait quérir la Mort. 

Le Hocher admira longtemps cette production de sa 
muse qui avait aussi bien avorté que dame Hïante ; 
ensuite de cela, Poquet se fît voir aussi bon poète que 
les deux autres et lut lui-même ce 

Sonnet. 

Pendant que le vautour dont parle Céladon, 
Et qu'il appelle lourd pour le bien de sa rime. 



L ŒUVRE DE P. -CORNEILLE BLESSEBOIS 



Poursuit lég-èrement sa future victime, 

L'endroit qu'il abandonne est franc de son lardon. 

Ainsi, puisque la Mort vient de sortir d'un c... 
Où le plus grand engin sans contredit s'abîme, 
Sans crainte que sa faux méchamment le supprime, 
J'y puis bien à mon tour enfoncer mon bourdon. 

Mais certain souvenir me trouble la pensée, 
Je reviens tout d'un coup de ma joie abusée. 
L'espérance en mon sein n'a que de faux accords; 

11 faudrait maintenant exorciser Hïante, 

Ou qu'un pareil destin f't sortir de son corps 

Le diable qui lui rend la tête si méchante. 

Céladon ne trouva pas les sonnets de ses amis si 
déchirés qu'il ne leur crut devoir quelque applau- 
dissement, et comme il n'était point de ces gens qui 
sont idolâtres de leurs ouvrag-es, il confessa, sans se 
faire violence, qu'il avait le plus mal réussi. Alors Le 
Roclier et Poquet, qui ne passaient jamais plus douce- 
ment le temps que lorsqu'ils lisaient certain gros 
recueil de sa façon et qui s'intitulait son a Premier 
voyage au Parnasse », le prièrent de le tirer de son 
coffre, afln qu'il se pussent promener quelques 
moments dans la diversité de ces lieux non communs. 
Ce qui leur ayant été facilement accordé. Le Rocher 
commença par cet 



LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTS lOI 



Acrostiche, 

rr ienheureux les mortels qu'un destin favorable 

r^îlève en des endroits éloig^nés de ceux-ci; 

rrien ne vit près de lui sans trouble et sans souci; 

>^cron était encore plus doux et plus traitable. 

>corder la justice au pauvre qui l'exige. 

HT élever l'orphelin qu'on foule aux pieds à tort, 

Céfendre l'innocent des cruautés du sort, 

Sa! c'est ce qu'il faut faire, et c'est ce qu'il nég^lig^e. 

wt la mère et la fdle en sa treizième année, 

r^onsentent à le voir sous l'appas des présents ; 

^ous les jours il bâtit mille desseins pressants, 

cù l'on voit les transports de son âme damnée. 

— énoncer aux vertus est son penchant funeste. 

D'éterniser sa rag-e est son plus doux espoir, 

S3t tonner et frapper du matin jusqu'au soir, 

Sélang-e son tissu des filets de la peste. 

>ux affaires du roi ne donner pas une heure, 

:c énoncer à TÉg-lise ainsi qu'aux sacrements, 

r^ivrer à tous les saints combat dans ses serments, 

Kst-ce là s'éloigner de la sombre demeure? 

— Et quelles sont les malheureuses dont vous parlez ? 
dit Le Rocher à Céladon. 

— Comment, bonhomme, répondit-il, ig-norez-vous 
ce secret, et ne savez-vous pas que M"« de la Pépinière 
a non seulement abandonné son cœur à cet infâme, 
mais encore a souffert que M"^Cataut tombât avec elle 
dans le précipice de son rut? 

— Par ma foi ! dit alors Poquet, je vous avouerai 



l'œuvre de Î'.-C0RN£ILLE blessebdis 



bien ([ue l'on m'en avait touché quelque cliose, mais 
j'avais peine à le croire. 

— Gela est hors de doute, reprit Céladon, et je vous 
apprendrai de plus que ce barbare a tdlement répandu 
sa criminelle flamme sur cette honteuse famille que le 
petit Crère n'est pas oublié; il lui donne souvent des 
preuves de son amour ; mais le pauvre petit malheu- 
reux n'en voit rien, car ce n'est jamais par devant 
qu'il le caresse, mais à la manière de Sodome, c'est-à- 
dire par derrière. 

— ciel ! s'écrièrent Poquet et Le Rocher, ô juste 
ciel ! où est ta foudre, et comment ton soleil peut-il 
éclairer de si noirs forfaits? 

— Vous voilà bien étonnés, leur dit Céladon ; il 
semble, à vous entendre, que vous n'ayez jamais lu les 
amours de ce débauché et que vous ignoriez les divers 
crimes dont il a obscurci son divin flambeau. Et, 
d'ailleurs, que savez-vous si ce n'est pas dans l'épais- 
seur des ténèbres qu'il lâche la bride à ses api>étits ? 
La Nuit est une déité si lascive et tellement débordée 
qu'il n'y a point d'extrémités amoureuses qu'elle n'au- 
torise, et de Marie s'est lié avec elle d'une étreinte tel- 
lement indissoluble, en reconnaissance des biens qu'il 
reçoit journellement de son bénéfîc^^ que pour lui être 
tout à fait conforme, il fait toujours sombre dans son 
esprit et n'y laisse jamais briller le moindre rayon de 
lumière. » Après que Céladon eut parlé. Le Rocher 
continua de lire ce 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE lO.'i 

COUPLET DE CHANSON 

sur Tair : Alors qm'une femme est bleu sage, etc. 

Trêve d*amour, chère Clarice, 
Donuons-nous un peu de repos; 
Toute la moelle de mes os 
S'est écoulée eu ta matrice, 
Et mon V.. au nombre des morts, 
Pour avoir trop pris d'exercice, 
Et mou V.., au nombre des morts. 
S'est fait un cercueil de mon corps. 

« Voilà, dit l'auteur, en les prévenant, ce que j'en- 
voyai un jour à Nannelte Foyer, qui me priait par un 
billet de lui faire un couplet sur l'air que vous venez 
de dire, et qui me conviait en même temps à l'amou- 
reux exercice, combien qu'il n'y eût qu'un jour que je 
l'eusse baisée jusqu'au sang*. 

— C'était donc, lui dit l'un d'eux, lorsque vous étiez 
libre, car il ne me souvient pas qu'elle soit venue ici 
depuis que vous y êtes ? 

— J'ai demeuré un an dans cette ville, réponditril, 
pendant lequel toutes ces g-ueuses-là couraient ma bra- 
guette à l'envi et en achetaient le sucre au poids de 
l'or. » En achevant ces mots, certaine fille du métier 
présenta ce 

Billet de 3/''® de Doissemé à Céladon, 

« Vous me dîtes tant de fois que vous m'aimiez, 
lorsque je vous vis il y a huit jours, que je me le suis 



io4 l'œuvre de P.-C01\NEILLE blessebois 

persuadé. Si je ne me trompe pas, vous aurez la bonté 
de m'envoyer quelque ouvrag-e nouveau, afin de 
chasser l'ennui de certain petit mal que j'ai à la jambe 
et- qui me fait g-arder le lit. Surtout j'aime les ron- 
deaux, et je serai ravie d'en voir de votre façon, car on 
dit que vous y excellez. Au reste, je vous prie d'être 
un peu moins nég'ligent et de vous informer avec plus 
de soin de ce que peut faire en son lit une malade dont 
toute la gloire consiste à vous aimer. » 

M"^ de Boissemé était une fille de qualité qui, étant 
restée orpheline de bonne heure, n'avait de bien que 
ce que ses tuteurs n'avaient pas pu friponner. Elle 
était une des plus effrontées garces d'Alençon, et je 
ne m'en étonne pas, puisqu'elle avait fait apprentis- 
sag-e chezM^i*^ de la Pépinière. Elle n'avait rendu visite 
au beau prisonnier que dans le dessein de le cor- 
rompre, si d'autres plus matineuses qu'elle n'y eussent 
déjà donné bon ordre; car elle prenait autant de 
plaisir à débaucher un jeune garçon qu'il avait de joie 
à faire une putain. Il n'est donc pas nécessaire de vous 
dire qu'ils avaient pirouetté ensemble dès leur pre- 
mière entrevue ; mais comme l'endroit où leurs âmes 
avaient passé l'une dans l'autre agg-rave l'énormité de 
l'action, j'apprendrai à tout le monde, si toutefois elle 
ne s'en est déjà vantée, que ce fut dans la chapelle des 
prisonniers. Cette joyeuse créature n'était pas du 
nombre de celles que l'on oublie dès qu'on ne les voit 
plus, elle laissait toujours des marques de sa libéralité 



LE RUT OU LA t»UDEUR ÉTEINTE I05 

partout où elle allait culbuter, et elle avait donné un 
chancre à Céladon qui, s'il n'était pas vérole, en avait 
assez bien la mine. Elle avait, de plus, semé certain 
bruit honteux pour lui dans toutes les ruelles de sa 
connaissance, je veux dire qu'elle s'était vantée à 
beaucoup de monde qu'il lui avait fait une promesse 
de mariag-e. Cette hardiesse l'avait tellement outré 
(ju'il avait résolu de ne la voir jamais, et il fut ravi de 
trouver les moyens de vomir sa bile contre elle; il fit 
donc sur-le-champ ce 

Rondeau. 

A vous entendre insolemment 
Me nommer partout votre amant, 
Beauté dont la sale chronique 
Vous élève au trône impudique, 
En fait-on un bon jugement? 
On ne le saurait sainement, 
Mais aussi sans retardement, 
L'honneur veut que je m'en explique 
A vous. 

Je vous jure sincèrement 
Que si j'avais ce sentiment, 
Mon cœur serait bien peu stoïque : 
Vous n'avez appas ni musique. 
Ni quatre deniers seulement 
A vous. 

Céladon donna ce rondeau à la servante de M"^ de 
Boissemé, mais auparavant que de la cong-édier : 



loG l'(euvre de p. -corneille blessebois 

— Est-ce que le poulain de voire maîtresse n'est pas 
encore guéri? lui dit-il. 

— Non, monsieur, répond il-elle, sans songer à ce 
qu'elle disait. Cette innocence fit rire nos galants à 
gorge déployée, et la servante reconnaissant sa faute : 
« Je vous prie, dit-elle, de n'en rien témoigner ; je 
viens de faire un pas de jeune bêle, et je suis tellement 
accoutumée à la vérité que je vous ai déclaré un secret 
qui ne devait jamais sortir de ma bouche. » 

— Vous ne m'avez rien appris, lui dit Céladon, et 
votre maîtresse m'en fait confidence dans son billet. 
Mais apprenez-moi aussi qui est celui qui l'a si bien 
ajustée? 

— Vous connaissez le fils de M. le vicomte? reprit- 
elle. 

— Sans doute, dit Céladon ; est-ce lui? 

— Mademoiselle n'en est pas bien assurée, con- 
tinua-t-elle, mais elle n'en accuse que lui, ou M. Le 
Noir. Alors faisant une grande révérence, elle troussa 
ses chausses. 

Après qu'elle fut partie : « L'infâme! dit Céladon en 
parlant de la Boissemé; admirez, je vous prie, son 
insatiabilité, et confessez que la débauche n'étendit 
jamais si avant les bornes de son empire. Je ne crois 
pas qu'il y ait une maison dans cette ville où le vice 
n'ait un autel. 

— J'en connais pourtant une, interrompit Poquet, 
sur laquelle vous n'oseriez répandre votre venin. 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE I07 

— Je VOUS entends, reprit Céladon, et je confesse 
(|iie Mesdemoiselles Thouars mènent une vie si hon- 
nête et si dégagée de tout sale commerce que je n'en 
saurais assez exprimer le mérite. Jamais lourlerelles 
ne furent si chastes, ni vierges si constantes en leur 

mtiuence. Leur vertu est à l'épreuve de toutes les 
attaques, et j'ose dire que leur maison renferme plus 
de trésors que le pavillon céleste, puisqu'on y voit 
quatre Grâces incorruptibles, et que là il ne s'en trouve 
que trois, dont je ne voudrais pas répondre si elles 
demeuraient à Afençon. 

— C'est trop parler de la chasteté de ces demoi- 
selles dans un endroit où le rut tient souvent, interrom- 
pit Le Rocher. Laissez-moi poursuivre ma lecturç, et 
voyons un peu ce que nous aj)prendra ce 

Sonnet. 

1 >'oii vient ce long silence, adorable Zélie? 
(Quelles SQnt les raisons qui causent ta froideur? 
Quelque berger heureux, ennemi de ma vie, 
M'aurait-il bien chassé de ton volage cœur ? 

Mais excuse, ô merveille en tous points accomplie, 
I. offense que te fait ma soupçonneuse humeur; 
Las! c'est un noble'eflFet de ma tlamme infinie : 
Un fidèle galant est sujet à la peur. 

Aussi, de temps en temps si ta douce présence 
Dissipait les ennuis de ma lon^iie souffrance, 
Ou qu'un mot de ta main me découvrît un port. 



io8 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

J'aurais plus de plaisirs, le voyant secourable, 
Que de Marie n'en a (fuand il juge un coupable 
D'un crime rémissible aux peines de la mort. 

« Si les rimes de ce poème ne sont pas riches, dit 
Céladon, il s'en faut prendre à l'adorable beauté qui 
me les envoya, afin que je les misse en œuvre. Cet 
autre vous semblera peut-être moins vicieux : 

Sonnet. 

Mon amour est plus g-rand qu'un chêne, 
Mais mon respect perce les cieux, 
Et je n'ose lever les yeux 
Sur le chaste objet qui m'enchaîne. 

Mais que celte pensée est vaine! 

Est-ce que je suis envieux 

De l'une des filles des dieux. 

Ou tout au moins de leur germaine ? 

Je suis pris, c'en est fait; mon cœur 
Cède aux charmes de son vainqueur; * 
Ma défaite fait ma victoire. 

Que si ce discours est coquet, 
Bel ange, j'ai l'âme plus noire 
Que la langue d'un perroquet. 

Le Rocher allait poursuivre, quand on sonna la clo- 
chette pour se mettre à table, de sorte que nos trois 
personnages s'en furent souper avec appétit. Ils en 
étaient déjà au fromage, lorsque Robert, petit- fils du 



LF. JU'T OIT LA PUDEUU ETEINTE LO9 

honhomme, s*approchant de lui tout éperdu : « Mon 
Liaiid, lui dit-il, notre mâtin est étendu tout de son 
long- dans la cour; je le viens de voir comme je faisais 
mon cas, et j'ai eu beau le battre avec mon pied, je ne 
l'ai janïais pu faire lever; je pense aussi vrai qu'il est 
mort. » Ce g-rand mâtin était un chien très considé- 
rable pour une prison; il était de bon guet et servait 
davantage pour le guichetier à empocher que les 
oiseaux de la basse-cour ne s'envolassent. Il ne se faut 
donc pas étonner si mon grand se leva incontinent de 
lable et prit une chandelle pour aller voir ce qu'il 
«Il était. Après qu'il eut considéré la triste posture du 
fidèle gardien, il trouva que Robert avait raison et 
([ue son favori avait été visiter ses pères dans l'enfer 
(les chiens, car ils n'ont point de p. . ., et quand ils 
<'n auraient, celui-là qui avait souffert une mort subite 
iiy devait pas sans doute être allé. Je ne dirai point 
( (' que la colère fît faire d'extravagances au vieillard, 
!ii toutes les injures dont il blasphéma contre Tinno- 
vnce des prisonniers qu'il accusait de l'avoir empoi- 
sonné; seulement vous dirai-je qu'il soupira plus d'un 
(juart d'heure, et que peut s'en fallut qu'il ne se mît à 
deux genoux pour recommander l'âme de son chien. 
Pendant qu'il fulminait, Céladon et son camarade 
Haient retirés dans leur chambre, où ils avaient 
trouvé la tête de la petite Hïante qu'un chat roulait en 
-(' divertissant. Ce spectacle leur donna un plaisir 
xlréme et ils ne doutèrent point que le grand dômes- 



110 L ŒUVRE DE P.-CORNEILI^ BLESSEBOIS 

tique ne fût mort d'en avoir mang-^ le corps, car ils ne 
le trouvèrent ])oint sur le pavé. 

Gela les fit descendre dans la cour, où le concierg-e 
faisait enterrer ie défunt, et lui ayant appris ce 
qu'ils venaient de voir, ils le firent revenir de sa 
fougue. (( Parbleu! dit le bonhomme, après avoir 
recouvert la fosse, il n'y faut plus penser : allons boire 
et gageons le déjeuner de demain à qui en fera le mieux 
l'épilaphe. » 

— Nous y consentons, dirent-ils. Ainsi nos g-ens se 
remirent à table, et après qu'ils eurent avalé chacun 
deux ou trois lampées, ils ruminèrent les vers sui- 
vants : 

Ci-g-ît un chien de valeur sans seconde; 
Passant, admire et plains son sort : 
Il s'est en allé de ce monde 
Après avoir mang-é la Mort. 

Le Rocher n'eut pas plus tôt achevé son quatrain 
qu'il ôta son chapeau et mit sa serviette sur sa tête, 
chauve, en forme de couronne, en s'efforçant de 
crier vivat. La minerve de Poquet parut ensuite sous 
cette forme : 

Passant, passe sans t'arrêter : 
La Mort dans ce tombeau sommeille. 
L'animal qui Vy fut porter, 
Et qu'elle y tient à la pareille, 
Est un mauvais mâtin qu'une puce réveille 
Et qui le pourrait éventrer. 



LE RDT OD LA PUDEUR ETEINTE III 

— Cela n'est point si mal, dit Céladon, mais écoulez 
ci et me rendez justice : 

.-dessous gît la Mort produite par la Vie, 
Qu*uii cabinet arracha de ses flancs, 

Qu'un mâtin à nez et pieds blancs, 
Dont elle fut vivement poursuivie, 
Mangea, comme un pourceau mange aisément des glands. 

Nos poètes voulaient ayoir tous trois gagné et 
n'élaient pas résolus de se céder le dé, quand la petite 
l)onne femme, qui ne manquait pas d'esprit, les mit 
ifaccord par ces quatre rimes : 

Qui que tu sois, ô passant! tremble 
En passant près de ce tombeau : 
Par un prodige assez nouveau. 
Deux monstres ennemis y reposent ensemble. 

Céladon trouva la galanterie de la petite bossue 
(ligne du prix, et il dit à ses confrères, les mauvais 
ri meurs, qu'il la fallait régaler avec autant de cérémo- 
nie que si elle était l'aînée des neuf Sœurs. Mais quoi 
qu'il pût dire ou faire. Le Hocher ne voulut jamais 
démordre de la bonne opinion qu'il avait de son qua- 
train et consentit bien à payer sa part de la débauche, 
mais non pas à céder le laurier «ju'il croyait avoir 

lérité. 

Cette badinerie étant cessée, le beau prisonnier et 
son camarade se retirèrent dans leur chambre, où ce 



l'œuvre de p. -corneille blessebois 



premier ayant appelé certain lacjuais qu'il avait alors, 
il lui donna la tetc de Tavorton et un g-rand clou qu'il 
arracha de la muraille, et lui ayant commandé de 
l'aller attacher à la porte du procureur du roi, il se mit 
au lit.. 

Lecteur, reprends encore haleine, 

En attendant que d'Hippocrène 
J'aille troubler le liquide cristal : 
Je suis doué d'une si faible veine 

Et je crains tellement la peine 

Que le moindre excès me fait mal. 



Fin de la deuxième partie. 



fl MfitDEjVIOISEbliH DH SCAV 



Mademoiselle, 

En quelque lieu du monde que vous soyez, au bordel, 
auxMadelonnettes ou à l'Hôpital, celte dernière partie de 
votre Rut, qui doit courir tout l'univers sur les ailes de 
la bonne opinion que j'en ai, ne saurait manquer de 
tomber sous vos pattes. Elle ne vous apprendra rien de 
nouveau, mais elle vous fera connaître que si j'en savais 
davantage, je ne vous aurais pas fait l'injure de le passer 
sous silence. Vous êtes de l'humeur de ces vieux guer- 
riers qui sont charmés au récit qu'un auteur leur fait des 
anciennes prouesses dont ils ont immortalisé leur nom, 
et vous n'avez jamais de plus parfaite joie que lorsque 
l'on réveille en vous le souvenir de vos extrêmes 
débauches, dont le nombre innombrable ne saurait 
trouver de place dans une seule caboche. L'on ne saurait 
si bien dépeindre votre effronterie que vous n'y trouviez 
toujours quelque chose d'oublié. Si l'on vous disait, par 
exemple, que la première fois que le marquis de Gour- 
celles vous chevaucha, il le fit cinq fois, vous ne man- 



ii4 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

queriez pas (J'ajouter que vous jugeâtes l'action si glo- 
rieuse d'être à cheval sur un marquis que vous lui don- 
nâtes un tour de fesses tellement sublil (H inévitable qu'il 
ne se put défendre d'être à son tour acalifourchonné. 
Vous aurez beaucoup de ces sortes d'omissions dans ce 
petit ouvrage, mais vous me les pardonnerez quand je 
vous aurai assurée que tout ce que j'ai fait jusqu'ici n'a 
été qu'une épreuve de mes forces, ou qu'un prélude, 
si vous voulez, après lequel je vous donnerai un branle 
plus juste et mieux conditionné. Attendez donc, s'il vous 
plaît, à vous fâcher contre moi que je vous aie manqué 
de parole, et cependant continuez en votre affection 
celui pour qui vous avez abandonné votre pays et que 
vous achèteriez de votre sang, s'il était à vendre. 



TROISIEME PARTIE 



Il n'y avait pas encore une heure que le vainqueur 
de Python brillait de mille feux nouveaux sur les mai- 
sons de la Sodome normande (i) lorsque Le Hayer, 

ilcndant un bruit confus de voix diverses et ramas- 
sées devant sa porte, mit le nez à la fenêtre pour 
savoir ce que cela voulait dire. Il avisa une infinité de 
monde qui s'y entrepoussait pour voir la tête du 
monstre mort-né, si bien que mille remords de ses 
• limes lui donnant d'éternelles appréhensions, il crut 
infailliblement que son heure était venue et que l'on 
n'assiégeait sa maison que pour tirer vengeance des 

(i) Od connaît le Blason de la ville (VAlençon : 

Alençon, 
Pelile ville, trrand renom ; 
Aiitanl de piilains que de maisons, 
Et si elles étaient bien comptées. 
Autant que de chctninées. 

On sait que la reine de Navarre séjourna à Alençon et que les 
mœurs des dames de sa cour y étaient très relâchées. Aujourd'liui, 
Me ville est une des plus honnêtes et des plus insignifiantes de 
1 nnce. 



iiO l'ckuvre de p. -corneille blessebois 

cruautés qu'il avait exercées contre le public. Dans 
cette juste appréhension : « Ah ! mes amis, s'écria-t-il, 
arrêtez votre fureur, je vous en conjure, au nom de 
tous vos parents que mon injustice a conduits en para- 
dis et envers qui votre dévotion ne saurait manquer 
d'être extrême. J'ai donné lieu à votre emportement, 
je l'avoue, mais je saurai réprimer mon funeste pen- 
chant, si vous ne vous portez pas aux extrêmes résolu- 
tions contre ma vie. Je vous ferai connaître à l'avenir, 
par indulgence que j'aurai pour vos crimes, que le 
proverbe n'est pas faux qui dit que les hommes 
chang-ent d'humeur de temps en temps, et que celui-là 
était hier un tig-re insatiable en qui nous trouvons 
aujourd'hui une douceur de mouton. » 

Ce peuple, que la tête de la petite Hïante avait déjà 
disposé à la joie, ne put s'empêcher d'éclater de toute 
sa puissance aux discours du pou de la ville et fît des 
g-rimaces à la villag-eoise, si bouffonnes et si comiques 
que le beau prisonnier aurait sans doute effacé le 
souvenir de ses chaînes si ce divertissement lui avait 
été accordé. Sa vaine et ridicule appréhension lui avait 
fait dire beaucoup d'extra vag^ances, mais un de ses 
confrères qui l'avait écouté, levant la voix : « Parbleu ! 
lui dit-il, vous tenez là de plaisants discours. Et 
qu'avez- vous à redouter de l'impuissance de ces mal- 
heureux, dans le sein d'une si bonne ville? Descendez 
seulement et nous venez apprendre quel diantre 
d'oiseau que c'est celui que nous voyons à votre porte. 



LE RUT OU LA. PUDEUR ETEINTE II7 

— Ce sera donc sur voire parole », répondit Le 
llayer, à qui la présence du quidam avait rendu une 
partie de son assurance. 

Là-dessus, il vint ouvrir sa porte, accompagné de 
certaine §^arce conjugale dont je tairai le nom, parce 
(juc je Tai oublié. 

L'aspect de la petite Hïante ne le surprit pas moins 
(lue le reste des spectateurs, mais il déguisa mieux son 
«'tonnement, et connaissant à peu près que c'était une 
pièce qu'on lui avait joué, il la détacha promptement 
et fit accroire aux crédules rustiques que c'était la tête 
d'un singe que son frère avait tué dans la forêt. Après 
cela, il se renferma pour s'aller habiller, et les dogues 
s'en allèrent au marché, bien satisfaits d'avoir vu, sans 
([u'il leur en coûtât davantage que leur temps, une 
chose inconnue dans leur village. 

Mais je m'éloigne de mon but; 
Muse, revenons à Thistoire, 
Kt de mon encre la plus noire 
Achevons de peindre le Rut. 

La pauvre Hïante avait assez mal passé la nuit, et 
son mari, qui s'était aperçu que son ventre était vide, 
voulait savoir cjq qu'était devenu le fruit des labeurs de 
ses voisins. Il pestait et faisait rage dans sa chambre, 
et combien qu'elle lui jurât qu'il n'y perdrait rien et 
que la défunte n'était pas de son ouvrage, il était en 
humeur de quereller et voulait, à quelque prix que ce 



Il8 L'dCIJVIlE DE P. -CORNEILLE BLESSKBOLS 

lût, que Hïanle la retrouvât. Elle qui s'aperçut que 
Jean n'était ainsi terrible que parce qu'il était à jeun : 
« Tiens, lui dit-elle^ Jean, prends cet écu, va boire et 
nous laisse en repos... ». 

— Quand je t'aurais brisé les côtes, dit-il alors, en se 
radoucissant, je n'en serais pas plus gras, et ce serait 
un sabbat éternel dans mon ménag-e; il vaut donc 
mieux que je sorte et que j'aille 

Noyer l'excès de mon chagrin 
Dans les rubis de quelque pot de vin. 

Après qu'il eut fait la place nette, Dorimène vint 
savoir en quel état était la triste commère, et la trou- 
vant trop faible pour l'accompagner en prison, elle y 
fut toute seule : 

Mais quel fut son étonnement 
Quand elle apprit que son amant, 
Par une heureuse destinée, 
En était sorti hautement ! 
Son âme fut abandonnée 
Au plus sensible et plus cruel tourment 
Qu'elle eût ressenti de l'année. 

Elle monta dans sa chambre, où trouvant le solitaire 
Poquet . « L'ingrat a donc bien pu s'en aller sans 
prendre congé de moi? lui dit-elle. Hélas ! qui l'aurait 
cru capable de cette infidélité, et que les jeunes gens 



LE RUT OU LA PUDEUR ETELNTE 



1*9 



sont lég-ersl Ma foi ! je lui en ferai bien des reproches 
par le courrier. 

— Voilà, lui dit Poquet, une lettre qu'il m'a donné 
charge de vous rendre ; peut-être y trouverez- vous de 
quoi vous consoler. 

— \ oyons, répartit-elle, ce que nous apprendra cet 

Adieu de Céladon à Dorimène 

Je ne saurais vous aller dire 

Le bien que mon cœur vous désire, 

Ni Tadieu de remercîment : 

Je n'ai pas un petit moment, 
Tant est cruel le destin qui m'inspire 

Et qui m'ôte du monument 

Que mon amour voudrait élire 

Pour vous voir éternellement. 

Vous m'allez appeler barbare, 

Dans l'excès de votre dépit, 

Mais quand Poquet vous aura dit 
La cruelle raison qui de vous me sépare, 

Vous me plaindrez, mon adorable phare, 

Sans me juger indii*ne du crédit 

Qu'eut chez vous mon fidèle v... 

Au reste, je vous recommande 

Le triste et l'affligé Poquet; 

Jouez souvent au bilboquet 
Et grossissez tous les jours votre bande. 
N'allez pas sottement, l'un de l'autre jaloux, 

A l'exemple de quelques fous. 
Vous piquer de constance où le change a des charmes; 



120 L ŒUVRE DE P. -CORNEILLE BLESSEBOLS 

Sur maints objets divers laissez faire vos armes; 
Mais en faveur de notre liaison, 
Que ce soit toujours en prison 
Où vous bandiez comme des carmes. 

Elle ne trouva pas. toute la satisfaclion possible dans 
ce billet, mais comme le mal était sans remède, elle 
s'en consola le plus aisément qu'elle put. Je la lais- 
serai avec Poquet jouer à pet-en-g-ueule, afin de parler 
de Céladon et d'Amarante. 

Le beau prisonnier était monté sur un cheval de 
louag-e et g-alopait sur le chemin d'Alençon à Séez, 
lorsqu'il entendit une voix qui lui cria : « Arrête, 
Céladon, et dispose-toi à disputer ta vie contre un 
ennemi qui n'a pas de petites entreprises sur elle. » En 
disant cela, l'assaillant porta la bride de son cheval à 
ses dents, et prenant ses pistolets des deux mains les 
tira tous les deux sur Céladon; mais comme ils 
n'étaient pas seulement amorcés, ils prirent rat, et le 
beau prisonnier, qui reconnaissait Amarante malg^ré 
son dég'uisement, mettant la main aux siens : « Qui 
que tu sois, lui dit-il en dissimulant, tu n'es g-uère 
avisé de n'avoir pas donné meilleur ordre à des armes 
dont tu prétendais de sacrifier ma vie; mais tu en 
recevras la punition. Çà, que l'on chante, ou tu es 
mort. Après cela, tu m'instruiras de l'offense que je 
t'ai faite. 

— Je te demanderais quartier, lui répondit l'amou- 
reuse guerrière, si je croyais que tu fusses d'humeur 



LE HUT OU LA PUDEUR ETEINTE 121 

à me le donner ; mais ton procédé de ce matin me fait 
assez connaître que tu respires ma mort. 

— Je meurs si je t[entends, poursuivit Céladon; 
explique-toi plus clairement, et sache que si j'ai péché 
contre toi, que je ne pense pas avoir jamais vu, je 
réparerai mon offense au gré de tes désirs. 

— Puisque tu m'en assures de si bonne gfrâce, con- 
tinua le vaincu, je ne feindrai point de te dire que je 
suis Amarante qui me viens plaindre à toi du tort que 
tu me fais de me quitter sans me dire adieu. Je ne 
pense pas avoir donné lieu à ton indifférence, et celle 
qui te vient offrir son bien, après avoir donné son 
cœur, n'avait pas tout à fait mérité ton silence. 

— Ah ! mademoiselle, lui dit le rusé Céladon en 
l'embrassant, à quel péril vous êtes-vous exposée, et 
dans quel excès de malheur ne m'auriez-vous point 
abordé si j'avais été assez disgracié du ciel pour 
répandre une goutte de votre sang- que tout le mien ne 
serait pas capable de payer 1 

— Je connais votre g-énérosité, répondit Amarante, 
et d'ailleurs j'ai bien cru que le dieu qui m'a portée 
sur ses ailes sur vos pas arrêterait votre colère. 

— Loué soit-ilà jamaisce dieu titulaire, répondit-il, 
qui permet que je vous revoie lorsque j'en désespé- 
rais! 

— Ah ! interrompit Amarante, que vous êtes double, 
cher Céladon, et que vous êtes un grand maître en 
l'art de dissimuler. Si vous aviez autant d'amitié pour 



L ŒUVRE DE P. -CORNEILLE ULESSEBOIS 



moi que vous voulez que je le croie, vous n'auriez pas 
ainsi emporté le chat, et un tendre discours m'aurait 
assurée de votre ardeur, à voire sortie. 

— Je vois bien, lui dit Céladon, que vous n'avez pas 
reçu une lettre que je vous ai envoyé par mon laquais, 
dans laquelle je vous marquais mon déplaisir et les 
raisons que j'avais de ne vous point faire la révérence. 
C'est pourquoi je vous dirai que, dès l'aube du jour, 
M. de Colbert a envoyé un de ses secrétaires me 
décharger, à condition que je sortirais de la ville sans 
m'y arrêter seulement une heure et sans parler à qui 
que ce soit. Il est trop grand seigneur et trop puissant 
en ces endroits pour lui manquer de parole^ et cela a 
fait que j'ai passé par-dessus les suggestions de mon 
amour, qui voulait à toute force que je vous allasse 
embrasser avant de partir. 

— Si cela est, je vous pardonne, répondit Ama- 
rante ; mais pour vous laver entièrement de votre 
crime, il faut que vous m'accordiez la grâce que je 
vous demanderai quand votre parole m'aura assurée 
de n'en être pas dédite. 

— Et que voulez-vous exiger de moi? reprit Céla- 
don ; vous seriez autant injuste que belle si vous 
doutiez de mon obéissance. 

— Je souhaite, acheva la coureuse, que vous me 
permettiez de vous suivre en l'endroit de la terre où 
vous avez résolu de vous retirer, ou que vous termi- 
niez cette vie que je ne reçois de vous qu'à cette cause, 



LE RUT OU LA PUDEUR KTELNTE 133 

et qui me sérail plus cruelle mille fois que la mort si 
je la passais loin de celui qui me la fait trouver 
aimable. » 

Ce discours fut sans doule poussé avec l>eaucoup de 
tendresse, et Amarante raccompagna de toutes les 
grâces dont elle était capable. Elle aimait véritable- 
ment Céladon, et elle m*a juré depuis qu'elle se serait 
plutôt commise à toutes les bassesses du monde que 
de le quitter sans lui tenir compagnie. Céladon, au 
contraire, ne la trouvait pas supportable, mais la 
nécessité de ses aiTaires lui dénouait la langue à des 
douceurs où son âme n'avait aucunement part. Il 
savait bien qu'elle était en état de grossir sa bourse, 
et c'était ce qu'il lui fallait; c'est pourquoi, après qu'il 
Teut regardée d'une manière capable d'enflammer les 
glaçons de janvier : 

« Je savais bien, lui dit-il, généreuse Amarante, que 
vous me faisiez l'honneur de m'aimer, mais je n'au- 
rais jamais cru que vous m'eussiez voulu rendre si 
heureux; cette faveur est au-dessus de mon mérite, et 
mon espérance ne trouvait point de degrés pour y 
monter. Mais enfin, puisque l'excès de ma bonne for- 
tune vous aveugle jusqu'au ix)int de me vouloir 
suivre, je n'ai garde de rejeter celte consommation 
de ma gloire, et je vous conjure, au nom de vos ado- 
rables appas, dont j'aurai un souvenir éternel, de me 
tenir parole. 

— Je ne vous ai rien demandé où j(' n'ai^^ mûrement 



i9Ji l'œuvre de p. -corneille blessebois 

réfléchi, reprit-elle, et pour vous témoiguer que je 
n'ai monté à cheval que dans ce sentiment, j'ai 
apporté avec moi certain contrat d'une rente qui m'est 
tombée en partag-e, que nous pourrons vendre à Bois- 
blés, qui m'en a déjà parlé; car je puis juger, au che- 
min que vous tenez, que vous allez coucher â Séez ; et 
par ce moyen nous subviendrons aux nécessités du 
voyag-e que nous entreprendrons. Mais ne perdons 
point davantag^e de temps et marchons bon pas. » 

Céladon ne pouvait exprimer son transport, 

Sa joie était trop souveraine : 

Tantôt il appelait Amarante sa reine, 
Tantôt il la nommait son salutaire port, 
Amarante, à son tour, reprenait la parole 

Et lui disait que ses amours 
La conduiraient de l'un à Tautre pôle, 

Sans lui donner de mauvais jours. 

Ils firent bien deux lieues dans de semblables entre- 
tiens, après quoi Céladon lui ayant demandé comment 
elle avait pu savoir sa sortie d'Alençon, vu qu'elle 
s'était faite de si g-rand matin qu'elle devait être 
secrète : « Le g-uichetier, lui dit-elle, m'en est venu 
avertir, dans l'espérance d'avoir quelques testons; car 
je lui promis, il y a deux jours, que lorsqu'il m'ap- 
prendrait la nouvelle de votre élargissement il ne 
perdrait pas sa peine. J'ai donc promptement envoyé 
ma servante emprunter le cheval de mon cousin de la 
Normanderie, et après avoir vêtu cet autre habit 



LE RUT OU LA PUDEUR ETELNTE 125 

d'homme, que je fis faire le carnaval passé, pour courir 
le bal, je suis venue après vous. Mais afin de nous 
réjouir, poursuivit-elle, chantons quelque nouveauté ; 
n'avez-vous rien composé? 

— Oui, répondit Céladon, qui n'avait pas envie de 
s'en défaire si tôt, voici une courante que vous agrée- 
rez sans doute ; écoutez : 

Quand je vous dis, objet charmant et doux, 

Qui commandez à tous. 

Que je ressens vos coups 

Et que j*en deviens fous, 
Hélas ! pourquoi vous mettre en colère? 
Que n'aimiez-vous le beau fds de Cythère? 
Philis, il a Tair de vous. 

Quoi ! pouvez-vous avec tant de rigueur 

Voir Textrême lang-ueur 

Dont je nourris mon cœur 

Sans prendre de l'ardeur? 
Ma foi, Philis, c'est me faire injustice, 
Ah! bien plutôt de l'amoureux supplice 
Goûtons, vous et moi, la douceur. 

Si, tôt ou tard, de ce grand lieu d'amour 

On doit suivre la cour. 

N'attendez point au jour 

De votre froid retour ; 
Car quand l'hiver des ans montre sa glace, 
Nous n'avons plus de force ni de grâce. 
Et l'amour nous laisse à son tour. 



120 l'œuvre de 1». -corneille blessehois 

N'avez-vous point remarqué quelquefois 

Les oiseaux dans les bois? 

Des amoureuses lois 

En naissant ils font choix; 
Que si d'abord la femelle est rebelle, 
Dans un instant, de son petU fidèle 
Elle écoute la douce voix. 

Si dans nos cœurs par adorations 

L'amour nous recevions. 

Des petits alcyons 

La vertu nous aurions ; 
Autorisés de ce dieu de la flamme. 
Nous chasserions le souci de notre âme, 
Tandis que nous nous aimerions. 

Rang-ez-vous donc, rigoureuse Philis, 

D'un cœur humble et soumis. 

Sous cet auguste fils 

De l'aimable Cypris. 
Pour couronner tant de peines écloses. 
Je vais cueillir sur vos lèvres cent roses, 
Et sur votre sein mille lis. 

— Vous avez sans doute fait ces vers-là pour quelque 
ingrate, lui dit Amarante. Ma foi ! vous êtes bien de 
loisir de donner votre temps à de sottes fîèr^s qui se 
font des crimes d'un plaisir si doux et que la nature, 
préférable à la loi, autorise. 

— Pardonnez-moi, répondit-il, c'est pour une cou- 
sine sur laquelle mon amour n'a point droit d'aubaine ; 
mais vous avez plus de part aux deux couplets que 



LE RIT OU LA PUDEUR KTELNTE I27 

je vous dirai, et peul-eire que vous me prierez de les 
écrire : 

J'ai vu mille beautés sous mon corps étendues, 

Entre deux draps blancs toutes nues, 

Sans résistance et sans rig^ueur; 
Mais je n'ai point trouvé le délice avec elles 

Qu'Amarante mit dans mon cœur. 
Lorsqu'elle l'alluma du feu de ses prunelles. 
Je ne puis plus aimer, si ce n'est Amarante; 

Elle seule est toute charmante, 

Je ne révère que ses lois ; 
Si je porte les yeux sur quelque autre de môme, 

Mon amour revient au doux choix 
Qu'il a fait de servir Amarante, qu'il aime. 

« Je confesse, dit Amarante, que celle-là me plaît 
beaucoup mieux que l'autre et que ce m'est une 
grande satisfaction d'apprendre que vous avez song-é 
à moi dans mon absence, » Elle lui fit de grandes pro- 
testations, à son tour, de l'aimer jusqu'au dernier 
soupir et de manger tout son petit fait avec lui, tant 
qu'il favoriserait par sa correspondance le dessein 
qu'elle avait de lui servir d'ombre. Un peu après, ils 
arrivèrent au gîte, et Amarante, qui ne voulait point 
perdre de temps, de peur que quelque obstacle ne sur- 
vînt, s'en fut incontinent chez Boisblés, avec son habit 
à la cavalière, pour traiter de son contrat, et Céladon se 
fut coucher sur un des lits de sa chambre, où il relut 
cette historiette qu'il avait composée en prison : 



128 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

(( Monsieur Vente était à Rouen, où certaines 
affaires l'avaient appelé, lorsque le curé de la Made- 
laine de Yerneuil, personnag-e autant amoureux qu'il 
est éloquent, s'en fut rendre visite à mademoiselle sa 
femme. Il la trouva sur son lit de repos, vêtue d'un 
taffetas si mince que la neige de son corps lui sauta 
d^abord aux yeux et se g-lissa jusqu'à son cœur par 
ses fenêtres émaillées que l'Amour tient toujours 
ouvertes. Elle était nonchalamment couchée sur le 
côté droit, et l'une de ses mains d'ivoire, qui semblait 
en être amoureuse, appuyait honorablement le globe 
inestimable de sa belle tête; ses cheveux, d'un mer- 
veilleux noir, flottaient jusqu'à ses talons et venaient 
d'être peignés par les Grâces, avec le peigne de corail 
de la mère de Gupidon ; sa bouche de rose, qui était 
entr'ouverte, laissait voir des perles admirables qui 
étaient si bien rangées, si nettes et tellement égales 
que l'avocat Blessebois, qui passe pour le plus médi- 
sant des jeunes fous du pays, n'y aurait pu décocher 
les traits de sa satire; ces astres mondains étaient 
ensevelis sous les nuages de ses paupières, mais leur 
vivacité ne laissait pas que de se remarquer et d'opérer 
des effets puissants sur l'âme de M. de la Madelaine. 
Elle était déchaussée, et ses belles jambes, qui n'étaient 
pas voilées de sa jupe, éclataient d'autant mieux que 
le satin noir du lit où elle reposait était bien de sa 
couleur. Elle s'était mise de cette façon afin de passer 
fraîchement l'après-dîner, et son idolâtre s'était glissé 



LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTE IP.Q 

dans sa chambre à la faveur de quelque louis dont li 
avait enrichi la dauphine qui lui avait ouvert la pre- 
mière porte. Le curé, qui découvrait des bijoux qu'il 
n'avait |)oint encore vu en sa maîtresse, qu'il trouvait 
mille fois plus adorable que la divinité de sa paroisse, 
se jetant incontinent à g-enoux : « Puissance que je 
reconnaîtrais toute ma vie, lui dit-il sans en être 
entendu, je te consacre toutes les affections de çion 
âme, et je confesse que si nous étions encore au temps 
de nos pères qui ne donnaient pas de moindres prix 
aux vertus et au mérite extraordinaire que la couronne 
immortelle, tous nos habitants seraient maintenant au 
pied de ton imag-e, à t'offrir des victimes et les vœux 
innocents de leur zèle inviolable; mais puisque 
l'erreur leur a fermé les yeux, la bouche et l'ame à ce 
devoir si légitime, il faut que tu te contentes des 
respects et des devoirs qu'ils ne te sauraient dénier. Je 
dis eux, car moi, qui ne connais rien d'auguste ni 
d'adorable que les divins linéaments de ta glorieuse 
face et les perfections que ton aimable corps étale à 
mes yeux enchantés, je te proteste avec vérité de te 
placer éternellement sur le trône de ma vie, tant (jue 
j'aurai le discernement libre et ma raison saine. Je ne 
trouve qu'une chose à redire en toi, c'est que tu 
affectes d'être inaccessible à la pitié et impassible à 
l'amour. Il y a deux lustres que je courbe sous le faix 
des chaînes que tu m'as imposées, et la dureté de ton 
sein ne t'a encore jamais permis de l'ouvrir à mes 



l30 l'(1:UA'UE DI: P.-COK.NEXI.LE HfESSEBOIS 

plaintes. Mes yeux et mes aclions ont commencé de 
l'instruire de mes feiix, rnes serrices le leis ont confir- 
més, et ma lK)uche enfin a achevé de dévelopjKT ce 
mystère où tu n'as pas voulu donner Ion consentement. 
Perds, adorable beauté, cette rigueur qui me déses- 
père, ou, par un trait de compassion qui me rendra 
heureux, lâche la bride au pouvoir de tes charmes, 
afin»qii'ils m'étouffent le cœur par l'excès du plaisir 
que j'aurais à les y enfermer. Veux-tu imiter les 
roclicrs en teur insensibilité et le montrer plus 
inhumaine que les ours elles tigres, qui ne rebutent 
ps^ les caresses de leurs pairs? Sois, hélas î bien 
plutôt semblable aux roses de ton parterre qui ouvrent 
Icor sein à la naissance du soleil,^afin d'en recevoir les 
iimoureux baisers, ou à celles de tes lèvres incarnates 
qui n'ont jamais plus de lustre que lorsque tes yeux 
répandent leurs rayons sur elles. Tu es celte belle 
rose, et je suis ce malheureux Phébus que ta résis- 
tance obscurcit^ et qui ne souffrirais pas le parallèle de 
celni des dieux si le destin me permettait de te fléchir. 
Où me trouveras-tu un exemple sur la terre de tes 
refus, si tu considères les ruelles de Yerneuil? De 
Bretignères ne reçoit-il pas les embrassements de 
M"<^ d'Erard, et le mari de celle-ci ne donne-t-il 
pas le change à l'autre? La vicomtesee, toute fanée 
qu'elle est, a-l-elle jamais coûté le moindre soupir à 
M, de la Bertauderie, et le vicomte a-t-il fermé les 
oreilles aux douceurs de la femme de son rival? 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE l3l 

L'avocat Blessebois s'esl-il fait déchirer le visage pour 
jouir de la nouvelle receveuse des tailles, et son époux 
a-t-il long-temps arrosé les pieds de M"* Dindrevillf 
pour faire approuver son servage? Car de t'aller ici 
parler du receveur des droits avec M"* Échalard, de 
la Verdin avec le public, et de la Rochcfort avec les 
chiens de la ville, ces choses-là sont trop connues 
pour que lu les puisses ignorer. Je suis donc l'unique 
au monde qui sois exposé à des martyres inhumains, 
et ma constance, qui me devrait avoir couronné il y a 
plus de mille soleils, est la seule qui ne produise point 
fruil. Ah ! c'est cire trop rigoureuse et trop garder de 
scrupule pour un enfant que tu as fait naître ; j'entends 
})our mon amour qui tire son origine de tes attraits. 
Écoute la voix de ton pasteur, qui te prêche la paix 
et la charité, et ne sois pas rebelle à ses remontrances. 
Toutes choses te parlent à mon avantage ; tu n'as rien 
à craindre du côté du secret, nos propres intérêts me 
noueront la langue si tu me reçois dans tes bras, et 
mes visites ne le seront point un scandale, vu que ma 
sagesse ne reçoit aucun doute dans les esprits de mes 
brebis. Aussi te dois-je ici confesser que je ne croirai 
point forligner de la vertu de mes ancêtres lorscjuc je 
m^enterrerai tout vif dans tes caresses. Tu n'as pas une 
partie qui ne soit entièrement aimable, et les dieux 
dont nous devons suivre le sagfe exemple ne se défen- 
draient pas de ton culte s'ils avaient la gloire de te 
voir dans l'état où je te considère. Mai» que je suis 



i32 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

aveug-le, et quel respect assez frivole m'empêche main- 
tenant de cueillir le fruit de mes peines? L'Amour qui 
me conduit en ces lieux n'est-il pas le même dieu qui 
t'a plong-ée dans ce favorable sommeil, et ne serais-je 
pas enfin dig"ne de tous mes supplices si je laissais 
échapper l'occasion qu'il me présente de terminer mes 
ennuis? » En achevant ces paroles, il se releva de 
terre et se mit le plus doucement qu'il lui fut possible 
auprès de M''® Vente ; il la fit tomber sur le dos petit à 
petit, et après cela il lui ouvrit insensiblement les 
cuisses et découvrit enfin le charmant autel, où il 
sacrifia incontinent après. 

(( Que de charmes! dit-il alors; 

L'adorable et le divin corps ! 

Le beau conduit qui mène à l'âme ! » 

Et puis, redoublant ses transports 

Et la liberté de sa flamme : 

« Le bel animal que la femme ! 
Voyons si le dedans est comme le dehors. » 

Il se glissa vers la partie 

Où l'amour met l'honneur en sac; 
Car son v.. s'allongeait de même qu'un ziczac 

Et ne faisait jamais une lâche sortie. 
Il était mieux fourni de poils frisés et noirs 

Qu'un bœuf n'est bien muni de cornes, 

Il était plus g-rand que les bornes 

Dont on divise les terroirs. 
Au manche d'une hache il était comparable, 
11 répandait son sp.... à g-ros bouillons, 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE l33 



Il était enrichi de deux hardis c....lons, 

Et pour vous témoigner qu'il «Hait admirable, 

C'est qu'il était ailé comme les papillons. 

Trois fois, sans dé..ner, il réchauffa la sauce. 

Et la belle endormie ouvrit alors les yeux ; 

(( Méchant, s'écria-l-elle, amant malicieux, 

Puisqu'aujourd'hui l'amour t'exauce, 
Dis-moi, n'aurais-tu pas fait mieux 

De me donner ma part d'un bien si précieux? 

Que ne m'éveillais-tu, cette douceur est fausse; 

Toi, ne m^approche plus, sommeil pernicieux! » 

« Le fortuné pasteur, qui s'était attendu à de cruels 
reproches, fut extrêmement joyeux de connaître que 
M"« Vente ne désapprouvait pas sa témérité, et pour 
lui témoigner combien il méritait l'honneur de son 
estime, il recommença ses caresses, pendant qu'il en 
recevait à son tour qui lui persuadèrent qu'il ne serait 
pas vu de mauvais œil toutes les fois qu'il reviendrait 
à la charg^e. » 

Céladon en était là de l'histoire de M. de la Made- 
laine et de M"® Vente, lorsqu'il vit entrer Boisblés avec 
Amarante. Il se leva pour aller recevoir ses civilités, 
et reçut un contentement extrême d'apprendre de sa 
bouche qu'il lui venait compter quatre mille francs. 
Il était tout à fait propre de l'habit que lui avait donné 
Marcelle, et Boisblés lui dit autant de douceurs que 
s'il avait été amoureux : 

« Je suis ravi, dit-il, de vous voir en liberté, si tou- 
tefois on le peut être avec Amarante ; je me fig-ure que 



i3/f l'(kuvhe de p.-couneille blessekois 

ses Irails divins ne vous feront pas si bon quartier que 
vos ennemis et que vous serez plus longtemps son pri- 
sonnier que vous n'avez été le leur. » Il lui disait cela 
afin de l'oblig-er, car il le connaissait assez pour ne pas 
lui imputer la sottise d'aimer Amarante, en qui il n'au- 
rait rien vu de supportable si elle n'avait point eu de 
pistoles. Aussi Céladon l'en remercia en particulier et 
lui offrit ses services à la pareille. Les compliments 
cessés de part et d'autre, l'arg-ent se compta sur la 
table et fut mis entre les mains de Céladon après que 
le notaire qu'ils avaient emmené avec eux eut fait son 
devoir. Céladon arrêta Boisblés avec lui à souper, et 
lui fit si bonne chère qu'il ne ramena pas sa raison 
au logis. Après qu'il s'en fut allé, nos amants se 
mirent au lit, où Amarante s'endormit sans coup férir, 
car le nectar, qui s'était emparé des sens de son cama- 
rade, l'avait rendu impuissant de faire l'assaut véné- 
rien ; mais elle n'en perdit que l'attente, et le point du 
jour venu, qui étend les membres les plus glacés, elle 
reçut au double la portion différée et souhaitable. 

Lui qui b...e comme un ânon 
Et qui chevaucherait la plus laide guenon, 

Quand l'or enflamme sa poitrine, 
Se trouvant redevable à sa vieille Cyprine 
De quatre mille francs reçus et bien comptés, 
La branla vertement toute la matinée, 

De même que Taprès-dînée, 
. Jusqu'à ce que tous deux ils fussent ef..tés. 



LE RUT OU I-A PUDEUH ÉTELXTK lî5 

Boisblés, qui savait par expérience combien les 
jeunes gens sont amateurs de beaux chevaux, en 
monta un sur les quatre heures, dans le dessein d'en 
faire venir Teau à la bouclie de Céladon. Il y réussit 
admirablement bien, car à peine Tcul-il aperçu par 
les fenêtres où il était accoudé qu'il descendit dans la 
rue |X>ur le voir de plus près. C'était assurément iin 
des plus beaux hong-res que l'on eût encore vus à 
Séez ; il avait une légèreté hors de croyance, et toutes 
ses parties étaient bien formées; il était surtout 
agréable à la main, et sa majesté ne souffrait point 
de comparaison. Son maître, qui avait envie de s'en 
défaire, fut ravi au témoignage que Céladon lui donna 
de le vouloir monter. Ils furent hors de la ville, dans 
un guérel qui offrit une belle carrière et où le nouvel 
écuyer le mania avec tant de grâce qu'Amarante, qui 
les avait accompagnés, tomba dans ur^e nouvelle 
admiration de l'adresse de son captif et consentit 
qu'il l'acceptât au rabais des quatre mille livres. « Ce 
cheval-là nous fera honneur, lui dit-il, et de même 
qu'une bergère doit avoir soin de fleurir celui de ses 
moutons qu'elle chérit le plus tendrement, afin de le 
conserver en son cœur par de nouveaux appas, de 
même aussi la divinité de mon âme, qui ne peut être 
que vous, doit approuver que je cherche tous les 
moyens (|ue j'ai de relever les faibles grâces que je 
possède, afin de vous entretenir dans les amoiirs dont 
vous enrichissez ma destinée. > 



i36 l'œuvre de p.-corneille blessebois 



(( J'y consens, lui répondit-elle, 

Et j'entre dans vos sentiments; 

Mais d'une monture nouvelle 
N'allez pas tant aimer les subtils mouvements 
Que je voie expirer les divertissements 

Que respire mon cœur fidèle. » 

Céladon sourit à cette leçon et reprit ensuite le che- 
min de son logis, où il donna quatre cents écus à 
Boisblés pour son Bucéphale, qui ne fut point des- 
sellé, parce que nos amants voulurent partir une 
heure après, afin de voyag-er à la fraîcheur. 

Ils avaient déjà fait une lieue quand Céladon, qui 
n'allait que par courbettes, demanda à sa compag*ne 
ce qu'il lui semblait de son dada : « Je ne lui trouve 
qu'un défaut, répondit la bonne demoiselle, et si vous 
péchiez par là, je ferais moins de cas de vous que d'un 
V.. de coq. Je rougis de honte pour les hommes quand 
je viens à considérer que leur barbarie s'étend jus- 
qu'à priver de leur plus bel ornement de pauvres 
bétes dont ils reçoivent d'aussi grands services. Ils 
sont bien malheureux, ces pauvres animaux, conti- 
nua-t-elle, de ce que les femmes ne prennent pas le 
soin de leurs affaires; on leur verrait une vigueur tout 
^utre et elles leur couperaient plutôt les oreilles que 
les génitoires. Voyez si les chevaux du Soleil, que 
pansent des personnes de notre sexe, ne sont pas 
entiers et si les plus beaux de leurs membres, qui sont 
ceux qui manquent au vôtre, ne sont pas des objets 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTELNTE iSy 

autant appréhensibles qu'ag^réables à la vue. Je ne 
savais pas pourquoi la jument de mon cousin, que je 
ne suis pas près de lui renvoyer, ne pouvait souffrir 
votre bel impuissant, ni d'où venait (ju'elle lui rue 
ainsi le cl, mais j'en suis maintenant bien instruite, 
et j'approuve fort son indignation. » 

Céladon se trouva fort joliment diverti par cette 
gentillesse, et pour tomber dans le sens d'Amarante : 
« Il est vrai, reprit-il, que les couillons lui manquent 
et qu'il vaudrait mieux pour votre cavale qu'il eût 
j)erdu les dents de lait; nous n'entendrions que hen- 
nissements de sa part et que petits cris de sensibilité 
(lu côté de sa maîtresse; il tirerait un grand v.. caille 
de son fourreau, dont il ferait résonner les échos 
d'alentour par les coups dont il en frapperait son 
ventre et qui nous feraient passer le temps agréable- 
ment; et elle pisserait le f à longs traits et d'une 

manière si alfectionnce que leur impatience serait 
extrême d'arriver au gîte, pour tenir paisiblement le 
rut dans leur écurie. L'amour est également naturel 
à l'un qu'à l'autre sexe, à l'animal qu'à l'homme, et 
<*elui de ces deux-là qui s'en affranchit est indigne de 
la vue de sa femelle. Quant à moi, je prendrais la 
fuite si la nature ou la malice des hommes m'avait 
retranché cet instrument qui me fait valoir quelque 
chose auprès de vous et je me garderais bien d'allu- 
mer votre colère au déplaisir de ma présence. 

— Ce serait agir en bon connaisseur de mes incli- 



i38 l'œuvre dk p, -corneille blessebois 

nations, reprit Amarante; les visions cornues des 
démons n'effrayent pas davanUg^e les jeunes filles 
dans leurs draps qm celle d'un eunuque, et ceux-là 
sont de vrais ig-noranis qui croient que Daphné, la 
charmante enfant du fleuve Pénée, évita les approches 
de l'Amour en fuyant la poursuite d'Apollon. Non, 
non, elle n'était pas si dég-oûtée, et Gupidon ne l'avait 
pas laissée vivre si long-temps sans embraser son 
âme de ses feux. Mais lorsqu'elle aperçut le jeune 
homme dont le menton n'était pas encore fleuri, vu 
qu'il paraissait avoir passé l'âg-e qui vous le fait 
cotonner, elle crut infailliblement qu'il était du nombre 
des châtrés, et ce fut pour cela qu'elle aima mieux 
souff'rir la métamorphose que son approche : 

Et, sans mentir, je doute encore 
Si c'était le blondin qui nos maisons redore 

Qui poursuivait cette beauté; 

Car quelle preuve qu'il l'honore, 

Que la noire méchanceté 
De rompre le laurier de son destin l'arbore ? 

Un tel acte d'hostilité 

Semble nous dire, en vérité. 
Qu'il était un de ceux que notre sexe abhorre. » 

Ce lubrique discours finit justement à l'entrée du 
bourg, où nos amants mirent pied à terre dans le 
meilleur cabaret. Ils donnèrent leurs chevaux au pale- 
frenier du logis, mais Amarante ne put voir aller sa 
triste monture à l'écurie sans la consoler de la sorte : 



LE RUT OU LA FUl>EUI\ ÉTEINTE 1^9 

« Ne sois point triste, pauvre betc, 

Espère mieux en ton destin. 

Sans doute que demain matin 
.1' t«' verrai l'œil gai de plus d'une conquête. 
Maint vigoureux cheval de nuit te fora fête. 
Jp crois que tu sais hien ronger de ton licou 

L'obstacle importun à ta flamme, 
Car si tu l'ignorais, sois sûre que ta dame, 

Dût-elle se rompre le cou. 
Descendrait t'arracher des côtés de l'infâme 

Dont Tengin est poltron et mou. 
Ne prends point carde, en l'excès de ton zèle, 
Si c'est cheval de bât, âne ou cheval de selle 

Qui te montera sur le corps ; 
La nuit tous chats sont gris, et cette bagatelle 
Xe doit point arrêter les amoureux transports. » 

Après qu'ils furent montés dans leur chambre, 
l'hôte s'approchant d'eux : « Messieurs, leur dit-il (car 
Amarante avait toujours ses habits d'homme), que 
NOUS plaît-il qu'on vous accommode à souper? 

— Fais-nous grand'chère de tout ce que tu as, 
répondit Céladon, et te dépêche. » Cependant on servit 
toujours du vin, et l'aumônier d'Amarante ayant rem- 
pli un grand verre d'été en but un peu et le présenta 
ensuite à sa demoiselle, en lui disant, pour rire, que 
son amour était tombé dedans et qu'il s'allait noyer 
si elle ne le secourait : « J'en ^uis ravie, répartit-elle, 
et cela me favorise l'occasion de vous détromper de 
certain conte dont on insulte aux femmes. On les 



i4o l'œuvuk de p. -corneille blessebois 

accuse de n'avoir point d'amour véritable et de n'ai- 
mer que par caprice ; mais vous ne pourrez bientôt 
plus douter que je n'en aie un efTectif. » En disant cela, 
elle porta le verre à sa bouche et avala cette grande 
verrée dont il était embelli, et parce qu'elle n'avait pu 
le vider si bien qu'il n'y fût resté quelques gouttes : 
(( L'amour est petit, reprit-elle, et de peur qu'il ne se 
soit caché dans ce fond, il faut y donner bon ordre. » 
Alors elle acheva de rincer la dent et fit rire Céladon 
de tout son courage. 

Lui qui la voyait en si bonne humeur : « Je pense, 
dit-il, que vous pisseriez maintenant une grande dal- 
lée, et moi qui en ai aussi envie, il faut faire venir 
un pot de chambre. 

— Non, non, reprit-elle, faisons mieux, et gageons 
à qui pissera le plus loin. 

— J'y consens, poursuivit Céladon, et je ne crois pas 
que vous me puissiez vaincre en ce genre d'adresse ; 
mais que voulez-vous gager ? 

— Quatre f..tées, lui dit-elle, à payer sans attendre 
plus longtemps qu'après souper. 

— Je n'en viendrais jamais à bout, continua Céla- 
don, et soit que je gagnasse ou que je perdisse, ce 
serait toujours la même chose pour moi, je n'y aurais 
aucun profit : je suis un peu fatigué de ce matin, et 
vous m'obligerez de me laisser reposer. 

— Eh bien ! vous me payerez à votre aise,, lui répar- 
tit-elle ; voyons. » Cela dit, elle fut ouvrir les fenêtres et 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE l4l 

prenant Céladon par la manche, elle le conduisit contre 
la muraille, d'où après qu'elle eut ôté son haut-do- 
chausse, ils se mirent tous les deux à pisser vigou- 
reusement. Leurs forces furent long^lcmps ég^ales, 
mais enfin Amarante, qui ménageait mieux l'ambre 
de son urine que Céladon et qui avait avalé une telle 
l.unpée de vin, le passa de plus de dix pas et remporta 
la victoire. Elle tenait son c. à deux mains, d'une 
façon si comique que l'hôtesse, qui les avait écoutés 
faire leur défi et qui regardait leur posture par un 
trou qui était à la porte, ne put s'empêcher de faire 
un si grand cri de joie qu'elle se découvrit. 

Céladon fut promptement ouvrir la porte, et la trou- 
vant assez jeune pour n'être pas un trop méchant mor- 
ceau la fit entrer dans sa chambre, et après avoir un 
peu folâtré avec elle et ne lui trouvant point de résis- 
tance invincible, il la renversa sur un lit, combien 
qu'Amarante l'empêchât d'enconner autant qu'elle 
pouvait. L'hôte, qui avait entendu le trépignement de 
leurs pieds et qui ne savait comprendre à quoi sa 
femme se pouvait tant amuser dans un temps où ils 
I Ta valent point de servante pour apprêter les viandes, 
monta en haut et la trouvant sous les ailes de Céladon 
faisait mine de vouloir se fâcher, lorsqu'elle lui cria, 
tout essoufflée : « Louis, ne sais-tu pas la chanson : 



Quiconque est chagrin 
De folie a plus d'un grain. 



\l\2 l'œuvre D1: P.-CORNEILLE BLESSEBOIS 

Ne le Fâche point, aussi bien ne serais-lu pas le plus 
fort, et d'ailleurs voilà de quoi te venger : lève la 
chemise de celle demoiselle que lu vois hahillre en 
garçon et lui relève la queue à la cravate (i). 

— Cela est bien, répondit Louis en souriant; mais 
notre rôt brûle, il faut se dépêcher. » Alors Louis em- 
brassa Amarante, qui avait les yeux fichés sur Céladon 
pour voir s'il approuverait qu'elle l'imitât. Lequel 
l'apercevant : « Il n'y a pas de danger, lui dit-il, et 
vous devez vous souvenir des conseils que vous avez 
tantôt donnés à la cavale de votre cousin. » Si bien 
qu'elle ne se fît pas traîner et qu'elle fut secouée tout 
son saoul. Nos hôtes se connaissaient alors trop bien 
pour ne pas boire ensemble; c'est pourquoi Céladon 
voulut qup Louis et sa femme vinssent souper avec 
eux. lis lui obéirent, avec bien des remercîments de 
l'honneur qu'ils recevaient, et nos quatre personnes 
firent une débauche si entière qu'ils- s'enivrèrent tout 
de bon, excepté toutefois l'objet des vœux d'Amarante, 
qui buvait le vin comme les petits enfants font le lait. 

11 y a peu de gens qui ne sachent pas par expérience 
que Bacchus est un grand babillard : il révèle les 
secrets les plus cachés et se trahit soi-même quand il 
n'a point d'autres sujets de causer. Ainsi Céladon eut 
le plaisir d'entendre des choses fort divertissantes, et 
principalement lorsque, après avoir écouté l'histoire 

(i) A la croate. 



LE RUT OU KA PUDEUR ÉTEINTE l43 

<î la femme de Loiiis, Amarante commença ainsi la 
ienne : « Le cieJ, par sa sainte grâce, me fit orpheline 
les l'âge de quinze ans, et comme il y avait dt''jà I>eau 
OUI* que je m'écoulais pisser et que mes parents 
i aient d'une vertu un peu trop étroite, si je pleurai de 
leur mort, je vous assure que ce ne fut que de joie. Le 
premier i^apillon qui vint se brù'er à ma chandelle fut 
un gentilhonmie de mes parents, qui me trouva si 
douce et si paisible que je ne lui donnai pas seulement 
un coup d'ong-le lorsqu'il s'émancipa à vouloir 
prendre ma souris; et il s'acquitta si vaillamment de 
M)n devoir, quand il porta la hardiesse plus avant, 
([u'au bout de neuf mois je lui fis porter deux beaux 
petits frères dont il m'avait engrossée. Il les garda 
(liez lui avec beaucoup de soin de leur éducation, 
niais enfin les cruelles Parques tranchèrent le filet de 
li^urs jours un peu après leur premier lustre. Ne me 
\oyant plus de gage de ma première flamme, je suivis 
\r penchant que j'ai au changement, et comme j'étais 
un jour prisonnière, pour un enlèvement où j'avais 
s< rvi mon cousin de la Touche-Saint-Denis, le marquis 
(le Courcelles me vint voir et me trouva si fraîche et 
icllement à son gré qu'il rae jugea digne de son 
liguillelte et m'en ouvrit les premiers discours. Com- 
bien que j'en eusse plus d'envie que lui, je fis pourtant 
la cruelle, et je me voudais un peu faire prier, afin de 
le faire trouver meilleur. U me rendit plusieurs visites 
(jui ne servirent qu'à la coaquéte de la petite oie, et je 



i44 l'œuvre de p. -corneille blessëbois 

ne sais pas encore s'il était rebuté ou s'il me voulait 
charnier par les douceurs de sa muse, mais quoi qu'il 
en soit, il m'envoya un jour ces vers : 

De Scay, je renonce à mon litre : 
Être voire galant, c'est être mallieureux; 
Votre amour en sag^esse égale un porle-mître 
Et produit des glaçons, loin d'allumer des feux. 

Le mien est un petit bélître 
Qui ne sait ce que c'est que d'être scrupuleux; 
Qui pour être mieux vu casse d'abord la vitre. 
Et qui parle tout haut quand il pousse des vœux. 

Cette humeur, contraire à la vôtre. 

Veut que je me donne à quelqu'autre 
Dont l'inclination à l'amoureuse ardeur, 

Exempte de votre scrupule, 

L'empêche de ferrer la mule 

Aux soupirs de mon triste cœur. 

Je les trouvai passables, et l'appréhension que j'eus 
qu'il ne dît vrai me mit la plume à la main, pour lui 
répondre en ces termes : 

Quoi ! pourriez-vous, en bonne foi, 
Aimer un autre objet que moi? 
Si je vous en croyais capable, 
Marquis, je taxerais mon destin de coupable, 
Qui me range sous votre loi. 
Je vous reçois; c'est assez feindre; 
Venez me voir ce billet lu; 
Votre amour n'a plus rien à craindre : 
Je vous aime et vous m'avez plu. 



LE RUT Oi; LA PUDEUR ÉTEINTE l/j.j 

Je fus étonnée de sa diligence, et je ne pensais pas 
(ju'il eût encore pu recevoir ma réponse, lorsque je le 
vis paraître. Je lui tins exactement ma parole, et je 
m'en trouvai si satisfaite que je formai avec lui une 
habitude qui dura plus d'un an après mon élargisse- 
ment et qui m'a coûté une partie de mon bien. 

Elle voulait poursuivre, mais un mal de cœur la 
saisit à ces dernières paroles, qui lui fit rendre ce 
(|u'clle avait pris de trop avec sa suffisance ordinaire ; 
ce qui l'obligea à se mettre au lit, en quoi elle fut 
imitée de ses auditeurs. 

(Irladon ne dormit pas de toute la nuit : il avait trop 
d'affaires dans la tête. Il avait lire d'Amarante tout ce 
qu'il pouvait en espérer et n'avait pas assez de com- 
plaisance pour elle, ni si peu de soin de ce qu'on 
pourrait avancer contre sa gloire, s'il suivait plus 
longtemps son étendard, que de la garder davantage. 
Les troupes devaient bientôt partir pour la Hollande, 
et le désir de se signaler lui tournait les inclinations 
de ce côté-là. Il eut donc vingt fois envie de monter à 
cheval et de s'en aller, pendant que la gueuse était 
profondément ensevelie dans le cercueil des vivants, 
et il se levait déjà pour en exécuter la résolution, 
lorsqu'il s'avisa qu'il avait donné congé à son laquais, 
et qu'ainsi il ne pourrait emmener la cavale du cousin, 
(fui valait bien la peine de n'être pas oubliée; il crut 
aussi (ju'il ferait mieux de différer quelques jours et 
de dépayser Amarante, qui n'aurait pas manqué de 

10 



l/|0 l'(KUVRE de r.-CO-RNKILLK BI.ESSEBOIS 

fa^re courir a]>rès lui, au dépens de jouer de son resle. 
€e:la m qu'il se recoucha, afin de prendre un f>eu de 
i^pos. 

Le lendemain îiia1.in, ils parlireul, niai> a\,i\ii o»- >c 
jele'T dans les arçons, Amarante ayant considéré que sa 
bêle était triste : <r Je vois bien, lui dit-elle, que j'ai 
mal prophétisé et que tu n'as reçu auoun.soulag-ement 
à tes j)eines; la langnieur de tes yeux m'informe assez 
de ce que tu me dirais si lu pouvais arliculcr la voix. 
Mon Dieu! poursuivit-elle, en s'ad ressaut à Louis, 
mon Dieu ! mon hôte, vous qui l'avez si beau et si fer- 
tile, si vous lui en vouliez faire une soupe au cul, que 
je vous serais obi ig'ée ! Je u'aurai point de repos le 
l'Oa^g du c'hemiu, et elle ne fera que broncher si vous 
ne la graissez un peu. » 

— Notre-Dame! Mademoiselle Amarante, répondit 
le rusiaut, -que vous êtes dévergondée ! Si vous êtes 
si pitoyable, vous n"'avez qu'à passer votre main sur 
vota^e g-îrand ; je m'assure que vous y trouverez encore 

assez de moelle de c Ion pour en seringrier la 

nature de votre bonne amie. Mais sans vous inquiéter 
de la sorte, songez que si les ehevaux vont comme 
des éclairs lorsque leurs maîtres omt haussé le coude, 
votre cavale ne doit pas manquer de marcher bien à 
l'aise, puisque vous avez reçu de moi jusqu'à reg^o-rg-e- 
museau le baume que vous dites qui lui serait si néces- 
saire. 

Cette réponse sembla meilleure à Céladon que le 



iE RUT OU I.V PrUEUn KTETNTE J^-J 

vin de cheval, et il en rit encore plus d'une tteuro 
après. 
Le lectt^ur me pardonnera si je ne^'entretiens point 

ie toutes ies g-entiilesses quWaiarante fît sur le che- 
iiiin : il Faudrait un discours de trop longue haleine, 
et D. L. D. H. ne m'a pa3'é que pour troi^ feuilles; 
'\i) suis mesquin aussi bien que lui, et Je m*e pendrais 

'il m'arrivait que je lui donnasse une syllal>e de trop. 
Je dirai seulement qu'après quelques journées de 
marche. Céladon, qui avait eu quelque pique avec 
elle, à cause de son iiîsatiahilité, lui avait juré de ne 
la baiser de quatre soleiFs; elle en était inconsolable 
( t roulait mille funestes desseins dans sa cervelle. 

Il avait mis pied à terre pour tomber de l'eau lors- 
([ue certain laquais, appelé Hubert, qu'il avait pris en 
passant par Verneuil, lui oria de toute sa fonce : « Ah ! 
monsieur, venez promi^teiaa'ent; dépôche2î-vous, naon- 
sheur, voilà que mademoiselle se tue ! » Combien q«e 
Céladon ne fut guère en peine de œ qu'Amarajate 
pouvait entreprendre sui* soi-même, la curi*osil<é lui 
servit d'étniar à voter dilig'eniiinenit en selle, et ayant 

il)ordé sa femelle au petit çalop, il la /tmuva qui Fei- 
ii naît de se vouloir enfoncer un méd-iaiit couteau daas 
le seiiw. Il se douta aiussitlôt de son désespoir-, <et lui 
voulant êti^ favorable tunie lois idaiis sa vie z « Tenez, 
mademoiselle, Ijui dil-'il, 'en ilui (préseiïitaail soaa épée, 
voici dKî qaoi venir plus aisément à bout de -vod/re nésc- 
lnKtion; la podaaite de votue -glaive 'est émoussée, v-<Daas 



i48 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

souffririez mille morts pour une, et ce fer ne vous fera 
point languir. Il accompag-na ces paroles d'un éclat 
de rire, (jui fit assez connaître à sa désespérée le peu de 
cas qu'il faisait de son action. Elle qui avait pensé que 
son transport ridicule fléchirait l'âme de son fouteur, 
se trouvant abusée : « Ma foi, vous êtes un grand 
fou, lui dit-elle, si vous avez follement cru que je 
veuille sacrifier ma vie à votre divertissement; non, la 
colère fait mal, et je n'ai pas oublié que 

La joie est bonne à quelque chose, 
Et le chagrin n'est bon à rien. 

Ce que j'en ai fait n'a été que pour me moquer de 
vous. 

— J'en suis bien aise, reprit Céladon, et les plus 
courtes folies sont les meilleures. Ne nous fâchons 
point, si nous pouvons, et excusons mutuellement 
nos petits défauts. 

Quelque temps après, ils arrivèrent à Paris, où, 
après avoir mis pied à terre dans la Vallée de Misère, 
dans un cabaret où pend pour enseigne Notre-Dame 
de Boulogne^ Céladon prit sa garce par la main et la 
mena chez La Serre. Ils entrèrent dans une chambre 
fort richement meublée, où cette vieille maquerelle les 
reçut magnifiquement. Un peu après Amarante ayant 
€u envie de visiter le cabinet secret y fut conduite par 
une sous-putain du bordel et cependant Céladon prit 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE l/|(> 

son temps pour instruire La Serre de sa visite : « Cette 
fille, lui dit-il, en parlant d'Amarante, est-elle pas- 
sable? Que vous en semble? Vous en pourriez-vous 
accommoder? 

— Pourquoi non? répondit-elle. Si ce n'est pas de 
la première beauté, du moins est-elle encore mettable, 
«t chacun a son ^oût; est-ce que vous me voulez la 
laisser? » Alors Céladon s'ouvrit entièrement à elle, et 
afin de l'en^ag-er à servir sa retraite, il lui donna deux 
belles pistoles d'Espagne. 

Aussitôt qu'Amarante fut de retour, La Serre, qui 
n'avait point d'égale en adresse, la fut embrasser en 
la conjurant de lui pardonner si elle ne lui avait 
d'abord fait toutes les caresses qu'elle devait à une 
personne qui allait entrer en sa famille : 

— Mon cousin Céladon, lui dit-elle, me vient 
d'apprendre qu'il vous devait épouser en peu de temps, 
et ma joie est si g-rande d'avoir une demoiselle de 
votre mérite pour parente que je ne la saurais expri- 
mer que par mes embrassades. » Les civilités régnèrent 
plus d'un quart d'heure de part et d'autre, et enfin 
Céladon, prétextant sa sortie de quelques affaires qu'il 
feignait avoir, laissa Amarante dans le plus fameux 
nid de la reine des villes. 

Le jour était déjà écoulé lorsque cette f...teuse, 
s'étant déjà jetée sur un lit, se laissa vaincre à cette 
réflexion : 



L ŒUVRE DE l'.-CORWEILLE BLKSSEBOIS 



Que fais-tu si longtemps, absent de ta bergère, 

Berger; quelle pressante affaire 
Te dérobe aux trausports de mon cœur amoureux? 
Aux pieds de quelque Iris ne romps-lu point nos vœux. 

Ton âme, inconstante et légère, 
Me fait appréhender un changement fâcheux. 

Ah I Céladon, si la fortune 

Te permet de m'en jouer d'une, 
Je ne veux pas survivre à ce cruel malheur. 
Sans chercher de remède aux coups de ma douleur, 

Je percerai ce trop facile cœur. 
Dont la fidélité m'a rendue importune. 

Je ne suis guère fine encor 

D'avoir ainsi donné mon or 

A ce Gupidon trop volage. 

Il n'aurait jamais pris l'essor 

Pour sortir de son esclavage. 
Si je l'avais gardé pour appuyer mon âge 

Contre son infidélité. 

Trop niaise sincérité. 

Fatale libéralité. 
Franchise condamnable, ah! que je vous déteste! 
Sans vous le beau trompeur n'aurait jamais quitté 

Des bras où l'avaient invité 
L'espoir que mon argent lui donnait d'être leste; 
II fallait lys à lys qu'il fut débité 
Et de cette façon je l'aurais arrêté 

Jusqu'à ce qu'il eût le reste. 

Dans la rencontre où je me vois. 

Mon cœur me fait bien des censures; 
Mais qui peut bien aimer et garder des mesures? 

Amarante ce n'est pas toi. 



LE aux ou LX PUUSUA li^TEIHTE. l5-I 

Je l'aurais cru couvrir d'injjures, 
Si, lorsqu'il me donne la loi, 
J'avais pu retenir pour moi 

Ce (jui chiu-nie en tous lieux toutes les créatures, 
]'f s:uis (fui ct' sL'rait, un pauvre homme (pi'un roi. 

La bonc, (^ui avait «coulé Ui pULalc d'Amarante, cl 
la voulant divertir d'un deuil c\i\\ praFaiiait le séjour 
de la joie : 

— Ail! que veut dire aaa belle cousioe, lui dit-elle, 
(juc voussong:ez à vous afflig-er de la sorte? Gommeut 
èles^vous si peu sloïque^ et pensez-vaus^ en bonne 
toi, que le déplaisir puisse cpérer de bons effets sur 
vos grâces? Quelque grandes qu'elles me paraissent, 
vous les auriez biculot éteintes, si vous donniez un 
l>lus long CQurs à cette pernicieuse mélancolie. 

— Je vous avoue,, répo^ndit Anaarante, que je 
n'aime giière à me former des éléphants pour les 
combattre, mais je ne sais quoi me dit que Céladon 
uie trahit au moment que j€ vous parle^ et je ne puis 
(|.ue je m'en aie beaucoup d'inquiéftude. 

— Il ne FauI pas trouver étrange, reprit La Serre, 
que CéUodon tarde si longtemps); je cannais peu de 
cavaliers qui aient laut d'amis que lui, et c'est miracle 
s'il s'en peut dél)airrassser d-e toute la soirée. » 

Apjrès qu'elle eut dit celai, elle conduisis la nouvelle 
brebis à li'herbage,. cm elle ne crouistilla pas> si mal que 
son dépit l'avait Itaissé penser. Amarante ne fut pAS 
plutôt saoule qu'elle s'al'la coucber, et il y avait déjjà 



i52 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

une bonne licure qu'elle dormait, lorsqu'un certain 
jeune homme, friand des douceurs du changement, 
et séduit par les amorces que La Serre lui avait faites 
de dépuceler un tendron, se glissa légèrement à ses 
côtés. Il était si bouillant et si vigoureux qu'il avait 
déjà fait cela une fois quand Amarante s'éveilla. Elle, 
qui crut que c'était Céladon, lui fit mille caresses et 
n'oublia rien de ce que le marquis de Courcelles, qui 
était un homme de cour et qui ne baise pas comme les 
autres gens du monde^ lui avait appris, afin de réparer 
l'injure qu'elle croyait lui avoir faite par ses soupçons 
et pour l'engager à la répétition. 

La nuit se passa en saucuplètes, et, le jour étant 
venu. Amarante porta les yeux sur l'obligeante per- 
sonne qui avait si bien secouru sa langueur; mais 
voyant que ce n'était pas Céladon : 

— Ah! dieux! s'écria-t-elle, comment cela s'est-il 
fait?... 

— Cela s'est fait, interrompit l'écuyer nocture, que 
son cri avait éveillé, cela s'est fait avec un v... qui ne 
le cède pas à un v... du monde, ni en grosseur, ni 
en longueur, et que les plus grandes ardeurs de mon 
printemps n'ont jamais pu tarir. Si ce v... là vous 
accommode, ne pleurez point celui que vous avez 
perdu. » Alors il lui apprit la tromperie de Céladon 
et lui en fit le discours avec tant de grâce et si sincère- 
ment, selon l'apparence, qu'Amarante, après avoir un 
peu gémi son argent, se résolut à porter le plus 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTELXTE l53 

consl animent qu'elle pourrait la bizarrerie de sa des- 
tinée. 

La Serre, qui avait été bien payée, ne mancina pas 
de se rendre à leur lit de bon malin, et après avoir 
embrassé Amarante : 

— Ma fille, me dit-elle, net'afflig-e point; Céladon t'a 
quittée, mais tu ne manqueras ici de rien et tu y 
recevras plus de coups de v... en un jour qu'il ne t'en 
aurait donné en toute une année. 

Cette promesse étouffa le ressentiment qu'elle avait 
de sa supercherie, et les effets qui répondirent aux 
paroles les lièrent d'une amitié plus grande que la 
manière de leur c 

Amarante ne pouvait toutefois oublier Céladon. Je 
ne sais pas de quelle flèche cet amour l'avait percée, 
mais sa blessure était incurable. Un jour, ayant 
appris qu'il y avait une fameuse mag-icienne dans le 
faubourg Saint-Germain, elle s'y en fut^ et après lui 
avoir donné deux louis : 

(( Ma bonne, lui dit-elle, si votre vertu s'étend jus- 
qu'à me pouvoir ramener un volage amant qui s'est 
enfui du servage que mes libéralités lui avaient dressé, 
je vous promets que je n'en serai pas ingrate et je vous 
réduirai aux termes de bénir l'heure où vous m'aurez 
servie. » Combien que l'habile magicienne lût dans 
l'avenir en gros caractères qu'elle n'en tirerait jamais 
davantage, elle était obligeante et recevait avec plaisir 
le sujet qu'on lui offrait à signaler les effets de son art, 



1-54 l'ŒUVRB DÏ P-.-COfllNEILLB BLESSEBOIS 

Ainsi elle lui apprit sur-le-ehanap que Céladon élaiti à 
Mousson le plus chéri et le mieux aimé de tous les offi- 
ciers qui y offraient leurs services attx belles; qu'il en 
recevait assez d'encens pour lai fortune de toute la 
garnison. « 11 partira dans un mois, lui dit-elle, pour 
aller en Hollande, et je vous assure quevous le verrez 
revenir avec le roi. » Amarante fut très satisfaite de la 
réponse de son oracle et en alla promptement faire 
part à La Serre, qui ne s'en souciait g^uère. 

Cependant il est constant que la magicienne n'avait 
rien dit de faux à Amarante, et, fût par connaissance 
ou par hasard, tout ce qu'elle avait avancé se trouva 
véritable. Céladon revint avec les volontaires, et quand 
il fut à Paris, la première cbose qu'il fit fut d'aller 
trouver Amarante. Elle reçut sa visite avec une extase 
incompréhensible, et après avoir lon«:temps pleuré de 
joie, le trouvant un peu délabré, car il avait fait une 
mauvaise cami^ag-ne et avait été pris prisonnier à 
Rées : 

— Vous êtes, lui dit-elle, en un pitoyable élat, et je 
suis bien heureuse de quoi réqutper. 

— Je suis indig-ne, répartit le matois, que vous son- 
g'iez à moi, après vous avoir traitée si indignement; ce 
n'est pas que je n'aie assez d'excuses lég-ilimes à oppo- 
ser à votre indignation, mais j'aime mieux m'avouer 
cou[mble et vous demander pardon à deux genoux 
d'une faute que je n'aurais pourtant jamais commise 
si l'honneur ne m'v avait feit tomber.. Je devais cette 



LB. mXSn Od LA. PUDEUR ETBINTE 



caïupairne à nui ^loire^ et quoique j'ea revienite assea 
mal en ordre, je n'y al pasaec^ttissî peu de liaurters 
qiae vous deri-ea corKlamner le temps que j'y ai donnr. 
Je suis uiaLnteDaQfe 60 réselulion de suivre les mouve- 
incDts de mon aiBOïur et df'aclieveir d'wûir devant les 
hommes ce que... 

— Je sais ceqiae tows rac voulez: d tire, iatcrrompit 
Amaraûle^ et quoique j;e pusse douter de votre pro- 
messe par le passé, je suis assez bonne pour n'en rien 
faire, et d^ailleuFs je ne crois pas que vous fissiez si 
mal, puis4ju'il n'y a pas de fdle au moade qm ai taafc 
d'âuaotti" pour vo«is qiae ji'eii ai et qm soit si constante 
à vous vouloir du bieia. 

Un moment ai>rès ils se quittèrent», mais ce ne fut 
qu'après qu'Amaraateeut appris que Céladoia loii^eait à 
l'hôtel de Montbasoa.. Le beau trooapewF se savait bon 
gré de sa fortujae>catrU connaissait Amarante siamo«- 
reuse,. ou po«ar mieux dire si foAle die lui, qu'il ne la 
crut piâscaipable de ressent inaent, iiLd'envelopperdaDîS 
ses caresses le venim qui s'y trouvera. 

Cette fille l'aimait sans doute autant ([u'elle eûl 
jamais fait, mais eHiea'avaiit plias le dessein d'attendre 
le CGuroniiement de ses ajiiours de sa bonne foi^ elle 
crtBt qiaj'en le faisant airrèler, elle l'obi itérait à l'épouser, 
et dams ce dessein, elle s'aGconamoda avec Gaze, 
fameux exempt et grand voleur ; et le lendemain, 
ayaat éeirik un billet à Céladon, dians leciuel elle lui 
mandait de se trouver iaeontinent à SaiBife-Gertnaiija- 



i56 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

de-rAuxeiTois, il y fut arrêté par l'exempt, qui s'était 
porté en ce quartier-là. Il fut conduit au Fort-l'Évéque 
et mis dans un endroit retiré du commerce des 
hommes, sans qu'il pût savoir pourquoi. Deux jours 
après on l'en sortit pour prêter l'interrogatoire devant 
M. le lieutenant criminel. 

— N'étes-vous pas ce méchant garçon qui avez 
débauché tant de filles? lui dit le juge dès qu'il le 
vit. 

— Non, monsieur, répondit-il, mais je suis ce jeune 
garçon que tant de méchantes filles ont débauché. 

Le lieutenant criminel sourit à cette gentillesse, et 
le regardant dqs pieds jusqu'à la tête, avec des yeux 
d'une personne qui avait envie de rire : 

— Connaissez-vous Amarante? reprit-il. 

— Sans doute, continua Céladon ; je la dois bien 
connaître, puisqu'à force de présents elle m'a séduit 
et obligé de coucher avec elle ; c'est une putain à gros 
calibre, et qui, ayant secoué le joug de la pudeur dès 
SCS plus tendres années, a dépucelé toute la jeunesse 
d'Alençon. 

— Vous faites là un beau portrait d'une personne 
que vous serez sans doute obligé d'épouser bientôt, 
ajouta le juge : c'est elle qui vous fait arrêter et qui me 
demande que vous satisfassiez au contrat de mariage 
que vous lui fîtes à Séez. 

— Quand il serait vrai que je lui eusse fait un con- 
trat, dit Céladon, je ne pense pas pour cela que votre 



LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTE iSy 

justice, qui n'a point de bandeau comme celle des 
anciens et qui voit plus clairement, me voulût obliger 
à lui tenir parole, maintenant qu'elle est un des plus 
fermes piliers du bordel de La Serre. Je justifierai ro 
(pio j'avance, et (jui est connu de tout Paris. 

Ils eurent une semblable conversation pendant une 
heure que dura l'interrog-atoire, et enfin le jug-e, se 
levant, laissa Céladon avec l'assurance qu'il le servi- 
rait. Le beau prisonnier fut mis dans une des ])1 us hon- 
nêtes chambres de la prison, où il fit d'abord connais- 
sance avec le baron de Samoi, homme, à mon senti- 
ment, le plus grand fou et le plus impudent menteur 
de l'univers. Il était assurément de qualité, et son air 
même en aurait pu instruire ceux qui ne l'auraient pas 
connu. Il était âgé de quarante ans et davantage; sa 
taille était celle d'un géant; ses gestes sentaient la 
vieille cour, et ses attraits commençaient d'avoir besoin 
d'emprunt. Il avait un défaut qui n'était pas suppor- 
table : c'est qu'il ne pouvait voir à un jeune homme un 
peu de mine sans en être amoureux. Je vous laisse 
donc à penser s'il fut bientôt charmé de la beauté de 
Céladon et s'il eut le pouvoir de lui taire longtemps sa 
maladie. Dès la première journée qu'ils furent 
ensemble, après lui avoir fait mille protestations de 
service, le baron Samoi, lui portant la main gauche sur 
le cou, l'embrassa avec un transport indicible, et avan- 
çant l'autre se disposait à la fourrer dans sa brayette 
lorsque Céladon, qui connaissait son dessein : « Tout 



L ŒUVRE DE P.-GORXElLLi: BLESSOiOIS 



])eau! baron, lui dit-il; cela n'-en est pas; votre fran- 
chise est extrême, mais voire confiance passe les 
limites, n Le baron de Samoi eut de la doulear de 
ce tt-e résistance, mais il ne désespéra pas de pouvoir la 
vaincre. 

Il en allait venir à des offres avantag'euscs, lorsque 
Amarante entra. Céladon fut ému de couitoux à son 
aspect, et peut-être qu'il lui allait faire descendre les 
degrés à coup de pied au cul, quand cette §"arce, se 
jetant à ses genoux et fondant en larmes : 

— Mon cher Céladon, lui dit-elle, ne vous emportez 
pas contre moi, je vous prie; c'est mon cousin Le 
Hayer qui vous a joué cette pièce et qui prétend que 
vous répariez, en m'épousant, l'affront que vous avez 
répandu sur la famille, en ravissant mon honneur : 



— Quoi ! putain, s'écria l'emporté Céladon, 

Tu viens me demander pardon 
En me faisant une injure nouvelle! 
Ah ! quelle audace ! ah ! quelle erreur ! 
Toi qui ne {yis jamais pucelle, 
J'ai, dis-tu, ravi ton honneur ! 
N'est-tu pas cette même gueuse 
Oui ne saurait s'en abstenir. 
Et qui, dedans les flancs de ta mère f..teuse, 

Foutais avecque l'avenir? 
De quoi m'entretient donc ta langue mensongère ? 
C'est, dis-tu, Le Hayer qui me fait arrêter. 
Le diable vous puisse emporter ! 



LE RtJT OU LA PUDïri\ ETTTNTE iTk) 

J'épouserais plutôt Mégère 
Qoc de vouloir \k)us contcoler. 

Après avoir dit cela, il sortit de la chambre; car il 
avait une extrême démangeaison de la battre, et il ne 
le voulait pas faire. Ainsi elle demeura tête à tête avec 
II' baron deSamoi.. à qui elle conta son histoire le plus 
avanlaçreusemesnt qu'elle put. Lui, ^jui^ n'était pas 
encore revenu de Taroée que lui avsiit causé Céladon, 
crut que s'il employait son adresse il pourrait passer 
sa fantaisie sur elle, et dans cette pensée : 

— Mademoiselle, lui dit-il en lui baisant les mains, 
j'en Ire dans vos intérêts et partage votre affliction. 
Mais je ne suis pas si peu homme d'esprit que si vous 
m'accordiez la douceur de vous baiser je ne trouvasse 
moxy^n de réduire Céladon sous le joug- de votre obéis- 
saiKe. le sais la rout-c qu'il faut tenir pour vaincre les 
dédains de la jeunesse, et, tel que vous me voyez^ j'ai 
servi quantité de fil^ «en telle occasion. 

— Ah ! monsieur, s'écria la folle, en lui mettant la 
langue dans sa bouche, si vous faites ce que vous 
dites, je n'ai rien à vous refuser, et la grâce que tous 
mt? pramelt-ez est si grande qwe je consens de tout 
mon cœur à vmts en remercier avant mêa»e de l'avoir 
reçue. 

Le baron de Samoi ne ]>erdit point de temps : il la 
jeta sur son lit et chevaucha romainerat^nt. Elle vou- 
lut faire un peu «de difficuRé à recevoir cette nouvelle 



i6o l'œuvre de p.-corneille blessehois 

mode, mais quand elle eut vu cjue Teng-in du sodo- 
misle clait si petit qu'il entrait tout seul, elle se mit à 
chanter : « Courag-e! courage ! couraire ! » 

Son V.. était un petit nain 
De couleur vui peu diaphane, 
Plus vaillant que celui d'un àne, 
Et qui faisait à merveille un deuxain. 
Quoiqu'il appartînt à grand maître, 
Il se perdait dans son néant, 
Et lorsqu'il paraissait sur son meilleur séant, 
A peine un c le voyait-il paraître. 
Il était g-ai, du soir jusqu'au matin, 
Il était velu comme un faune. 
De forme d'une épingle jaune, 
Et la tête en pet de p. tain. 

Céladon, à qui l'effronterie du baron de Samoi 
était revenu en l'esprit, crut bien qu'il aurait tenté 
de passer sa furie sur Amarante, et s'étant rendu, 
sans faire de bruit, à leur porte qu'ils avaient tirée 
sur eux, et qui ne se fermait point en dedans, la 
poussa tout d'un coup, et trouva encore nos betes 
enqueutées : 

— Ma foi ! mademoiselle, dit-il à Amarante, je vous 
en sais bon gTé_, de payer ainsi pour moi; allons 
encore un petit mouvement, je vous prie. 

— Prenez donc la place de monsieur, lui dit-elle, 
car je pense qu'il a fait toute son œuvre. 

— Je n'en ferai rien, mais voici un brave homme, 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE l6l 

reprit-il, en montrant le frère du baron qui entrait, 
sur la mine duquel je puis asseoir de bonnes espé- 
rances pour vous. 

M. de La Graverie, c*est ainsi que s'appelait le sur- 
venant, était un g-oulu (|ui avait mangé ving^t fois 
son bien et celui de sa femme au jeu de Cupidon. Il 
ny avait point de crimes dont il ne fît profession, et 
j'ai encore appris, depuis ce temps-là, que les bas- 
sesses les plus g-randes ne faisaient que blanchir 
contre lui quand la gueulée en était. Aussitôt qu'il 
eut aperçu ce qui se passait : « Mon frère, dit-il en 
s'adressant au baron, a toujours quelque bonne for- 
lune en main, mais il en est si réservé que combien 
qu'il n'ait qu'un méchant petit bout de v.. qui 
s'énerve d'abord, il fait façon de prendre le vig"oureux 
secours de ceux de ses amis qui, comme moi, en sont 
mieux partagés que de tout autre membre. » En 
disant cela, il tira un grand diable de serpent cra- 
moisi de sa brayette, qu'Amarante, qui en avait vu 
de toutes les espèces, ne put s'empêcher d'en témoi- 
irner de l'étonnement : « Ah ! qu'il est beau I Qu'il est 
mignon! Le beau fils! » s'écria-t-elle. 

— Hé bien ! mademoiselle, ne pleurez point, reprit 
La Graverie; vous l'aurez, je ne vous l'ai point 
donné. Je crois que ces messieurs auront du plaisir à 
voir entrer en lice ce monstre avec le vôtre. 

— Ma foi, cadet, lui dit le baron de Samoi, rien ne 
peut t'cmpécher de nous donner ce divertissement^ si 

11 



iC)2 i/œuvhe i)k p. -corneille IÏLKSSKBOLS 

Céladon l'approuve; car je le proleste que si tu 
i'enconnes, nous n'aurons eu rien de commun. 

— Je m'en doute bien, répondit La Graverie, et 
cette méthode postérieure, que vous m'appreniez 
avant que j'eusse le poil follet, vous est de meilleur 
goût que la naturelle ; vous n'avez jamais eu de 
domestique qui n'en pût bien servir de témoin, s'il en 
était bien nécessaire, et le monde ne s'étonnerait 
pas tant qu'il fait de ce que vous n'avez point laissé 
tant d'héritiers, si on lui apprenait que vous ne che- 
vauchâtes jamais la défunte que par la rotonde. y> 
Amarante et le baron de Samoi, qui devaient rougir à 
ces mois, n'en firent qu'augmenter leur enjouement, 
et Céladon, qui voulait rire aussi, dit à Amarante 
que rien ne la devait retenir, et que s'il arrivait 
qu'il fût condamné à l'épouser, il n'en serait ni plus 
ni moins cocu pour avoir été connue de deux per- 
sonnes qui ne faisaient rien sur un si g-rand nombre 
de rivaux. « Vous avez raison, répondit-elle, et 
puisque vous refusez de me donner ce dont je ne 
saurais me passer^ je ne suis pas d'avis de le refuser 
de monsieur. » Ainsi le baron se leva de sur le lit, 
et son frère, remplissant la place, fît en présence des 
éclaireurs des courses incroyables sur les terres 
d'Amarante. 

Jamais v.. ne fit son devoir 
D'une façon si chatouillante, 



LE HUT OU LA. PUDEUR ÉTEINTE \&^^ 

Et jamais la fouteuse et lubrique Amarante 
N'avait vu dans son c. si fortement j)leuvoir. 
Un ttic-tlac redoublé formait un doux murmure, 
Et Tahan de leur cul en arracha main pci 
Tel qu'un brave canon les fait, 
Me snlptMn' sort de sa large embouchure. 

Après qu'ils eurent donné à M. de la Graverie les 
louanges (|u'il méritait, le baron de Samoi, qui ne 
vivait plus que d'intrigues et qui crut pouvoir tirer 
quelque ciiose d'Amarante, après en avoir fait l'iiis- 
toire à son frère, leur parla ensuite en ces termes : 
(( Vous cherchez compagnie, et, l'un et Tautre, cela 
vous est indifférent de quelle trempe elle soit, pourvu 
qu'elle entende l'art de sacrifier l'honneur au ressen- 
timent du vice, et qu'elle sache suppléer par son 
adresse aux trop grands appétits de votre printemps 
qui traîna encore longtemps sa fin après celle de votre 
bien. Qui vous empêche donc de tenir bordel et de 
faire jouer les ressorts de votre piperie sur les dupes 
du siècle? C'est une grande folie que de s'arrêter 
au scrupule, et les gens de qualité, dont nous 
sommes du nombre, seraient fâchés si le sort leur 
avait donné une femme, ou à elle un mari, dont la 
sagesse pût être funeste à Tinclinalion d'être à la 
mode. Amarante m'a tantôt confessé qu'elle est la 
seule personne qui ait fait écrouer Céladon ; il faut 
qu'elle le décharge, et je la marierai sur-le-champ 
avec vous, de même que j'ai fait tant de fois pour 



l64 l'œuvre DK p. -corneille BLESSEBOIS 

le service de mes amis, en arborant une fig-ure sacer- 
dotale. » 

Céladon avait trop d'intérêt à la proposition du 
baron de Samoi pour y demeurer muet. Il témoigna 
à Amarante le ridicule abus où elle était de croire 
qu'elle pût forcer à l'épouser un jeune homme qui 
pouvait passer pour son fils, et dont elle n'avait pas 
seulement une promesse manuelle. Il lui jura de 
plus que, quand même il se verrait dans le choix, 
ou de l'épouser ou d'embrasser la mort, il ne balan- 
cerait pas à recourir à cette dernière, après toutefois 
qu'il la lui aurait donnée à elle-même, pour prix de 
son impudence. 

La Graverie, qui, par les yeux de sa débauche, ne 
voyait rien de difficile à avaler, fit des protestations 
d'amour et de correspondance à sa rag-e, qui lui 
plurent tant qu'enfin Céladon fut banni pour un 
jour de son cœur. Ainsi, après la collation qui fut 
servie par le commandement de Céladon, et où fut 
appelé le plus grand cocu du monde^ le concierge de 
Fort-l'Éveque, Amarante, qui s'était enivrée et qui, 
d'ailleurs avait goûté la remontrance que lui venait 
de faire Céladon, consentit à être mariée dans la 
chambre du baron de Samoi, par lui-même. Il n'eut 
pas grand'peine à trouver un habit décent. Il y avait, 
de l'autre côté, un prêtre qu'une légère indisposition 
tenait au lit : il prit sa soutane et, comme il était 
chauve par la partie de l'occiput, il n'eut qu'à lever 



LE RUT OU LA PUDEUR ÉTELNTE l05 

sa perruque pour élaler aux yeux de l'assemblée une 
copieuse couronne. Dans cet état, il maria son frère 
avec Amarante, qui regagna, par ce moyen, les affec- 
tions de Céladon. Mais comme la nouvelle Madame 
de la Graverie se disposait à sortir de la chambre 
pour aller décharger Céladon, le baron de Samoi, 
que le vin avait échauffé, s'y opposa : « Non, non, 
dit-il, cela ne va pas ainsi ; il ne me sera pas reproché 
que Céladon ait violé les lois de ma chambre où 
jamais jeune homme n'est entré sans m'accorder ce 
que bientôt il m'a refusé, et que je pense avoir main- 
tenant bien mérité ; la faveur n'est pas grande, mî\is 
je la veux avoir, ou je proleste de nullité contre tout 
ce qui s'est fait par mon industrie. » 

Combien que Céladon eût une aversion raison- 
nable et naturelle pour Tes infamies dont le pressait 
le baron de Samoi, voyant qu'Amarante, le concierge 
et la Graverie appuyaient sa demande, il fut obligé 
d'y satisfaire, mais je proteste au lecteur qu'il lava 
longtemps sa main après l'action. Le baron de Samoi 
en ressentit un tel chatouillement qu'il en tomba 
pâmé sur son lit, où il resta comme extasié tout le 
temps qu'Amarante employa à décharger Céladon. 
Ensuite de quoi il descendit dans les guichets, pour 
dire adieu à Céladon qui, depuis, prêcha son inso- 
lence dans toutes les ruelles de sa connaissance. La 
Graverie et Amarante s'en furent louer une nouvelle 
maison où ils tiennent encore une fameuse école de 



i66 l'ckuvre de p. -corneille blessebois 

la jeunesse et où Ton travaille à si bon marché que 
je conseille à tous les priapes du monde de n'en point 
prendre d'autres. 

Toutes les demoiselles d'Alençon que l'envie de 
courir a fait sortir de chez elles y dansent fort légè- 
rement tous les branles de Gyprine, et l'on en est 
quitte pour un chancre vérole, une chaude-pisse 
cordée, et quelquefois pour une vérole gang-renée. 



FIN 



LUPANIE 

HISTOIRE AMOUREUSE 
DE ΠTEMPS 

A la Sphère, 1668 



Ouvrage qui a été aussi 
publié sous les titres suivants : 

SAINT GERMAIN OU LES AMOURS DE M. D. M. T. P. 



ALOSIE OU LES AMOURS DE M-^^ DE M. T. P. 



Lupanie 

HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS 



L'humeur commode de plusieurs maris et la 
grande facilité d'un nombre infini de femmes belles 
avaient rendu Potlamie une des plus jolies et des 
plus ag-réables villes du monde. Il ne fallait qu'être 
d'un tempérament amoureux pour y mener une vie 
heureuse, et si, dans les commencements, quelque 
amant se trouvait traversé dans sa passion, sa maî- 
tresse ne le laissait dans cette inquiétude que tout 
autant de temps qu'il en était nécessaire pour lui 
faire gfoûter ensuite, avec plus de plaisir, les douceurs 
d'être aimé. Les plus belles se servaient de cet inno- 
cent artifice pour eng-a^rer plus fortement leurs 
amants, mais la seule Lupanie était ennemie de 
toutes ces adresses. Elle avouait ing^énument que 
rien ne lui était si incommode ([u'un amant qui 



lyO L ŒUVRE DE P. -CORNEILLE IJLESSEBOIS 

demeurait plus de trois jours à découvrir sa passion 
et à qui elle était obligée de faire des avances; car 
elle aimait cpi'on fût libre et ouvert, qu'on ne se 
cachât de rien, non pas môme de ses faiblesses, et 
que si l'on sentait élever quelque mouvement amou- 
reux pour elle, qu'on le lui fit connaître sur-le- 
champ. 

Mais avant que de parler des amours de cette 
ouverte personne, disons comme elle est faite. Le 
tour de son visage est un ovale défectueux, ses yeux 
sont gris et lubriques au . dernier point, sa bouche 
est trop fendue, mais assez vermeille, son front petit, 
son nez long et décharné, son menton en pointe, ses 
d^nts blanches, ses mains sèches et vilaines, sur 
lesquelles on découvre jusqu'au plus petit nerf; ses 
cheveux sont châtains et annelés, à grosses boucles ; 
son teint est uni, et, dans de certains temps, assez 
éclatant; sa taille est petite et voûtée, et les diverses 
secousses dont elle a été agitée ont fait que le dessus 
de son corps n'a point d'assiette assurée et se balance, 
à chaque pas qu'elle fait^ sur ses hanches ; pour la 
gorge et la chair, elle l'a merveilleuse, et l'on peut 
dire qu'elle cache ce qu'elle a de plus beau et 
qu'heureux sont ses amants, puisqu'elle leur fait tout 
voir. Il est vrai qu'ils se plaignent que ce beau 
corps, dans les moindres petites chaleurs, par une 
odeur qui en émane, ne satisfait pas si bien l'odorat 
que la vue. Elle se pique d'ctre des mieux chaussées; 



HISTOIRE AMOUREUSE I)£ CE TEMPS 



71 



les bas de soie qu'elle porte sont étendus jusqu'au 
milieu de la cuis.se, et ses jarretières sont fort pro- 
prement attachées. Il n'y a point de femme qui se 
donne plus de soin de porter bien le pied qu'elle. 
Pour ce qui regarde l'esprit, elle a beaucoup de feu, 
mais peu de ju§:ement, et elle est fort étourdie ; son 
humeur est altière, fourbe, malicieuse, jalouse; elle 
r»e peut soulTrir les caresses qu'on fait aux autres 
femmes (comme si, dans elle, il y avait pour con- 
tenter tout le reste des liommes). Il suffît d'être belle 
pour devenir son ennemie; elle médit incessamment 
des plus jolies et imag-ine mille artifices pour en 
donner de mauvaises impressions. Elle a pour Tar- 
irent un puissant attachement, et les plus aimés de 
ses amants ne sont pas toujours les mieux faits, ni 
ceux qui ont le plus de mérite, mais les plus libé- 
raux, et s'il s'en trouve quelqu'un qui ne laisse pas 
(juelquefois sur sa table un miroir, un diamant, un 
collier de perles, ou quelque autre bijou, il est 
legardé avec des yeux bien moins tendres que les 
autres. 

Lupanie, étant donc faite comme je vous l'ai 
dépeinte, ne laissa pas, dans le commencement 
(ju'elle reçut compagnie et se produisit dans le 
izrand monde, d'avoir une foule d'adorateurs et 
même les mieux faits de Callopaidie, où elle demeu' 
rait en ce temps-là, dont elle ménageait si bien 
resj)rit qu'elle n'en perdait pas un. Gléandre était 



\-j-A L fKUVUK dp: p.-couneille blessebois 

pourtant le mieux reçu et le plus aimé, et cet amant, 
par le soin officieux de lui cliang-er souvent ses gar- 
nitures, avait fait un merveilleux progrès sur son 
cœur, outre qu'il nVst pas des plus mal faits de ce 
monde : sa taille est dégagée et fort bien prise, son 
air passable, son teint brun et grossier, ses yeux 
rudes, sa bouche grande et fendue jusqu'aux oreilles, 
des cheveux en quantité et frisés à grosses boucles, 
son esprit brillant, vif, entreprenant et capable de 
grandes choses, un peu fanfaron et du nombre de ces 
braves de province qui croient qu'il faut être brutal, 
emporté et faire mille querelles en l'air pour passer 
pour homme de courage; sa plus forte passion est 
pour les femmes, et il leur donne tout. C'est ce qui 
n'avançait pas peu ses affaires sur le cœur de Lupa- 
nie; il obtenait d'elle quantité de petites faveurs et 
recevait tous les témoignages d'une tendre passion. 
Mais comme il ne pensait pas au mariage et qu'il 
aime le solide en amour, un jour il la fut trouver 
seule, et après lui avoir fait quelque présent à son 
ordinaire, il jeta un genou à terre, et lui prenant une 
main sur laquelle il appliqua plusieurs fois la bouche, 
il lui parla ainsi : 

— Vous me dites que vous m'aimez plus que tout 
le reste des hommes ensemble, mais quel témoi- 
gnage m'avez-vous donné de cette tendre amitié pour 
me faire juger que vous me tirez du pair de vos 
autres amants? Ils vous voient comme moi, ils ont la 



IlISTOmE AMOUREUSE DE CE TEMPS 178 

liberté de vous parler de leur passion, ils soupirent 
en votre présence, et, enfin, auprès de vous je ne 
puis faire une déniarclie que je ne les voie m'iniiter. 
Vous voulez toutefois que, par une croyance aveugle, 
je me persuade d*ôlre mieux dans voire cœur qu'ils 
n'y sont. Ah! madame, madame, ne dissimulons 
rien ! Vous n'avez pas pour moi tout Tamour que 
vous dites : vous me Tauriez bien fait connaître par 
des preuves plus fortes et plus pressantes, et la 
Nature n'est pas si chiche à l'endroit des belles 
qu'elle ne leur ait donné des liens plus forts pour 
les retenir plus longtemps dans leurs chaînes; elle 
leur a distribué des trésors inestimables pour les 
récompenser de leur constance et de leur fidélité. Ce 
sont là les lémoignages les plus solides par lesquels 
vous me pourriez faire connaître la différence que 
vous mettez entre le reste des hommes et moi. Vous 
devez assez connaître ma discrétion pour croire qu'un 
semblable secret ne sortirait jamais de ma bouche et 
(lu'on m'arracherait plutôt la vie. 

En finissant son discours, il s'aventura, avec un 
transport le plus amoureux du monde, de glisser sa 
main dans un lieu délicieux, qu'il est plus naturel de 
toucher qu'honnête de nommer. 

— Arrélez, arrêtez, lui répliqua Lupanie, en le 
repoussant d'une manière qui lui faisait connaître 
que son procédé ne l'avait pas tout à fait désobligée; 
vous allez étrangement vile et ne considérez pas 



174 l'œuvre dk p. -Corneille blesskbois 

l'cflet dangereux qui s'ensuivrait si j'avais pour vous 
la condescendance que vous souhaitez. En quel état 
misérable me rcdui riez-vous si, par des suites 
honteuses et presque inévitables, on venait à con- 
naître ce que j'aurais fait pour vous? Toute la terre 
ne me reg'arderait qu'avec honte, et je serais le 
mépris, après une semblable infamie, de ceux qui 
désirent à présent, avec une passion violente, de 
m'épouser. Je sais bien que l'honneur n'est qu'une 
chimère, une belle imag-ination qu'on a inventée pour 
tenir les personnes de notre sexe dans leur devoir; 
mais ce sont des fantômes visionnaires après lesquels 
nous sommes nécessitées de courir pendant un cer- 
tain temps, si nous voulons vivre heureuses. Quand 
nous sommes eng-agées dans le mariage, alors notre 
infamie est bien moindre, étant partagée : nous avons 
la liberté de tout faire, puisqu'un manteau couvre 
nos désordres, et comme nous n'en avons point de 
témoins et qu'on n'en parle que par de faibles con- 
jectures, nous traitons hardiment de médisances et 
d'impostures tout ce qu'on en peut dire. C'est dans 
ce temps-là, mon cher Cléandre, ajouta-t-elle, que 
nous vivrons heureux et que, par art merveilleux, 
nous unirons plus fortement nos cœurs et nos âmes. 
Schelicon, ce docteur que vous connaissez et à qui, 
sans doute, par sa grande faiblesse, je donnerai le 
plus que je souhaite, me rend de fréquentes visites 
et fait voir tout l'empressement possible à m'épouser. 



HISTOIAX AMOCRKUSB DB CB TBMPS 176 

Sa fortune est assez considérable et n'est pas à 
rejeter; c'est ce qui fait que je ménao-e son esprit 
pour me voir au plus tôt sa femme, afin d'nvoir f>!iis 
de liberté de me donner ensuite à vous. 

— Quoi I madame, répartit Cléandre, encore toute 
souillée des baisers d'un stupide et d'un brutal, pré- 
tendrez-vous vous présenter à moi pour m'offrir les 
restes de sa brutalité? Manqueriez-vous d'esprit 
jusque-là que de souffrir qu'un semblable original 
recueillît les prémices de votre amour et de votre 
jeunesse, et le voudriez-voos préférer à moi ? 

— \on, non, répliqua Lupanie; je sais mettre la 
différence entre lui et vous, et je vous promets que je 
vous donnerai un rendez-vous, dans le tcm|)s que le 
mariage sera sur le point de s'accomplir, qui vous 
assurera de ma personne et de mon cœur. 

Cléandre la pressa bien tout le reste de celte con- 
versation sur ce sujet, et lui dit qu'il avait des secrets 
admirables pour détourner le mal qu'elle craignait; 
mais tout ce qu'il put dire fut inutile, et il fut obligé 
de s'en tenir aux promesses qu'elle lui avait Faites. 

Cependant elle agit, après cet entretien, si adroi- 
tement avec Schelicon et séduisit son estime et son 
cœur avec tant d'esprit qu'il s'imag-inaque le bonheur 
de sa vie dépendait d'épouser une fille si honnête et 
si vertueuse, et qu'il crut qu'il ne devait pas |>erdre 
un moment pour avancer la possession d'un si grand 
bien. Il n'y trouva pas grand obstacle, car ses 



17O l'œuvre de p. -corneille blessebois 

parents, qui connaissaient son intention volage et 
libertine, furent bien aises de s'en décharger entre les 
bras de ce docteur, et même consentirent que ce 
mariage s'accomplît dans peu de jours. Cette nou- 
velle ne donna pas une petite joie à Lupanie, et elle 
en eut l'ame si satisfaite qu'elle en instruisit 
Cléandre par une lettre conçue en ces termes : 

LUPANIE A CLÉANDRE 

« Schelicon me doit épouser bientôt. Mais, juste 
ciel ! que nous sommes peu raisonnables quand nous 
nous engageons à faire quelque chose. Je tremble, 
mon cher, que vous ne vous souveniez de ce que je 
vous ai promis. Je vous avoue ingénument que, si 
j'étais assez malheureuse que de vous voir sur le soir, 
dans ma chambre, me sommer de la promesse que je 
vous ai faite, je suis si rigoureuse à tenir ma parole 
que je vous accorderais sans doute ce à quoi je me 
suis obligée. N'y venez donc point, je vous en con- 
jure, et je vous en aurai l'obligation que je vous en 
doit avoir. 

« Lupanie. » 

Cléandre comprit le sens de cette lettre et jugea 
bien que sa maîtresse voulait ce même soir couronner 
son amour. Si bien que, sans s'arrêter à faire réponse, 
il attendit, avec l'impatience qu'un amant aussi pas- 
sionné que lui pouvait avoir, que la nuit fût venue, 



mSTOIHE ÀMOUHKUSE DE CE TEMPS I77 

iii qu'à la faveur de son obscurité il pût entrer dans 
sa maison sans être aperçu. Il était adroit, sut si bien 
|)rendre son temps qu'il exécuta son dessein et la 
trouva seule dans sa chambre. Il ne perdit point de 
temps dans une si belle occasion, et, par mille petites 
libertés qu'il prit, il réveilla dans son cœur une 
• motion secrète qui la fîtchang^er de couleur plusieurs 
fois. Il pousse sa pointe, profite de cette faiblesse, fait 
ag:ir quelque chose de plus fort et de plus pressant, 
à quoi elle ne put résister, et celte amoureuse per- 
sonne se vit oblij^ée de rendre les armes et la vie à 

»ii vainqueur par un doux trépas. Elle en revint 
t ncore plusieurs fois aux mains, et, tant que Cléandrc 
eut de force et de vig-ueur, ce combat ne cessa point. 
Elle ne faisait que dire pendant la nuit que c'était 
une chose bien imaginée que l'homme, et qu'elle ne 
Noyait rien dans le monde qui en égalât le mérite; 

le considérait avec curiosité ce que la Nature lui 
avait donné de plus qu'à elle, et n'y trouvait que des 
sujets d'admiration et de plaisir; la joie où elle s'était 
I rouvée dans toutes les attaques dont son amant était 
sorti si glorieusement la sollicitait continuelle- 
ment à les recommencer; elle semblait par sa défaite 
recouvrer de nouvelles forces. Il n'en était pas ainsi 
(lu pauvre Cléandre : il était épuisé et les forces lui 
manquaient. Il aurait bien voulu entrer de nouveau 
(Ml lice, mais une loi naturelle et pleine de cruauté 
tout ensemble lui défendait de passer outre; ce que 

12 



17^ L'diUVRE DE P.-CORKKllXE BLESSEBOIS 

Lupanie observant, il lui devint incomnKxle par ses 
faiblesses, et, n'eu attendant plus de plaisir, elle 
le fit sortir, avec le moins de bruit et le plus secrète^ 
ment qu'elle put, aussitôt que le jour commença de 
paraîlre. Elle se mit ensuite dans le lit, où elle 
demeura tout le jour, feig'nant fjiielque l/'tWMe indis- 
position, 

Scheliccvn fil voir toutes les faiblesses d'un amant 
transi quand il apprit la nouvelle de celte feinte 
maladie; il criait et pleurait de* la plus vilaine 
manière du monde, et, battant des pieds contre 
terre, il élevait les yeux au ciel d'une façon si désa- 
gréable et si bizarre que, loin de toucber ceux qui le 
regardaient, iUeur était impossible de s'empêcher d'en 
rire. N'importe! Fût-il mille fois plus grossier et plus 
pesant, on le souhaite pour mari, et pourvu qu*il soit 
bien partagée du côté où Lupanie fait consister le sou- 
verain bien et qu'il sache ce que c^est que n'être pas 
à charge, toute une nuit, à une femme dans son lit, 
on le recevra à bras ouverts sans se mettre fort peu 
en peine du reste. Elle se veut éclaircir promptement 
là-dessus et savoir ce qu'il vaut. Pour ce sujet, elle se 
rend la santé et se met en état de le recevoir pour 
époux le même jour qui avait été pris. Ce mariage 
accompli, tous deux n'attendent plus que la nuit. 
Trêve aux autres divertissements du jour, un bien 
plus doux les attend. Lupanie, par une rougeur 
étudiée, contrefait la fille honteuse et pudique; elle 



UISTUllll!: AMOLHKLSE UC CE TEMPS l-JQ 

lit qu'elle aime mieux mourir que de passer la nuit 
vec un homme, |)endaut que Schelicon, poussé par 
a seule passion, sans écouler aucune de ses raisons, 
.( saisit avec violence, et, se jetant brusquement 
litre ses bras, après Favoir fait crier quelques 
moments par les douleurs qu'elle disait souffrir, en 
roulant des yeux lang^uissants et perdant la voix, elle 
demeura immobile et feig^nit de s'être évanouie. Ce 
pauvre mari se désèsj^re, la croit déjà morte et se 
persuade qu'une si grande jeunesse u'a pu résister à 
(le si rudes efforts. 11 fait toules les choses imagi- 
nables pour la tirer de son évanouissement, mais le 
\ iiiai«^e et tout ce qu'il lui peut mettre à la bouche 

I inutile; il recourt au chirurgien et juge follement 
que les ventouses, la pourront soulager; il appelle 
n.')ur ce sujet un valet. Dans cet instant, elle revint à 

lie, et, recouvrant l'usage de ses sens, elle lui dit en 
jetant sur lui négligemment une main : 

— Mon cœur, que vous êtes méchant! Que vous 
m'avez fait sentir de douleurs» Jamais en ma vie je 
n'en ai autant souffert ! 

II lui en demanda pardon et en parut fort touché, 
lui disant que c'tHaient les premières croix du mariage, 
mais qu'autant elle avait souffert de douleurs dans 
ce moment, autant elle sentirait le plaisir les autres 
'"• >is. 

Elle fut fort contente de cette première nuit de lui, 
bien (|u'il faille être d'un goût peu délicat pour s'en. 



i8o l'(kuvue de p. -corneille hlessebois 

satisfaire, car il est replet, d'une taille mal prise et 
effroyablement grosse, l'esprit railleur, piquant et 
sans aucun brillant; tout son plaisir est de jouer les 
maris, leur humeur jalouse ; dans son visage on ne 
voit rien que de stupide et de brûlai, et qui l'observe 
bien remarque dans toutes ses actions l'instinct d'une 
bete qui paraît sous la figure d'un homme; il a le 
cœur bas, petit et capable de mille faiblesses. Pour le 
foie, il l'a prodigieusement grand, et la plus belle 
réputation qu'il s'est acquise est de passer pour le plus 
grand mangeur du pays ; il veut qu'on le croie homme 
d'étude, mais ceux qui le connaissent savent bien 
qu'à moins que les sciences ne soient infuses, il n'en 
peut avoir acquis, puisqu'il met tout son esprit à 
pouvoir écarter un as pour faire un repic à propos. 
On peut dire celte seule chose à son avantage, qu'il 
est fort ouvert, qu'il n'a rien de réservé, et que les 
choses qui sont les plus particulières chez les autres 
deviennent publiques chez lui. 

Un mari fait ainsi était justement ce qu'il fallait à 
Lupanie ; il n'était point incommode, et quand quelque 
amant lui rendait visite, après l'avoir remercié de 
l'honneur qu'il lui faisait, il sortait par respect de la 
chambre et le laissait seul avec elle. 

Cléandre fut un des premiers qui retourna à l'assaut 
après ce mariage. Il eut tout le plaisir imaginable 
quand il apprit de la bouche de Lupanie l'artifice 
dont elle s'était servie pour persuader à son mari 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS l8l 

qu'elle avait toujours vécu chaste et vertueuse. Il se 
mourait de rire quand elle lui raconta rembarras où 
ce pauvre mari sVtait trouvé par son feint évanouis- 
sement, les soins ingénus qu'il s'était donnés pour la 
rcmeltre, la crainte qu'elle avait eue des ventouses, et 
le zèle avec lequel il lui avait demandé pardon du 
mal qu'il lui avait fait souffrir. Elle n'omettait pas 
une petite circonstance de ce qui s'était passé; et, 
enfin, dans cette visite et dans toutes les autres que 
son amant lui rendit, le mari défrayait tout; elle 
donnait bien à juger à Cléandre, par le nombre des 
faveurs qu'elle lui accordait, qu'une femme était bien 
plus oblig-eante et plus facile qu'une fille. 

Dans le cours heureux de cette vie voluptueuse, 
une disgrâce survint qui troubla le plaisir de ces 
deux amants. Comme un jour Cléandre était venu 
voir Lupanie, elle le fit passer dans la salle, où, après 
avoir frappé à la porte du cabinet de son mari, qui 
était dans un des côtés de cette salle, et après l'avoir 
appelé plusieurs fois sans qu'il répondit (ne voulant 
pas être détourné de l'occupation où il était), elle se 
rassura l'esprit en s'imaginant qu'il n'y était pas; si 
bien que, dans cette grande liberté, elle repousse 
mollement les douces et puissantes violences de son 
amant, et la résistance qu'elle lui oppose n'est que 
pour voir augmenter ses efforts. Il soupire, ses yeux 
cherchent les siens pour les avertir du plaisir qu'elle 
va goûter, ses lèvres impriment mille baisers sur sa 



l82 , L'ŒU"\niE Di: p. -CORNEILLE HLESSEBOIS 

bouche, el ses mains, toutes de feu, la saisissent et la 
couchent sur un placet. Alors, roulant des yeux étin- 
celants, il fait voir des cuisses toutes nues, plus 
blanches que l'ivoire, et découyrc ce temple de l'amour 
où il avait déjà offert tant de victimes. A peine avait-il 
forcé les premières entrées qu'il entendit du bruit 
et vit sortir Schelicon du cabinet où Lupanie avait 
frappé. Sans achever son sacrifice, il en sortit, et 
même de la salle avec tant de précipitation qu'il n*eut 
pas le temps de prendre son épée. Lupanie, tout 
émue, abaissant promptement sa jupe, s'en saisit et, 
après l'avoir tirée du fourreau, la présente à Sche- 
licon par la pointe, en lui parlant en ces termes : 

— I^ercez, i>ercez de mille coups ce cœur que le 
crime d'autrui a voulu rendre coupable, et n'éparg-nez 
pas une misérable que l'indignation du ciel a choisie 
pour être l'infâme objet de la plus effroyable bruta- 
lité dont l'homme soit capable. Je mérite la mort, 
puisque ma fatale beauté et mes reg-ards, tout inno- 
cents qu'ils sont, ont dû inspirer de si lâches et de si 
honteux sentiments, et je dois répandre mon sang- 
pour laver le crime d'autrui. Mais s'il m'est permis de 
vous dire avant ma mort quelque chose pour ma 
justification, apprenez que si celle qui a eu l'honneur 
d'être choisie pour votre femme est malheureuse, 
elle est innocente et ne participe point à la faute de 
cet infâme. 

<( Je m'étais endormie sur un placet lorsqu'à mon 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEBfTS l83 

réveil je me suis vue toute nue entre les bras de l'inso- 
lent Cléandre. Le ciel m'est témoin quels ont été mes 
sentiments et si la plus effroyable mort ne m'aurait 
pas paru plus douce que cette infamie Je le menace 
(le crier, je crie, je me dérobe à ses bras, je frappe à 
votre porte, je vous appelle à mon secours, je le 
lepousse, je tache d'éviter ses violences, et mes ongles 
impriment sur son visage les effets de ma faible ven- 
geance. Tout ce que j'aurais pu faire toutefois aurait 
été inutile si vous n'eussiez paru pour me rendre 
l'honneur qu'un lâche allait me ravir. Mais pourquoi 
relardez- vous ma mort, puisque c'est le seul remède 
des co:*urs désespérés et généreux? Vengez, vengez 
mon injure sur Cléandre; je vous le demande avant 
mon trépas, et ne vous opposez plus à mes desseins. 
Ce que le fer n'aura pu faire, je l'obtiendrai du poi- 
son ; je dois la perte de ma vie à ma propre gloire. 
Les dames de Callopaidie ne diront jamais que j'ai 
survécu à une semblable infamie. 

En finissant son discours, elle saisit l'épée qu'elle 
avait présentée à Schelicon, et qu'il avait prise, et, 
feignant de se la vouloir plonger dans le sein, il la lui 
arrache des mains en lui parlant ainsi : 

— Qu'allez-vous faire, madame? Y songez-vous 
bien? Punir une innocente du crime d'un insolent! 
Est-ce avoir des sentiments raisonnables et généreux? 
Et ne craignez-vous pas le châtiment de Dieu? Dites- 
moi, pouvez-vous être coupable des crimes d'autrui, 



l'œuvre de p. -corneille blessebois 



quand voire volonté épurée les déleste et les abhorre ? 
Il faut donner le consentement pour faire le crime; il 
vient de lui seul, et celte pureté qui demeure au milieu 
des corruptions est une huile sacrée qui se conserve 
dans des vases frag-iles et impurs! 

— Quoi 1 vous pourriez vous résoudre,, lui répliqua- 
t-elle en répandant quelques larmes, de donner 
(3ncore à cette misérable le nom illustre de femme, et 
la pourriez-vous recevoir dans vos bras après avoir 
été arrêtée par ceux d'un autre? Vous n'y pensez pas, 
Schelicon, quand vous croyez qu'une femme dont les 
inclinations sont si nobles et si vertueuses puisse vous 
regarder après cette disgrâce, sans mourir de déplai- 
sir. 

Schelicon, après avoir essuyé ses larmes, la caresse 
et lui donne mi lie baisers avec des emportements plus 
passionnés qu'il n'avait jamais eus, soit parce qu'il 
l'avait trouvée plus belle et plus aimable dans les bras 
(l'un autre que dans les siens, ou par d'autres raisons. 
Il l'interroge, lui demande toutes les petites circons- 
tances de ce qui s'était passée si elle avait eu quelque 
chatouillement et si Cléandre avait ressenti les derniers 
ravissements. Elle lui assure qu'il n'avait pas pu, par 
les efforts qu'elle avait employés à le repousser. Et par 
cette assurance qu'il reçoit, il conclut qu'il n'y était 
rien allé du sien, si .bien que, l'embrassant avec un 
transport amoureux, il la porte sur un lit. 

— Ah ! vous ne n'aimez pas, lui dit-elle en se 



IIISTOinE AMOUREUSE DE CE TEMPS l85 

débattant dans ses bras, puisque vous ôles si peu 
sensible à ce qui touche mon honneur. Non, non, je 
ne vous saurais souffrir, et j'ai conçu tant d'horreur 
contre tous les hommes ensemble, après un semblable 
affront, que je m'en prendrais volontiers à vous. 

Schelicon, sans s'amuser à lui répondre, lui fait 
parler en faveur de son amour par je ne sais quoi à 
qui elle n'avait jamais pu résister de sa vie, si bien 
qu'il acheva l'ouvrag'e imjiarfait de l'amant de sa 
femme. Il est vrai qu'elle j)arut si modeste en cette 
occasion qu'elle ne voulut jamais consentir, quoi qu'il 
pût faire, qu'il la regardât nue et qu'elle abaissait 
incessamment ses jupes, en disant que c'était contre 
toutes les règ-Jes de la bienséance et de l'honneur de 
satisfaire les regards impudiques d'un mari. 

Cléandre, qui avait entendu de la chambre pro- 
chaine où il était resté ce qui s'était passé entre 
Schelicon et Lupanie, avait l'esprit agité de transports 
furieux, et comme il la vit entrer seule dans cette 
même chambre, sans rien consulter il s'approcha 
d'elle et lui tint ce discours : — Je suis donc, madame, 
cette malheureuse victime que vous avez choisie pour 
être sacrifiée à vos infâmes plaisirs ; il vous en fallait 
une; vous avez fait tomber ce choix sur moi, et, par 
un excès de cruauté sans égale, vous m'avez rendu le 
témoin, le juge et le bourreau de mes propres sup- 
plices. La bouche toute mouillée de mes baisers, les 
yeux pleins de regards amoureux, le cœur rempli de 



l8() l'œuvre de P.-COUNEILLE BLESSEBO S 

soupirs en ma faveur, l'ârae touchée d'une noble et 
visible émotion, vous vous allez jeter dans les bras 
d'un autre en ma présence, et après c[ue j'ai allumé 
dans votre ame un beau feu, vous le laissez éteindre 
par les brulaux et honteux embrassements du plus 
vii et du plus infâme de tous les hommes. 

— Si vous suspendiez, répondit-elle, Ciéandre, vos 
ressentiments, je vous ferais assez facilement com- 
prendre que, comme c'est vous seul qui avez allumé 
cette belle flamme dans mon cœur, vous seul aussi 
l'avez éteinte. 

N'est-il pas vrai qua l'âme n'est sensible qu'à ce 
que l'imagination représente, et que, puisque la 
mienne n'était remplie, dans les plus, doux ravisse- 
ments du plaisir, que de votre idée, je puis bien dire 
que par vous je l'ai vu mourir. 

— Ah! malaisément, répliqua Ciéandre, quand on 
prête le corps, l'âme se peut défendre de le suivre, et 
cette union ne se rompt point sans de grandes vio- 
lences. Dites plutôt, madame, que vous n'aimez pas 
Ciéandre, mais que vous n'aimez qu'un homme en lui, 
et il vous répondra que s'il vous a aimée, il déteste 
cet amour comme la plus indigne faiblesse dont il a 
été capable en sa vie, et qu'à l'avenir il vous regar- 
dera avec autant de mépris et d'horreur qu'autrefois 
vous lui avez paru aimable ! 

En finissant ces dernières paroles, il sortit brusque- 
ment de la chambre, sans vouloir écouter un mot de 



UISTOIHS AMOUllElTSS DE CE TEMPS 187 

tout ce que Lupanie avait à lui dire. Elle l'appela bien 
plusieurs fois et mit en usag^e tous les artifices dont 
elle se servait pour calmer les eniportenients de ses 
amants, mais inutilement, il ne la voulut voir ni 
entendre depuis ce jour-là, et en publia toutes les 
médisances imag-inables. Elle se consola facilement 
de sa perte par la réflexion qu'elle fit de ne pouvoir 
plus recevoir ses visites sans de fâcheuses suites après 
ce qu'elle avait dit à Schelicon. 

De plus, il n'était pas si libéral qu'il avait été, et 
l'argent lui manquait fort souvent, outre qu'en amour 
le changement lui plaît infiniment. Elle ne demeura 
pas longtemps dans cette rie fainéante; elle recou- 
vrit bientôt un autre amant qui valait bien Cléandre 
à son avis : il ne disait pas tant, mais en faisait 
davantage, et l'heureux partage qu'il avait eu de la 
nature lui tenait lieu d'esprit et de mérite. Après cela, 
il en vint un autre, et enfin elle fit si bien qu'elle ne 
laissa pas échapper un jeune homme de Callopaidie 
qui payât de mine sans s'instruire de son fort et de 
son faible. 

Cependant cette vie libertine fut sue dans toute la 
ville, tant par leur indiscrétion que par la veine saty- 
rique de Cléandre, qui fit cette élégie : 

ÉLÉGIE 

J'avais cru jusqu'ici qu'aussitôt qu'une fois 
Qu'un cœur avait reçu les amoureuses iois 



i8S l'œuvre de p. -corneille blessebois 

Il ne se sentait plus capable de la haine 

Et toujours était près de rentrer dans sa chaîne. 

Je croyais qu'un objet, quand on a pu l'aimer, 
Sût le chemin d'un cœur qu'il avait su charmer, 
Et malg-ré le dépit pouvait toujours prétendre 
A regagner un cœur qui sait mal se défendre. 

Aussi, jusqu'à présent, crainte d'être surpris. 
J'évitais avec soin de rencontrer Iris, 
Crainte que de ses yeux la pénétrante flamme 
Ne sût encore trouver le chemin de mon âme. 

Je ne me croyais pas encor bien affermi. 

Je redoutais les coups d'un si grand ennemi; 

Malgré les divers tours de son âme infidèle. 

Je me sentais encor un fonds d'amour pour elle. 

Mais j'ai vu depuis que ce reste d'ardeur 
Était dans mon esprit plutôt que dans mon cœur, 
Et ce cœur a connu que pour être son maître, 
Il n'avait pas seulement qu'à désirer de l'être. 

J'avais bien évité sa vue en mille lieux, 

Quand un jour le hasard la fit voir à mes yeux. 

D'abord plus interdit qu'une jeune bergère 

Qui trouve le serpent caché sous la fougère. 

Je rougis, je pâlis, je changeai mille fois. 

Je restai sans couleur, sans haleine et sans voix; 

Une morne langueur me causa mille peines. 

Une froide sueur glaça toutes mes veines. 

Et je puis assurer dans ce prompt mouvement 

Que la crainte d'aimer me fit paraître amant. 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS 189 

Mais quand j'eus dissipé celte première idée 
Qui captivait mes sens et mon Ame obsédée, 
A la fin mon dépit se trouva le plus fort, 
Kt jusques à la voir je portai mon effort. 

Ah ! que dans ce moment mon âme fut veng-ée ! 

Dieux ! qu'elle me parut haïssable et chang-ée ! 

Sa taille me déplut, son air me fit pitié, 

Sa bouche me parut plus grande de moitié; 

Ses yeux furent pour moi languissants et stupides, 

Ses lèvres et ses dents me parurent livides; • 

Son teint, que je trouvais agréable et fleuri, 

Me parut tout souillé des baisers d'un mari. 

Aussi bien que de ceux qui, la sachant publique, 

Y venaient contenter leur amour impudique. 

Au travers d'un mouchoir de replis ondoyants, 
Je vis deux gros tétons tout ridés et pendants. 
Je crois que tout exprès le hasard, pour me plaire, 
La fit sotte ce jour plus qu'à son ordinaire. 

Jamais pour son malheur elle n'eut moins d'esprit : 
Elle avait mauvais air à tout ce qu'elle dit. 
Certaine effronterie était dedans son âme 
Qui faisait bien juger que c'était une infâme. 

dieux ! dans ce moment que mon cœur fut ravi 
De briser les liens qui l'avaient asservi ! 
Que le jour fut heureux qui termina sa peine, 
Et qu'il sentit de joie à sortir de sa chaîne ! 

11 ne me resta rien de mon amour lassé 
Que le honteux remords de l'avoir mal placé, 



igO L ŒtJVHE DE P . -CORNEf L LE BLESSEDOIS 

El si jo soupirai, ce fut de la tristesse 
D'avoir iudig-nement prodigué ma temiresse. 

Pourtant, sans me flatter, je vis plus d'an regard 

Qui semblait dans mon cœur demander quelque part; 

jMais comme d'un rocher la racine profonde 

Ne s'ébranle jamais par les effets de Tonde, 

Ainsi je conservai ma résolution 

Et ne sentis jamais la moindre émotion. 

Iris fut dans cejour de mon. âme bannie, 
Sans espoir de pouvoir y rentrer de sa vie; 
Jusque-là, qu'à présent je me sens de dépit 
Qu'elle ait pu pour une heure occuper mon esprit. 



Enflii on ne la reg-ardait plus, après cette élégie, 
qu'avec honte et mépris, et quelque fausse prude, 
dont la conduite n'était pas plus raisonnable que la 
sienne, mais plus cachée, ne faisait que parler de ses 
actions, de ses rendez-vous et de ses parties, et 
publiait hautement ses désordres. 

Elle vit bien qu'elle avait assez fait à Callopaidie, et 
que ce métier ne vaut plus rien quand on le professe 
ouvertement; si bien qu'elle oblig-ea son mari d'en 
sortir par de fausses raisons et par de feintes consi- 
dérations domestiques, auxquelles il se rendit, ne 
sachant ce que c'est que de ne pas suivre ses volon- 
tés. Il consentit, à sa sollicitation, de choisir Potta- 
mie pour son séjour ; elle préféra cette ville à plu- 



HlSTOinC VMUURECSE I>E CK TEMPS Hj I 

sieurs autres, parce qu'elle avait appris que les 
hoiiHiies y élaicat galants plus qu'en aucun lieu du 
monde. 

Elle tacha de prendre d'autres mesures, les pre- 
miers jours qu'elle fut dans cette yille, qu'elle n'avait 
fait dans Gidlopaidie, et résolut de vivre tout d'une 
autre manière. Pour s'acquérir un fonds de réputation 
et d'estime, elle fit habitude, aii commcnceoKînt, avec 
les dames de ce lieu qui passaient pour les plus sages 
et les plus vertueuses, et, par son esprit pliant et 
soumis, elle gag*na l'amilié des plus sincères. On ne 
peut mieux contrefaire la prude et la sévère. Jamais 
elle ne serait demeurée d'accord, dans aucun entre- 
lien, qu'il pût y avoir des femmes dans le monde 
assez criminelles pour donner la moindre liberté à un 
homme, et soutenait que c'était une chose incroyable ; 
elle feignait de souffrir une insupportable peine quand 
on disait, dans une assemblée où elle était, quelque 
chose qui choquait tant soit peu la bienséance, et 
quittait la compagnie avec un dépit si bien étudié 
que le plus fin y aurait été trompé. Elle se contraignit 
quelcjues jours, mais cette vie la dégoûta bientôt, et 
elle donna à juger qu'un peu moins de réputation et 
plus de plaisir était noleux son fait. 11 n'y avait pas 
encore eu un homme dans Pottamie qui se fut aven- 
turé de lui dire aucune douceur, et son plus sensible 
déplaisir était qu'elle se voyait obligé de s'en tenir à 
un très petit ordinaire; ce qui fit qu'elle rt^solut de 



192 l'œuvre de p.-cokneille blessebois 

suivre son inclination et de cherclicr une vie plus 
heureuse. 

Son miroir l'instruisait assez du puu de bcanh; «pii 
lui restait, et elle voyait bien que ses deux grossesses 
lui avaient fait perdre cet éclat de jeunesse qu'elle avait 
eu sur le teint, et diminué le peu de vivacité qu'on 
avait vu dans ses yeux. Pour réparer ces défauts, elle 
eu recours au fard, et du rouge et du blanc, et elle 
emprunta une beauté qu'elle ne devait qu'à elle seule, 
et où l'art avait mille fois plus de part que la nature. 
Si elle eut ensuite de la sévérité, ce ne fut plus que 
dans les grandes assemblées, et, seule dans quelque 
alcôve avec un homme d'un tempérament amoureux, 
elle aurait été bien plus traitable. Elle n'attendait plus 
que quelqu'un qui se découvrît pour le rendre heureux, 
et suffît qu'elle l'aimait déjà par avance, sans savoir 
son nom ni son mérite. 

Celui qui franchit le premier pas fut un moine 
défroqué qui, avec quantité de petites lésines qu'il 
avait faites sur sa pension viagère, avait fait un fonds 
de quelques pistoles qui ne lui servirent pas peu pour 
avancer ses affaires. 

Ce moine se nomme Anthonin; il est d'une taille 
grande, menue et mal fournie; sa tête et ses yeux 
penchent incessamment contre terre depuis son novi- 
ciat ; son visage est long et fort serré ; deux gros os, 
couverts de peau ridée, font la forme de ses joues, 
au-dessous desquelles on voit deux grands creux ; ses 



IIISTOmE AMOUREUSE DE CE TEMPS ig3 

yeux sont enfoncés si avant dans la tôle qu'à peine en 
peut-on découvrir la couleur; son menton est pointu, 
son nez crochu, son teint d*un brun des plus foncés, et 
la nature, pour assortir ce visage, au lieu de cheveux 
lui a donné deux g-randes oreilles qui s'élèvent fort 
haut en faisant un effet assez plaisant. Il ne manque 
pourtant pas d'esprit et s'explique assez agréable- 
ment; au reste, vain de son savoir, malicieux, adroit, 
fourbe et pédant, tout ce que l'on peut être. Il s'étudie 
d'avoir un esprit doux dans la conversation, et, avec 
un fausset affecté, il se radoucit en parlant, comme 
une ridicule prétentieuse. Quoique plus mal fait que 
Je vous l'ai dépeint, il n'eut pas g-rand'peincà obtenir 
( e qu'il souhaitait de Liipanie. 

Ce qui se vend on l'a toujours pour de l'arg-ent : il 
n'y a que manière à le chercher. La première fois qu'il 
la vit, elle se promenait sur les remparts de Pollamie, 
et comme elle s'aperçut qu'il avait les yeux fortement 
;il tachés sur elle, elle crut qu'il en avait dans l'aile; si 
hien que, pour l'engager davantage, elle arrêta ses 
regards sur son visage avec une langueur étudiée, 
et, feignant d'être surprise par les siens, elle rougit 
et baissa la vue avec une pudeur si bien affectée qu'il 
ne fallut pas plus pour augmenter sa passion. Sur 
I ette faible conjecture de n'être pas regardé tout à 
fait indifféremment, il résolut d'avoir, à quelque prix 
(jue ce soit, son entretien, et débuta, comme un fin< 
moine, par l'amitié de son mari. 

43 



ig4 l'œuvui: de p. -corneille blessebois 

Dès qu'il eut reconnu (pie loul son plaisir était de 
passer ses journées entières dans les repas et dans le 
jeu, il le traita assez souvent, fit plusieurs parties de 
jeu, et se rendit si nécessaire auprès de lui qu'il ne 
pouvait rester un moment sans le voir. Le temps des 
vendanges arriva où chacun a coutume de se retirer 
à la campag-ne. Schelicon proposa à Anthonin de le 
suivre. Ce parti favorisait trop son amour pour le 
refuser; ils partirent avec Lupanie et allèrent res- 
pirer le doux air des champs. 

Anthonin ne fut pas sitôt arrivé qu'il résolut de 
prendre son temps pour découvrir son amour à Lupa- 
nie, et, après avoir manqué plusieurs fois son coup, 
comme un jour Schelicon dormait après le dîner, il la 
fut trouver sous une g-rande allée d'arbres où elle 
rêvait seule, en prenant le frais. Il ne manqua pas de 
profiter d'une si belle occasion pour lui découvrir 
son amour, lui dit tout ce qu'un cœur peut concevoir 
de tendre et de passionné, et fut si heureux dans cette 
conversation qu'on lui donna lieu de tout espérer, 
aussi bien que dans les autres. Mais comme il est 
fort prompt, il ne s'en tint pas là, il voulut savoir^ 
jusqu'où son bonheur pouvait aller; la connaissance 
qu'il avait de son esprit intéressé lui fit hasarder une 
lettre conçue en ces termes : 



lUSTOIUE AMOUREUSE DE CE TEMPS içp 

WTTTOVTV V TTTPANIE 

«Je ciuir;ii> iiiiiui fil ii()\ite, madamo, si, pour 
\ ous expliquer ma passion, je vous parlais de sou- 
pirs, de lang-ueurs, de douces inquiétudes. Mon 
mour est trop mâle pour s'occuper à ces jeux enfan- 
tins; il me faut du solide, et les regards languissants 
(le ces amants visionnaires qui ne goûtent le plaisir 
(Telre aimés que par imagination ne me touchent 
point. Ce beau feu que l'amour allume dans nos 
( (curs n'est pas fait pour s'évaporer par des regards 
languissants et par de tendres soupirs. La nature lui 
a donné un autre conduit plus commode et plus doux. 

juand on est aimé de ces faibles amants, on doit 
.^'on tenir à de simples paroles et à des protestations 
d'une tendresse chimérique; c'est un crime d'État, 
parmi eux, de parler d'argent, et dès qu'on devient 
mercenaire, on est haïssable. Pour moi, qui en agis 
tout d'une autre manière et qui n'ai pas fait mon prin- 

ipal des soupirs, je veux vous offrir ma bourse, et 
>i vous me donnez ce soir une heure, vous verrez 
mon fonds et ce que je puis faire pour vous. 

« Anthonin. i> 

Elle fit cette réponse, qu'elle lui glissa secrètement 
dans sa poche, pendant qu'il jouait avec son mari ; 

« Quoique je n'ai pas bien compris le sens de votre 
lellie, j'y trouva* pourtant quelque chose de fort 



KjQ l'œuvre de p.-corneille blessebois 

agréable et d'un bon raisonnement. Si vous voulez 
m'en donner l'explication après souper, je tâcherai 
d'imag-iner un moyen pour vous entretenir en parti- 
culier. » 

La lettre qu'avait écrite Anthonin fut si malheu- 
reuse qu'après que Lupanie l'eut lue elle tomba par 
terre en tirant son mouchoir et fut trouvée par Schc- 
licon au milieu de la chambre, qui la lut tout entière 
et en parut fort chagrin. Lupanie, qui l'avait cher- 
chée partout sans la pouvoir trouver, voyant sur son 
visag-e cette morne froideur et cette inquiétude qui 
n'étaient pas ordinaires, jug-ea qu'elle était sans doute 
venue entre ses mains, si bien que, pour jouer au 
plus fin, elle s'approcha de lui comme il rêvait, et en 
lui passant la main sur son visage, le caressant et le 
baisant, elle lui demanda le sujet de sa mélancolie et, 
sans lui donner le temps de répondre : 

(( Voulez-vous gag-er, lui dit-elle, que tout chagrin 
que vous êtes, je vous fais rire si je vous raconte la 
plus agréable chose du monde qui m'est arrivée? Je 
suis bien obligée, ajouta-t-elle avec un sourire mali- 
cieux, monsieur, de souffrir que vos amis m'envoient 
des billets pleins d'impertinence. Voyez, reprenait-elle 
en fouillant dans sa poche et feignant de chercher la 
lettre d'Anthonin, ce qu'on m'écrit ! A qui doit-on se fier 
après cela? Anthonin, ce corps mourant, ce visage 
ridé et afTreux, ce squelette hâve et décharné, me 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS igy 

parle d'amour et prétend suborner ma vertu. Vous 
ne le croiriez jamais, si la lettre que je vais vous 
Illettré entre les mains n'en était une preuve irrépro- 
chable. » 

En cessant de parler, elle fouille tantôt dans une 
l)oche, tantôt dans Tautre, sort ce qui était dans les 
(hnix, cherche dans sa jupe, la détache, s'impatiente 
de ne la pouvoir trouver, lorsque Schelicon, dissipant 
son premier soupçon, la lui présente sans mot dire. 

— Quoi ! lui dit-elle, vous êtes donc de concert à 
nie jouer et il vous en a donné copie? 

— Xon, lui répliqua-t-il en se radoucissant, c'est 
la même (]ue vous avez perdue, à ce que je puis com- 
prendre, et que j'ai trouvée dans cette chambre. 

— Eh bien! qu'en dites-vous? reprit-elle. Qui 
n'aurait été trompé par cet hypocrite, qui semble 
n'oser presque lever les yeux sur une femme? Si vous 
m'en voulez croire, pour le punir de son audace, nous 
I»' jouerons. 

Elle lui proposa ensuite un moyen de s'en divertir, 
([ui était de souffrir qu'elle reçût ses cajoleries, répon- 
dît assez obligeamment, lui donnât des rendez-vous, 
reçût son argent sous de belles espérances et le 
trompât ainsi. 

Schelicon, se reposant entièrement sur sa vertu et 
sur tout ce qu'elle lui venait de dire, consentit tout 
ce qu'elle voulut, et, afin de lui donner la liberté de 
commencer dès ce môme soir ce petit jeu, il sortit de 



198 J.'(ï:UVRE DF r.-COUNEILLE liLESSEHOIS 



la maison après avoir soupe et alla se promener 
seul. 

Anlhonin, voyant une si belle occasion, crut avoir 
trouvé l'heure du berger, si bien que, passant sans 
perdre de temps dans la chambre de Lupanie, il la 
trouva seule, couchée si négligemment sur le lit, ses 
jupes très mal en ordre. Une émotion si grande le 
prit de voir une femme en cet état qu'à peine eut-il la 
hardiesse de s'approcher. 

— Suis-je si épouvantable, lui dit-elle en s'aperce- 
vant de sa pudeur hors de saison, que vous ne puis- 
siez soutenir ma vue, et n'étes-vous brave que la 
plume à la main ? 

— Auprès tant de beautés, lui répartit Anthonin, 
en se rassurant et cherchant niaisement sa bourse, 
peut-on n'être pas dans l'admiration, et un homme 
peut-il vous offrir si peu d'arg-ent que j'en ai sans 
une espèce de chagrin, pour mériter les faveurs 
que j'espère obtenir de vous? 

— Mon Dieu, lui répliqua-t-elle en la saisissant et 
la regardant avec soin, que le tissu des cheveux en est 
admirable 1 Sont-ce des vôtres? Mais que voulez-vous 
que j'en fasse? ajoutait-elle. Reprenez-la, je ne suis 
point mercenaire. 

A ces dernières paroles, ce moine se trouva si fort 
animé que, levant ces jupes avec précipitation, il 
découvrit à nu ce beau corps. 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS I99 

Dans ce même moment, elle serre la bourse, non 
qu'elle eut aucun mauvais dessein, ayant trop bonne 
conscience pour retenir son argent sans lui en donner 
de la marchandise. Elle fît bien voir à son amant, 
dans cette occasion, qu'elle avait de la pudeur, car 
elle tournait le visag'e sur le chevet et fermait les 
yeux, n'ayant pas l'effronterie de se voir en cette pos- 
ture entre les bras d\m autre que son mari. Jamais 
Anthonin n'a été logé si au large, et il a dit ingénue- 
ment depuis qu'étant au milieu de ce fort de l'amour 
il le cherchait et se trouvait ausii libre que dans une 
spacieuse campagne. 

Le mari de retour, Lupanie lui fait une fausse 
confidence de tout ce qui s'était passé, lui parle des 
emportements d'Anthonin, et le nomme squelette 
amoureux. Elle avoue qu'elle avait senti une espèce 
d'horreur en se voyant seul avec lui. Elle exagère 
comment elle l'avait repoussé, lui dit qu'elle n'avait 
jamais voulu souffrir qu'il lui baisât la main, crainte 
qu'un de ses baisers impudiciues ne lui en fit élever 
la peau. Elle lui montra la bourse, lui jura qu'il 
ne la lui avait donnée que pour obtenir <|uelques 
moments de conversation d'elle. Elle partage le profit 
avec lui, et, par le récit (ju'elle lui fait de la manière 
niaise avec laquelle il la lui avait présentée, elle le 
fait étouffer de rire; et ce bon homme se moque d'un 
autre, dont lui-même est le sot. Enfin, quand elle fut 
couchée, pour conclusion, elle le caressa plus qu'à 



200 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

son ordinaire, afin de lui faire croire (|u'elle s'en 
tenait à ce qu'elle pouvait tirer de lui. 

Pendant qu'Anllionin eut de l'argent, les rendez- 
vous étaient fort fréquents, et Schelicon sortait de la 
chambre et les laissait seuls ensemble; mais aussitôt 
qu'il lui manqua, il fallut penser à s'en retourner en 
Potamie pour en chercher d'autre. Schelicon et Lupa- 
nie s*y rendirent bientôt avec lui, et comme les ven- 
danges étaient faites, ils se retirèrent dans la ville 
pour y passer l'hiver et pour y chercher quelque heu- 
reuse fortune. 

Lupanie, à son retour, crut que c'était trop peu 
pour elle que de s'en tenir à son ordinaire monas- 
tique : chang-ement de viande réveille l'appétit. Un 
-certain gentilhomme, nommé Nicaise, vint rompre 
en visière à Anthonin. Elle avait trop d'empresse- 
ment d'en goûter de tous les états pour ne pas rece- 
voir un homme qui lui avait paru de si bonne mine 
et qui est sorti d'une des plus illustres maisons de ce 
lieu-là; il fallut en avoir un échappé, à quelque prix 
que ce fût, et mêler le sang noble avec le bourgeois. 

Un semblable parti n'était pas à refuser pour 
«lie, car sa taille est grande et droite, mais un 
peu embarrassée; la jambe fort bien prise et tournée 
passablement; les cheveux sont d'un blond cendré, 
secs, et d'une frisure tapée; la bouche bien taillée, 
ses yeux doux, la main belle et un teint grossier à 
raison de la petite vérole, qui a laissé de funestes 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS 20I 

marques; pour son esprit, il est du dernier sincère, 
trop tranquille, doux, civil et oblig-eant à toute la 
terre. Il parle avec une jjrande lenteur et a peine à 
s'expliquer; mais, si on veut Técouter, on trouve 
pourtant que ce qu'il dit est bien conçu et de bon sens. 
Il se plaît infiniment dans la compagnie des femmes 
et a pour le sexe un respect si grand que, fort sou- 
vent, par là, il leur devient incommode et principale- 
ment à Lupanie, qu'il pensa faire désespérer dans les 
premières conversations. Elle, qui hait ces respects 
hors de raison et qui veut qu'on en vienne aussitôt au 
familier, fut obligée de le souffrir fort longtemps sans 
qu'il lui parlât de son amour et sans qu'il lui osât 
même toucher la main; il croyait avoir beaucoup fait 
et se considérait comme un amant téméraire quand, 
par hasard, il avait lâché un soupir en sa présence 
ou jeté un regard amoureux. 

— D'où vient, lui disait-elle un jour, pour lui don- 
ner lieu de se découvrir^ que, depuis quelque temps, 
vous me paraissez si rêveur et si inquiet et que je 
vois, quand je m'attache à vous observer, que vous 
ne sauriez demeurer un moment sans pousser quel- 
ques soupirs et sans vous plaindre? Vos regards lan- 
guissants me disent assez que vous avez l'âme tou- 
chée de quelque passion. Dites-moi, au nom de Dieu, 
je vous prie, mais sans déguisement, d'où vous vient 
ce désordre? Je vous jure qu'il n'y a rien que je ne 
fasse au monde pour vous soulager. 



202 l'(euvre de p.<-corneille blessebois 

— A toute autre personne qu'à vous, répliqua 
Nicaise, en roug-issant et en abaissant la vue contre 
terre, je n'aurais jamais accordé, madame, ce que 
vous souliaitez de moi, mais, comme j'ai juré de vous 
respecter et de vous obéir toute ma vie, je veux bien 
vous ouvrir mon secret, et même, sur quelques par- 
ticularités, je serais ravi de prendre votre conseil. 
Vous saurez donc, madame, une chose que je ne 
vous aurais jamais dites si vous ne me l'eussiez com- 
mandé, qui est que j'aime avec la passion la plus vio- 
lente du monde la plus aimable personne qu'on ait 
vue sous le ciel ;Tnais commme mon amour est grand, 
mon respect est aussi extrême, et ce profond respect 
a fait que je n'ai jamais osé lui dire ce que je souf- 
frais pour elle et que j'ai beaucoup mieux aimé être 
malheureux jusqu'à cette heure qu'indiscret. Dites- 
moi donc, madame, est-il temps à présent que je 
parle? N'est-ce pas assez longtemps faire agir les 
soupirs et ne puis-je pas me plaindre aux pieds de 
celle que j'aime des maux qu'elle me fait endurer? 
Son humeur est douce, ses yeux sont tendres, son 
cœur... 

— Quoi ! interrompit Lupanie avec colère, croyant 
qu'il parlait d'une autre, vous ne savez m'entretenir 
que des beautés de votre maîtresse ! Il faut que vous 
ayez l'esprit du dernier mal tourné pour la louer en 
ma présence, et à moins que vous ne l'eussiez perdu 
entièrement, vous ne l'auriez pas fait. 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS 203 

— Ail ! je l'avais prévu, madame, continua Nicaise, 
i\iw votre vertu était trop sévère pour jamais soulFrir 
Taveu que je viens de vous faire de la forte passion 
que j'ai pour vous. 

— Était-ce de moi, ajouta Lupanie toute surprise, 
que vous vouliez parler? 

— Ne déguisons rien, répartit Nicaise, vous ne 
l'avez que trop compris pour mon malheur. 

— Eh bien ! si c'est de moi, répartit Lupanie, vous 
n'avez qu'à continuer votre discours, je vqus le per- 
mets; c'est bien faire des façons et parler avec obscu- 
rité d'une chose que l'on veut qu'on sache. 

— Oui, madame, répliqua Nicaise, si vous connais- 
siez la pureté de mes désirs, Vous ne désapprouveriez 
jamais mon amour, puisqu'il est entièrement détaché 
du crime et que si vous aviez moins de vertu, vous 
me paraîtriez moins aimable ! 

Enfin, il n'employa tout le reste de cette conversa- 
tion qu'à lui exatrérer l'innocence de ses pensées, bien 
que Lupanie lui fît assez connaître, s'il l'eût observée, 
qu'elle ne le rechercherait pas là-dessus et que ce 
n'était pas là la plus belle partie qu'elle souhaitait 
chez un amant. 

Une autre fois, comme elle était avec lui sensible- 
ment touchée de voir que, nonobstant toutes les 
avances qu'elle lui avait faites, il s'était passé si peu 
de chose entre eux, elle résolut de lui découvrir si 



2o4 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

clairement sa pensée là-dessus qu'indispensablement 
il serait forcé de passer outre. 

— Quand on aime, lui disait-elle, avec une pudeur 
étudiée, autant que vous le dites, se contente-t-on d'en 
faire si peu que vous faites? Vraiment, l'amour aurait 
de faibles plaisirs si l'on s'en tenait là, et les per- 
sonnes qui aiment seraient bien à plaindre de se voir 
si mal récompensées des peines qu'elles souffrent 
sous l'empire de l'amour. 

— Eh bien! si cela est, répartit Nicaise, pourquoi 
êtes-vous si insensible aux tendresses d'un cœur qui 
vous aime tant? Hélas I je ne connais que trop que 
votre âme insensible cherche ce petit détour pour 
m'oblig-er à m'éloig-ner de vous et à ne plus vous 
aimer. Vous prétendez par là, cruelle, rebuter ma 
tendresse en me représentant le peu de fruit que j'en 
reçois. Mais, enfin, pourquoi la blâmez-vous, puisque 
les faibles plaisirs dont elle me repaît n'ont pas pour 
fondement les sens et n'ont rien de criminel? 

— Quel autre fondement pourrait avoir pour ces 
plaisirs, reprenait-elle, un véritable amant, que celui 
des sens? 

— Les plaisirs, répartait-il, de rêver sur son 
amour, de s'entretenir en de douces inquiétudes, de 
penser à la personne qu'il aime, de lui jeter mille 
reg-ards amoureux, de se plaindre, de soupirer, de 
languir, de pleurer. 

— Et vous appelez cela, interrompait-elle, les plai- 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS 205 

sirs de Tamour? Vraiment, vous y êtes bien novice. 
Ce ne sont là ([ue les peines, et si vous aviez le cœur 
tant soit peu touché de cette passion, vous jug-eriez de 
la douceur de ses plaisirs par la violence des mots 
que vous dites. Je veux vous apprendre, par compa- 
raison, où vous trouverez les véritables et solides 
plaisirs de Tamour. 

— Vous le pouvez, répartait-il, madame, en m'ai- 
mant, et, par là, vous rendrez mon bonheur sans 
égal. 

— Pour ce que vous me demandez, répliquait-elle, 
ce vous est une chose assurée, mais... 

— Ne raillez pas et n'insultez pas davantage, lui 
réi)artit-il en l'interrompant brusquement, au mal- 
heur d'un misérable, puisque c'est vous seule qui le 
faites, et si vous n'avez pas la compassion de soula- 
ger mes maux, du moins n'ayez pas la cruauté de les 
aigrir. 

Ils finirent cet entretien sans conclusion aussi bien 
que les autres, et Lupanic, fort aigrie contre son 
amant, résolut de lui montrer une autre fois, par 
démonstration, ce qu'il n'avait pu comprendre autre- 
ment. Mais comme elle n'avait l'occasion de le voir 
que très rarement, et que cela retardait ses desseins, 
elle imagina un moyen pour le recevoir plus libre- 
ment dans sa chambre, qui fut de faire entendre à son 
mari que si elle souffrait quelquefois sa conversation, 
(jue ce n'était pas par politique, et que, comme il était 



2o6 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

un des gentilsliommes des plus considérables de la 
province, que si, par hasard, il leur arrivait quelque 
mauvaise alVaire, il les pourrait beaucoup servir. Elle 
lui conseilla de lui rendre de fréquentes visites, de 
briguer son amitié, d'être de tous ses divertissements, 
lui disant que c'était le plus grand honneur et le plus 
bel avantage qui lui saurait arriver, et que, par cette 
seule voie, il se pourrait rendre considérable dans 
Pottamie. 

Lui, qui ne raisonnait pas et qui laissait seulement 
conduire son raisonnement, suivit son conseil de 
point en point et passa les journées entières avec 
Nicaise, vivant toujours à sa table, parce qu'elle lui 
paraissait un peu mieux réglée que la sienne. 

La véritable pensée de Lupanie était, en donnant ce 
conseil à son mari, de convier Nicaise, dont elle con- 
naissait l'esprit civil et obligeant, à lui rendre de fré- 
quentes visites et qu'ainsi, en l'absence de son mari, 
elle le recevrait dans sa chambre et aurait occasion, 
sans lui ^donner aucun soupçon, de passer de très 
douces heures dans son alcôve avec lui. Tout lui réus- 
sit mieux qu'elle ne l'avait prévu, car Nicaise, touché 
des amitiés qu'il lui faisait, lui offrit une maison qu'il 
avait pour y venir loger, qu'il accepta assez libre- 
ment, ce qui donna un plus beau jour à Lupanie pour 
faire réussir ses desseins; elle le caressait très sou- 
vent, lui disait mille douceurs sur sa bonne mine, lui 
découvrait sa gorge à nu, lui demandant quel défaut 



HISTOIUE AMOUREUSE DE CE TEMPS 207 

il y trouvait, sans pourtant que son ling-e ni ses jupes 
en fussent cbifFonnés, ce qui la jetait quelquefois dans 
des transports à le quereller. Elle lui fît voir le son- 
net qui s'ensuit, lui disant que si un amant lui voulait 
plaire, il n'aurait à prendre d'autre méthode que celle 
quMl enseig^ne; mais il ne le lut pas mieux qu'il ne 
l'entendit. 

SONNET 

Perdez celte méthode, ô timides amants, 
D*aimer avec ardeur un objet et vous taire, 
Comment prétendez-vous adoucir vos tourments 
Si le trop long* silence à vos maux est contraire? 

Croyez-vous que cacher ainsi vos feux ardents 
Soit le meilleur moyen à qui désire plaire? 
Les dames n'aiment pas ces cœurs discrets et lents 
Et veulent quelquefois un amant téméraire. 

Un respect importun traversant nos désirs 
Cent fois vient nous ravir de ravissants plaisirs 
Et ne repaît nos feux que de chimères vaines. 

Tout amant qui se tait en l'amoureuse ardeur 
Est indigne à jamais d'avoir quelque faveur 
Et semble mériter ce qu'il souffre de peines. 

Enfin, un jour, lasse de toutes les avances qu'elle 
avait faites, elle voulut jouer de son reste et eut 
recours à la démonstration, pour lui rendre plus sen- 
sible ce qu'elle avait à lui faire connaître et, comme 



2o8 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

elle savait qu'il la devait venir voir Ta près-dîner, elle 
donna ordre qu'on le fît entrer dans sa chambre sans 
la venir avertir. Elle était mise sur le lit avec une cor- 
nette, la gorge nue et ses jupes si mal en ordre qu'on 
lui pouvait voir les deux cuisses à nu. Elle était ainsi 
couchée sur le dos, les ayant ouvertes dans la posture 
d'une Danaé qui attend une pluie d'or, feignant en 
cet état de dormir, lorsque son amant, arrivant tout 
seul dans la chambre et la voyant dans cet état si 
indécent, rougit pour elle et jugea que, sans y penser, 
en dormant, elle avait ainsi levé ses jupes, si bien 
que, pour épargner ce déplaisir à sa pudeur, il prend 
son mouchoir qui était auprès d'elle avec le moins de 
bruit qu'il put, crainte de l'éveiller, pour couvrir sa 
gorge, et abat ses jupes. Dans le même instant, 
Lupanie, feignant de s'éveiller, le repousse rudement 
avec colère, et lui parlant ainsi : 

— Dis-moi, traître, perfide, sont-ce là les actions 
d'un véritable amant? Ne devrais-tu pas mourir de 
honte de ta faiblesse? Et ne te fait-elle pas horreur, 
puisqu'elle va contre l'ordre de la nature? 

— Je suis criminel, il est vrai, répartit-il, mais la 
fortune a fait le crime. Si vous pouviez connaître la 
pureté de mes pensées, vous auriez sans doute des 
sentiments plus avantageux de moi, puisque vous 
verriez que je n'ai pas eu la moindre émotion déré- 
glée. 

— C'est celte connaissance, reprit-elle, qui me 



HISTOIKE AMOUREUSE DE CE TEMPS aOQ 

donne tant d'aigreur contre toi et qui me fait détester 
ta personne. 

— Considérez, madame, répliqua-t-il en l'interrom- 
pant, je vous conjure, que tout ce que j'en ai fait 
n'était que pour éparg-ner ce sensible déplaisir à 
votre pudeur de se voir en cet état et pour couvrir 
votre nudité. 

— Était-ce de cette manière, reprit-elle, lâche, 
faible, que tu la devais couvrir? Et si tu étais raison- 
nable, ne t'excuserais-tu pas d'une autre manière? 

Enfin elle lui dit mille autres injures et le quitta 
avec tant de colère qu'il sortit de chez elle le plus tou- 
ché et le plus triste du monde. 

Le ressentiment de Lupanie ne dura pourtant pas 
longtemps, car Anthonin, arrivant chez elle dans le 
môme moment que Nicaise sortait, la consola bientôt 
en lui accordant ce que cet amant trop discret lui avait 
refusé. Elle lui en dit tous les mots imaginables et lui 
assura qu'elle n'avait jamais senti plus d'antipathie 
pour un homme que pour lui, et que si son mari ne lui 
avait commandé de le bien recevoir, elle ne souffrirait 
jamais sa présence. Elle mit ensuite en usage toutes les 
caresses les plus engageantes, et fit si bien qu'elle en 
tira une garniture fort propre. Elle trouva tant de 
plaisir ce jour-là à recevoir ces présents qu'elle résolut 
de demander à Nicaise tous les bijoux dont elle aurait 
envie, puisqu'elle n'en pouvait tirer autre chose; si 
bien que, quand il retourna pour la voir, il fut aussi 

14 



L (JÎUVIIE DE P.-CORNEILLE IILESSEBOIS 



ol)Ii?treamment reçu que s'il ne se fût rien passé, of , le 
rnenic jour, lui voyant un dianianl au doig-t, elle fei- 
g-nit de le vouloir acheter et le loua tellement qu'il 
ne se put dispenser de le lui donner. Quand il sortait 
de l^ottamie pour aller en quelque ville plus considé- 
rable, elle était si adroite à l'engag-er à lui apporter 
des nippes des plus propres et des plus belles et à 
lui donner des commissions qu'il ne pouvait s'en 
défendre, et comme il n'était pas contraint de s'en 
tenir à une pension viagère, le moindre de ses présents 
valait plus que tous ceux d'Anthonin ensemble. Il est 
vrai qu'elle aurait été injuste si elle sî» fut plainte de ce 
moine, puisqu'il donnait tout ce qu'il avait, et que 
même, pour la contenter, il s'efforçait de pousser 
plus avant qu'il ne pouvait et plus souvent qu'il ne 
devait, puisqu'elle lui avait vu, avec plaisir, plusieurs 
fois tomber lâchement les armes des mains au com- 
mencement du combat. 

Mais, comme un jour Schelicon était à la campagne 
et qu'il en était aux prises avec elle, faisant tous ses 
efforts pour achever s'a course, Nicaise était à la porte 
qui retournait de Sirap, avec quantité de nip|Xïs des 
plus à la mode qu'il lui apportait. Lupanie donna 
seulement le temps à Anthonin de sortir de sa chambre 
et, prenant promptement son éventail, elle tâcha 
d'abattre la rougeur que l'action qu'elle venait de 
faire avait peinte sur son visage. 

On ne peut témoîg'ner plus de tendresse à un homme 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS 21 1 

qu'elle fît en cette entrevue. Et, comme elle craig^nail 
qu'il ne soupçonnât ([uelque chose de ce qui s'était 
passé par leur émotion, elle lui dit, sans examiner si 
Antlionin était sorti et s'il ne l'entendait point, que 
son mari était devenu jaloux et qu'il avait prié 
Antlionin, comme son ami, d'avoir toujours les yeux 
sur elle et de veiller à sa conduite. Ensuite, par une 
fausse confidence qu'elle affectait de lui faire, ellç 
l'assurait qu'elle sentait de l'horreur à se voir seule 
avec cet homme, et que pourtant, par bienséance et 
pour obéir à son mari, elle était obligfée de le souffrir. 
Nicaise, qui avait cru ing-énument tout ce qu'elle lui 
venait de dire, ne tarda pas à lui offrir tout ce qu'il 
avait apporté de Sirap, et même une boîte de portraits 
de diamants où était le sien. Alors Lupanie, lui pre- 
nant la même main avec laquelle il la lui présenta et 
la lui baisant avec transports : 

— Mon Dieu l lui dit-elle, que vous êtes oblig-eant 
et généreux! Que ne puis-je faire quelque chose pour 
vous! 

Xicaise, dans cet instant, sentit, à raison de cette 
g-rande liberté qu'elle prit, une certaine émotion 
ag^réable qui l'enhardit. Il lui prend la main sans lui 
répondre, la serre entre les siennes, la baise, applique 
sa bouche toute de feu sur un téton, ensuite au 
milieu de la gorge, élève sa vue sur son visage avec 
un reste de pudeur, pour savoir, de ses yeux, si cette 
action lui plaît. Tout le flatte; il n'y voit (jue langueur 



L OaJVRE DK P. -CORNEILLE BLESSEBOIS 



et des soupirs amoureux ; il la serre entre ses bras, 
lui fait sentir quelque chose le long- de la cuisse de 
fort pressant; il passe sa main par une ouverture de 
sa jupe, la porte sur un lieu tout humide et, voyant 
que le sang- commençait à sortir de la victime sans le 
couteau, il le plong-e avec un coup tremblant le plus 
avant qu'il peut. Lupanie, qui n'avait rien osé dire, 
crainte que son amant ne vînt encore à la servir d'un 
respect hors de saison, voyant qu'il ne pouvait plus 
s'en dég-ag-er, lui tint ce discours entrecoupé, en le 
repoussant mollement et en l'élevant sur ses bras : 

— Ne prétendez que je souffre que vous en fassiez 
davantage... Ah!... ah!... je sens qu'il entre!... 
Retirez-vous, je vous prie, je n'ai plus de force. Si 
TOUS tardez un moment je ne pourrai jamais vous 
résister. Tout beau î tout beau ! Mon mari n'a jamais 
été jusque-là... Ne... ne... ne... poussez donc pas si 
avant... je vous en conjure, mon cher... Que vous 
me faites du mal ! Arrêtez pour un moment, vous 
me mettez hors de moi; je n'en puis plus... je me 
meurs! 

Elle cessa ainsi de parler en tirant un grand soupir 
du profond de son cœur et en ouvrant les bras, 
qu'elle laissa nég-lig-emment tomber sur le chevet; et, 
après s'être essuyée, elle se leva de dessus le lit et 
se mit dans un côté de la chambre, les bras et la tête 
appuyés sur un fauteuil, son mouchoir devant les 
yeux et feig-nant, en cet état, de pleurer et de jeter 



HISTOIKE AMOUREUSE DE CE TEMPS 2lî 

des sanglots pour loucher Nicaise. Elle lui parla ainsi, 
avec un Ion le plus louchant du monde : 

— N'ai-je v^cu si longtemps que pour me voir 
honteusement dans les bras d'un autre que mon mari? 
El fallait-il qu'après lui avoir gardé la foi pendant 
tout le temps que j'ai été avec lui, après avoir vécu 
avec tant d'honneur jusqu'à présent, je me visse 
l'infâme objet de votre lubricité? Le ciel ne vous 
avait-il donné tant de belles (|ualités que pour séduire 
mon honneur et que pour troubler les plaisirs inno- 
cents que goûtait une bourgeoise avec son époux? 
Ah! misérable! que ne suis-je mille fois plutôt morte 
de la mort la plus rigoureuse que de m'êlre exposée 
à sentir tous les bourellements qui me déchirenl à 
présent l'ame ! Pourrais-je voir, après cette infamie, 
mon cher mari et recevoir ses baisers chastes et 
innocents, sans mourir de déplaisir de voir que, par 
mon impudicilé, j'ai souillé la pureté de nos embras- 
semenls! 

Elle dit quantité d'autres choses, qui embaras- 
saient si fort Nicaise et le louchaient si sensiblement 
que je ne sais s'il ne se repentit point, pour un 
moment, de l'action qu'il venait de faire. Il employa 
tout son esprit à la consoler, en lui exagérant le 
nombre infini des femmes qui prenaient celte même 
liberté et en lui assurant que toutes les plus belles de 
Pottamie en étaient logées là. 

Mais, comme le plaisir commença de tourner, la 



21 f\ l'œuvre de p. -corneille hlessebois 

feinte douleur cessa, et l'invitant à travailler sur nou- 
veaux frais, elle y consentit en lui disant qu'il n'y avait 
rien que le premier coup de cher, que tout le reste ne 
coûtait rien, et qu'elle prévoyait bien que jamais elle 
ne pourrait se dégager de rattachement qu'elle venait 
de prendre pour lui. Enfin, pour conclusion, cher- 
chant de nouveaux ragoûts et voulant profiter de res- 
ter cette nuit avec elle, lui disant que le plaisir était 
bien plus grand quand le corps d'un amant était dans 
sa dernière nudité. 

Mais à peine la partie était-elle conclue que son 
mari arriva. Tout ce qu'elle put faire fut de cacher 
Nicaise dans un cabinet et de lui dire de ne pas 
s'impatienter, puisque son arrivée ne rompait pas leur 
dessein et qu'il avait coutume, après le souper, de 
retourner dans une maison de campag-ne, à une lieue 
de Pottamie, pour y coucher, ne s'en pouvant dis- 
penser à raison de quelques affaires domestiques 
qu'il y avait. 

Mais la chose n'arriva pas pourtant comme elle 
l'avait dit, car Schelicon, étant fort fatigué, lui fît 
connaître qu'il ne pouvait pas y retourner ce même 
soir et qu'il s'en consolait, puisqu'il passerait la nuit 
avec elle plus agréablement. Tout ce qu'elle put faire, 
quand elle eut appris le dessein de son mari, fut de 
se dérober de lui un moment pour venir avertir 
Nicaise. Elle lui cria promptement, de la porte, de 
sortir avec le moins de bruit qu'il pourrait, et, sans 



' IllsroiaE AMOUREUSE PB CE TEMPS atS 

se donner iiirme le temps de le voir partir, elle remonlt^ 
dans la chambre où était son mari pour l'occuper, 
afin qu'il ne s'aperçut pas de la sortie de Nicajse. 

Anthonin, qui, bien loin d'être sorti dans le temps 
que Lupanie l'avait cru, par un scnlimcnt plein de 
jalousie, s'était glissé adroitement derrière une tapis- 
serie, proche celle même porte, pour voir tout ce 
qui se passait entre Nicaise et elle, et, trouvant une 
si belle occasion pour se venger de tous deux, sort 
promptement de la chambre et ferme même la porte 
dans le temps que Nicaise allait ouvrir celle du cabi- 
net où il était; mais comme il entendit le bruit de 
celte porte, il y resta, crainte d'être vu, et s'imagina 
que c'était Lupanie qui, ayant changé de résolution 
dans cet instant, Pavait fermée, si bien qu'il attendit 
jusqu'à la nuit, et, voyant entrer sa maîtresse dans la 
chambre avec une fille, il n'osa paraître. 11 la vit désha- 
biller de son cabinet et la vit mettre au lit, après 
avoir commandé à cette fille de se retirer et qu'il 
n'avait plus qu'à se mettre auprès d'elle; mais 
s'apercevant qu'il n'était pas dans le véritable état où 
il devait paraître, parce qu'il s'était épuisé pendant 
le jour, il resta encore quelque temps dans le cabinet, 
en repassant dans son imagination tous les objets (lui 
lui avaient donné autrefois plus d'émotion, et, sentant 
les premiers avant-coureurs du plaisir, il en sort et 
s'approche du lit de Lupanie qui, dormant déjà, 
s'éveilla au naoindre bruit qu'il fît, et, se persuadant 



'JAÙ l'œuvre de p. -corneille BLESSEBOIS 

de n'être avec autre qu'avec son mari, puisqu'elle 
avait cru avoir ouï descendre Nicaise, lui dit : 

— Mon Dieu, que faisiez-vous là si longtemps? 
que ne vous couchez-vous? Vous me pouviez bien dire 
que nous passerions la nuit avec tant de plaisir? 

Nicaise, se sentant furieusement ému à ces repro- 
ches, sans se donner le temps de répondre, se désha- 
bille et se jette entre ses bras. A peine observait-elle 
la différence de la grosseur de ce qu'elle tenait et de 
ce qu'elle croyait tenir, que Schelicon, ayant achevé 
d'écrire quelques lettres, entre dans la chambre avec 
un flambeau à la main, et, levant les rideaux du lit, 
regarde Nicaise si avantageusement placé. Je vous 
laisse à deviner la surprise de tous trois : Lupanie, de 
trouver son mari en deux endroits; Nicaise, de le 
sentir si proche de lui, et Schelicon, de voir sa femme 
entre les bras d'un autre. Enfin, après ces premières 
surprises, il fallut que Nicaise composât, et les articles 
furent qu'il donnerait une bonne somme d'arg-ent à 
Schelicon et sa table, et que Schelicon aussi lui laisse- 
rait l'usufruit de la place, dont il se réserverait seule- 
ment la propriété. Le traité tient encore, et ils vivent 
tous avec la plus g^rande union du monde, sur quoi 
on a fait le sonnet suivant : 

SONNET 

M. T. P., le bruit court que tu n'as plus d'honneur. 
Parce que tu te sers par trop de médecine. 



HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS 



De vrai, quand je te vois ainsi faire la mine, 
(iliacun (le les reg^ards me rans<' mal au cœur. 

Si les conunencements faisaient ton bonheur. 
Pour avoir fait cela; tu n'en es pas plus fine; 
Loin de le maintenir lu vas choir en ruine, 
El déjà les reg^ards me donnent de la peur. 

Quand je le vois, je crains de descendre au tombeau, 
J'aime mieux désormais ne boire que de Veau^ 
Plutôt que de baiser une fois ton visage. 

Ces attraits, maintenant, ne causent que pitié, 

El lu prétends encor faire quelque amitié 

En Suède; par ma foi, c'est un mauvais passage. 



FIN 



LE ZOMBI 

DU GRAND-PÉROU 



ou 



LA COMTESSE DE COCAGNE 



Nouvelement imprimé le quinze 
Février 1697. 



PORTRAIT 

DE 

Iifl COjVITHSSe DE COCAOriH 



VERS IRREGULIERS 



Elle avait la taille assez belle, 
Si, plus chiche de son devant. 
On ne la gâtait pas comme on fait si souvent : 
L'Amour est, nuit et jour, auprès ou dessus elle. 

Si j'en veux croire les railleurs. 
Elle a fort peu de cheveux à la tête ; 

Les sujets qu'on en dit ne sont pas des meilleurs ! 

Ce n'est pas bien l'endroit par où j'ai vu la bête; 
Mais elle en a beaucoup ailleurs, 
Car elle est souvent arrosée 
De la plus douce des liqueurs. 

Et ma plume est coupable autant qu'elle est osée. 

Son front, où sont assis la mollesse et l'ardeur, 
A quelque chose d'admirable : 

C'est qu'on n'y voit jamais paraître la pudeur 
Ni la sagesse désirable. 



L (KJJVUE DE P. -CORNEILLE BLESSEBOIS 



Elle a les yeux d'une truie, 
Ce sont les plus petits d'ixîi, 
Elle doit les avoir ainsi, 
Puisqu'elle mène une pareille vie. 

Son nez passerait au besoin, 
S'il pouvait sentir de plus loin 
Ce qui regarde sa conduite; 
Quand on le voit, on ne prend pas la fuite. 
Mais on le prend à témoin 
Du malheureux état où son âme est réduite. 

Elle a des couleurs sur les joues 
Qui représentent le printemps ; 
Ce sont les dangereuses roues 
De tous les criminels du temps. 

Je méprise son sein, je le trouve mal fait ; 
Il ne consiste plus, son enflure est mollette, 

Il distille la g-outtelette, 
C'est un bien de ménage où l'on puise à souhait; 
C'est pourquoi le marquis du Grand-Pérou la traite 

Comme on traite une vache à lait. 

Son bras est aussi blanc que rond. 

C'est une espèce de merveille, 

Et le cœur ne va que par bond 
Quand l'œil en voit la beauté non pareille. 

La comtesse n'ignore pas 

La richesse de cet appas. 
Elle ne doute point qu'il ne soit sans reproche ; 
La friande voudrait que tout ce qui l'approche 

Fût de même que son bras. 



LE ZOMBI DU GRAND-PEROU 223- 

Sa main n*est pas moins bien formée ; 
On croit, en la touchant, manier du satin; 

Aussi l'objet le plus mutin 
Voit passer sa fureur ainsi qu'une fumée, 

Quand la comtesse à main armée 

Combat le soir ou le malin 

Et quand la mèche est allumée. 

Si mon âme avait la blancheur 
De son aimable corps d'ivoire, 
Ce serait un ange de gloire. 
Au lieu que le Démon n'est pas si grand pécheur. 

Pour ses pieds, ce sont deux créoles 
Robustes à la vérité. 
Mais toujours pleins de saleté. 
Et dans ma libéralité 
Je n'en donnerais pas seulement deux oboles. 

A tout ceci doit être joint 
Qu'elle a pour le plaisir une fort bonne couche. 
Si je ne dis rien de sa bouche. 
Lecteur, c'est qu'elle n'en a point. 



Le Zombi du Grand-Pérou 



ou 



UR COMTESSE DE COCflCNH 



HISTORIETTE 

« La femme belle et insensée est comme un anneau 
d*or au museau d'une Iruie ». Ces paroles de Salomon 
conviennent très bien à la comtesse de Cocagne. Tout 
le monde sait qu'elle ne manque point d'attrait pour 
une créole, mais que sa beauté n'est point ornée de 
chasteté, de pudeur, ni de modestie. Ellea une si furieuse 
haine pour la sag-esse qu'elle n'aime pas même ceux 
des hommes qui en ont un peu. C'est une truie parée 
de l'or de sa beauté et qui se plaît uniquement dans 
la boue et dans l'indig-nité de ses actions : elle est tou- 
jours prête à prostituer son honneur à ses mollesses, 
et tous ceux qui veulent la croire sont les instruments 
de ses débauches de tous les jours. 

Ce serait vainement que cette jeune femme 
Voudrait déguiser son ardeur; 



226 l'œuvre de P.-CORNEILLE BLESSEI30IS 

Sa folie est liée à son débile cœur, 
Son cœur la communique à sa malheureuse àme : 
Son àme la répand à gros flots au dehors, 
Elle en forge des fers à son dang-ereux corps ; 

Son corps obéit en esclave. 

Et cet esclave est si brutal 

Envers Dieu, qu'il hait et qu'il brave, 

Qu'en se jouant il se fait mal. 

J'étais seul chez le marquis du Grand-Pérou, un 
matin qu'elle vint me rendre visite. Bien qu'elle mar- 
chât à pieds nus, à la manière des Indiennes, sa gloire 
ne laissait pas d'éclater à sa confusion^ et son orgueil 
semblait être venu faire insulte à son humilité. Elle 
se coucha d'abord dans un hamac et me dit qu'elle 
venait s'entretenir avec moi sur un service que je 
pouvais lui rendre sans désobliger personne. « Je 
crois, lui répondis-je, que votre entretien n'est guère 
nécessaire à salut; néanmoins vous pouvez proposer, 
et s'il y a quelque chose de raisonnable dans vos 
demandes, je pourrai peut-être vous satisfaire. » 

Cette scrupuleuse façon 
De lui promettre quelque chose 
Fit naître un tendre ris sur sa bouche de rose, 
Où l'amour me tendait un subtil hameçon. 

(( Vous savez bien, me dit-elle, que je suis brouillée 
avec le marquis du Grand-Pérou; mais peut-être que 
vous n'en savez pas la cause, et je m'assure que vous 



LE ZOMBI DU GRAND-PEROU 227 

allez la trouver fort étrange. Apprenez donc que la 
dernière nuit qu'il vint chez moi, il était si saoul 
qu'à peine pouvait-il mettre un pied Tun devant 
Tautre. Après qu'il fut descendu de cheval, et que 
mon malheur voulut qu'il y rencontrât Boûé, ce misé- 
rable petit Irois qui sert aujourd'hui chez le feFinier 
du comte de Bellemontre, mon beau-frère, d'abord 
sa jalousie monta sur des échasses ; il me dit plus 
d'injures qu'il n'avait bu de verres de vin ; il courut 
l'épée à la main après cet enfant pour le tuer ; mais 
Dieu permit qu'il tombât, et je le fis porter sur mon 
lit, où il dormit longtemps avec aussi peu d'appa- 
rence de vie que s'il en avait été privé. Après cette 
première cuvée, il entr'ouvrit les yeux et les mains 
pour les jeter sur moi, qui étais assise sur une chaise 
à côté de mon lit et qui enrageais de bon cœur des 
outrages qu'iJ venait de me faire. Je résistai fièrement 
à ses caresses et ne voulus point me ranger à ses 
côtés. Je lui fis des reproches à mon tour, et des 
reproches si justes, mais tellement sensibles, qu'il 
eut l'effronterie de me donner un soufflet. Cette 
action, où vraisemblablement je ne devais pas 
m'attendre, m'alluma d'une colère extrême, et sans 
perdre de temps en de vaines plaintes, je le traitai à 
la pareille avec une vigueur qui n'est pas naturelle 
aux personnes de mon sexe, et qui lui donna beau- 
coup à penser. Néanmoins, après s'être remis de son 
étonnement : — Vous êtes bien hardie, comtesse, me 



228 l'œuvhe de p.-corneille blesseuois 

dil-il, d'oser ainsi iiicllre la main sur un homme! 
— El vous, marquis, répondis-je, n'éles-vous pas un 
véritable lâche de jouir de mon bien, de venir dans 
mon lit chercher des faveurs, et de m'en remercier h 
coups de poing"! Si vous n'aviez pas été ivre comme une 
soupe, n'auriez-vous pas sacrifié l'innocence de Boiié 
à votre cruelle jalousie et achevé par cette belle action 
de mettre mon honneur à vau-l'eau? Quelle liberté vous 
donnez-vous chez moi? Suis-je votre femme? Song-ez- 
vous à devenir mon mari? et ne seriez- vous pas déjà 
eng-ag-é ailleurs si l'offre de vos services et de votre 
foi avait été agréable à la petite demoiselle à qui vous 
la fîtes dernièrement d'une manière toute espagnole? 
Je vous déclare que je ne veux plus être si facile, et 
que vous m'obligerez fort de ne venir plus infecter 
ma chambre de l'odeur du vin que vous soufflez 
toutes les fois que vous y venez. — Vous avez rai- 
son, madame, me dit-il en sortant, et je vous promets 
à l'avenir plus de repos que vous n'en souhaiterez. 
Vous n'êtes pas mal conseillée, mais je doute que ces 
bons conseils vous trouvent longtemps dans la volonté 
de les suivre. » 



Il en parlait avec esprit, 
Car je trouve dans ma mémoire 
Que cette gaillarde m'a dit 
Qu'elle aimerait mieux être un an en purgatoire 
Qu'une nuit seule dans son lit. 



LE ZOMBI DU liUAND-PEROU 



229 



En effet, la comtesse prononça ces pitoyables et 
dernières paroles en soupirant fortement et en me 
faisant connaître que les brusqueries du marquis lui 
étaient plus supportables que son absence. C'est 
pourquoi, après l'avoir regardée d'un air dédaigneux : 
« C'est Dieu, lui dis-jo, qui donne à Thomme une 
femme sage, mais je crois que c'est l'Esprit de malice 
qui vous a donné au marquis du Grand-Pérou ; la 
femme sage bâtit et élève sa maison, et vous, qui 
êtes insensée, vous détruisez non seulement la vôtre, 
mais vous faites chanceler celle de votre voisin sur 
ses fondements. Vous aimez sans raison un homme 
qui serait fou de vous aimer; vous êtes mariée et 
vous voulez qu'il vous épouse; vous lui donnez de 
l'ombrage et vous ne voulez pas qu'il en prenne ; il 
passe par-dessus vos faiblesses et vous ne sauriez 
souffrir les siennes; enfin vous le chassez de chez 
vous et vous ne voulez pas qu'il vous obéisse. — 
Non, acheva-t-elle, et si vous me tenez parole, vous 
le renverrez dans mes bras; vous en savez les moyens, 
j'en suis pleinement convaincue, et je vous en 
demande la grâce. » 

Alors ses beaux yeux se changèrent 

En deux vives sources de pleurs, 

Qui sur son visage coulèrent, 
Et j'en vis inonder les plus brillantes fleurs. 
Ces fidèles témoins de ses fortes douleurs, 

A la vérité, me touchèrent. 



23o lNklviie de p. -corneille blessehois 

Mais quoi ! j'avais assez de mes propres malheurs, 
Et pour la soulager me croyant inutile, 
Mon teint prit seulement quantité de couleurs 
Qui flattèrent l'espoir de ce fin crocodile. 

Qui plus est, je crus bonnement qu'elle se moquait 
de moi et j'ouvrais la bouche pour m'en plaindre, 
quand elle me la referma par une innocence qui a 
ouvert le théâtre à la pièce qui a été jouée, qui, dans 
le fond, n'est qu'une bag-atelle, et que néanmoins on 
voudrait faire dégénérer en tragédie, si je ne faisais 
sortir la Vérité de son puits. 

C'est ainsi que d'une étincelle 
Il naît un grand embrasement; 
Si la comparaison ne semble pas nouvelle, 
Au moins elle va rondement. 

— Vous voilà bien surpris, monsieur de G , 

reprit la comtesse. Croyez-vous donc que le marquis 
ne m'a pas dit ce que vous savez faire? — Eh! que 
sais-je faire, madame? — Tout ce qui vous plaît, con- 
tinua-t-elle ; le bien et le mal sont également dans 
votre disposition, et vous allumez l'amour et la haine 
avec autant de facilité qu'une autre personne allume 
ou éteint un flambeau. — Apparemment que je suis 
sorcier, répartis-je. — Non, acheva-t-elle, mais vous 
êtes magicien, vous tenez le diable soumis à vos 
ordres, et c'est un peu de secours de l'art que je 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU 23 1 

VOUS demande pour rentrer dans la faveur du mar- 
quis. 

— C'est fort bien dit, belle comtesse, 
Je suis unique eu mou espèce, 
Car le diable n'a point de part 
Aux jolis secrets de mon art. 
Quand je renverse une maîtresse, 
Ma mag-ie a d'autres ressorts. 
Qui sont plus liants et plus forts. 
Lorsque sur la verte foug-ère. 
Dans le bois ou dans le verger, 
J'ai pris l'heure de la bergère, 
J'ai toujours celle du berger. 

Cette gentillesse sécha mieux ses larmes que les 
plus saintes consolations dont j'eusse pu me servir, 
car, comme la moindre chose est capable de la faire 
pleurer, la moindre chose aussi est capable de la faire 
rire. Mais pour ne la laisser pas plus long-temps dans 
une opinion qui m'était désavantageuse : « Vous avez 
l'esprit malin, lui dis-je, et votre langue a de la peine 
à se retenir en parlant. J'ai quelques secrètes raisons 
pour ne croire pas que le marquis vous ait fait des 
contes si pleins de péché, ou, si vous dites vrai, j'ai 
lieu de craindre qu'il ne me tende des filets pour me 
faire tomber. J'essayerai d'y donner bon ordre. 

Bien qu'il soit un g-rand oiseleur, 
Je saurai de ses rets éviter la surprise : 
Les corneilles de ma couleur 



232 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

Ont lin renard pour leur devise ; 
On a peine à duper une corneille g-rise. » 

Celle apparence de bonne humeur où elle me vit 
lui donna la liberté de renouveler ses impertinentes 
prières et de me promettre des montagnes d'or dans 
l'avenir, si je voulais la rendre invisible et lui facili- 
ter les moyens de venir effrayer le marquis dans son 
lit, lui reprocher son inconstance, et le menacer d'un 
trouble continuel s'il ne satisfaisait à la promesse 
qui lui avait été faite de l'épouser, après qu'il aurait 
employé toutes ses forces pour faire rompre son pre- 



— Cessez de vous tromper vous-même, 
Lui dis-je d'un ton sérieux; 
J'atteste la terre et les cieux 
Que je ne connais point le dieu qui fait qu'on aime 
Autre part que dans vos beaux yeux. 
Employez leur pouvoir suprême, 
Ils vous serviront beaucoup mieux : 
Ce sont les maîtres de ces lieux. 

— Ah! que vous faites longtemps le fin, répondit- 
€lle; il vous est avis que nous ne savons pas bien que 
quand vous étiez sur les galères de France vous ne 
subsistiez que des revenus du commerce que vous 
entreteniez avec l'Ang-e noir? Néanmoins, tous ceux 
qui en sont revenus avec vous nous ont si bien fait 
votre éloge que nous ne croyons point de merveilles 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU 2^3 

au-dessus de voire pouvoir. Je ne vous demande que 
la g-race de me rendre invisible pour une seule nuit; 
aurez-vous la dureté de refuser i\ une jeune femme 
que vous trouvez parfois jolie, et serai-je donc la 
seule amante infortunée qui ne jouira point du béné- 
fice de vos sublimes connaissances? Hé ! monsieur de 
C , faites ([uelque chose pour moi, et... 

— C'en est assez, interrompis-je, 

Voire mauvais destin m'afflige; 
Nous y pourrons remédier un jour. 

Je veux feuilleter tous mes titres, 

Qui sont divisés par chapitres, 
Et si j'ai quelque droit d'empire sur l'amour, 
Le marquis du Pérou reverra votre cour. 
Cependant, enfilez promptement la venelle. 

Le bonhomme La Forest vient. 
Si ce vieux espion, dont la haine immortelle 

Sans cesse de vous s'entretient, 
Nous allait voir jaser de compagnie, 
Il en ferait aussi jaser la calomnie. 
Et, comme vous savez, le marquis est jaloux; 

Un moucheron lui donne de l'ombrage : 
Il veut, quoiqu'il soit fou, que vous paraissiez sage. 

C'est donc pourquoi retirez-vous. 

Laissez-moi faire, filez doux; 
J'ai de l'expérience, ainsi que de l'usage. 
Et le ciel l'aime bien s'il peut parer mes coups. 

La comtesse de Cocagne obéit, et j'eus beaucoup de 
joie de m'en être défait à si bon marché. Peut-être 



234 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

qu'elle n'avait pas encore passé la rivière lorsque le 
marquis du Grand-Pérou revint aussi du Marig-ot. Il 
n'avait non j)lus d'enjouement qu'un habitant mal aisé 
qui a perdu le meilleur de ses nègres : ce malheur lui 
était arrivé le soir précédent, et ce fut pour divertir 
en quelque façon sa mélancolie que je lui racontai 
l'entretien que j'avais eu avec sa maîtresse, et l'envie 
qu'elle avait de faire le Zombi pour l'épouvanter et 
pour lui faire mettre la main à la conscience. D'abord 
il trouva bon de la faire venir dans notre chambre 
pour rire de sa facilité; mais, après un peu de 
réflexion, il remit la partie à son retour de la Grande- 
Terre, où il allait le lendemain couper du bois pour 
faire son moulin à eau. 

Je ne sais si sa jalousie 
Avait sur sou esprit fait quelque impression, 
L'âme d'un amoureux en est souvent saisie; 
Mais tout le jour il fut en fantaisie 

Et soupira d'affliction. 

Je n'avais pas fait cette confidence au marquis avec 
tant de précautions que le prince étrang-er, qui a un 
appartement et des esclaves au Grand-Pérou, et qui 
nous épiait de loin, n'en soupçonnât quelque chose; 
il ne me donna point de repos que je ne l'en eusse 
rendu savant, et comme il aime uniquement le plai- 
sir, il me convia avec instance de lui faire jouer le 
personnage que je voudrais dans cette comédie. 



LE ZOMBI DU GRANI>-PÉROU a35 

Je le reçus facilement. 
Et sa joie en parut d'abord sur son visag^e, 

Il iné servit utilement, 
Car il fait assez bien un mauvais personnag^e. 

Trois jours s'écoulèrent sans que le Zombi prétendu 
revînt à la charg-e, et le soir du quatrième je rencon- 
trai la comtesse auprès de la vieille sucrerie du mar- 
quis, qui venait me faire de nouvelles supplications 
de lui montrer' un essai de ma sombre doctrine. Nous 
avions un peu trempé la croûte; elle s'en aperçut 
bien et sut adroitement profiter de Poccasion. Voyant 
donc que je me faisais un peu tirer l'oreille, mais que 
ma résistance était faible, elle me baisa d'une manière 
si tendre et si touchante que toute ma fierté s'éva- 
nouit et que je lui donnai toutes les marques qu'elle 
voulut de ma complaisance. 

Que ne peut un tendre baiser 
Sur un cœur un peu susceptible? 
Ce gag-e précieux fait tenter l'impossible : 
11 fait tout faire et tout oser. 

Il y avait longtemps que nous avions soupe quand 
Son Altesse Iroisc et moi nous allâmes nous coucher 
dans la chambre haute, où l'engagé du marquis trem- 
blait la fièvre. Le bonhomme La Forest était resté en 
bas et avait fermé sur nous la porte du magasin, et 
je crois que personne ne dormait encore quand la 
comtesse de Cocagne entra par la porte de derrière, 



2'Mj l'œuvue de p. -corneille blessebois 

que j'avais eu le soin de tenir ouverte, el monta dans 
notre chambre sous l'équipage d'un Zombi de cou- 
leur de neig-e et dans la croyance qu'elle était invi- 
sible. Le prince étranger, comme j'ai dit, avait le 
mot; mais elle n'en savait rien, et c'était sur lui que 
nous avions résolu qu'elle ferait son chef-d'œuvre. 
D'abord, elle se promène à grands pas, elle agite 
furieusement les fenêtres de notre chambre, elle nous 
frappe l'un après l'autre et fait tant de mouvements 
divers que le bonhomme La Forest, qui était en bas, 
en fut saisi de frayeur et me demanda plusieurs fois 
ce que c'était. Nous répondîmes, le prince étranger et 
moi, que Ton nous battait, mais que nous ne voyions 
personne; l'engagé du marquis en disait de même, et 
le pauvre garçon ne mentait pas, car il se cachait 
dans son lit avec un soin qui faisait connaître au 
Zombi qu'il aurait aussi voulu être invisible. Enfin, 
la comtesse de Cocagne, après avoir fait au prince 
étranger toutes sortes de petites malices, le renversa 
si adroitement de son lit à terre que le palais en 
trembla comme d'un coup de foudre ^t que nous 
nous sauvâmes en bas, l'engagé et moi, avec autant 
de précipitation que si la mort la plus épouvantable 
courait après nous. Le bonhomme La Forest balança 
longtemps à nous ouvrir la porte; il était si alarmé 
qu'il prenait celle de la cuisine pour celle du magasin 
et qu'il voulait se cacher dans l'armoire, au lieu de 
- songer à faire allumer la lampe. Nos cris attirèrent à 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU 287 

notre secours le grand économe du marquis, et quand 
nous pûmes voir clair à ce que nous faisions, nous 
allâmes secourir le prince élran<rer, qui feig-nait d'avoir 
perdu la parole et qui contrefaisait l'évanoui avec 
une affectation si visible qu*il pensa gâter tout le 
mystère. Aucun de nous n'eut la hardiesse de se 
recoucher; nous achevâmes tous ensemble de passer 
la nuit à discourir sur l'amour que lesZombis avaient 
pour le Grand-Pérou, et le bonhomme La Foresl nous 
protesta qu'il y en était revenu de plus de trente façons 
depuis qu'il y demeurait. 

Pour confirmer cette vaine pensée : 

« Ce diable, dis-je, est bien hideux. 
Sa crainte avait rendu mon âme si glacée 

Qu'au lieu d'un j'en croyais voir deux. 
Il a des serpents pour cheveux, 
Le corps fait comme une harpie, 
Et porte dans sa patte impie 
La Chimère pleine de feux. » 

Cette réussite, que le plus innocent des hommes 
aurait facilitée aussi bien que moi, me fit passer pour 
le phénix des habiles gens dans l'esprit de la com- 
tesse. Elle paya mon adresse imaginaire d'une infi- 
nité de louanges et des plus douces caresses où je 
pouvais aspirer, pour un service de si peu d'impor- 
tance. Je menai le prince étranger chez elle, pour lui 
donner le plaisir de voir celui qu'elle croyait avoir si 



238 l'(kuvre de p. -corneille blessebois 

bien joué; elle lui fit redire plus de cent fois la peur 
qu'il avait eue, de quelle manière le Zombi Pavait jeté 
par terre, et le serment qu'il avait fait de ne plus 
coucher dans la chambre haute; et sa joie était si 
parfaite d'avoir été invisible, et elle en concevait tant 
à le pouvoir encore devenir par mon moyen qu'on 
aurait dit qu'elle en était devenue folle ou qu'elle avait 
bu de l'eau de cette fontaine poétique, qui fait rire 
excessivement ceux qui vont s'y désaltérer. 

La femme est l'animal le plus faible du monde, 

Plus à redouîer que l'Enfer 

Et plus orageuse que Tonde; 
La plus saine vertu lui trouve un cœur de fer; 
Le crime le plus noir la trouve toujours prête; 
L'Ang-e cruel lui coiffe le bandeau, 

Et même cette sotte bête 

S'expose devant le carreau 

Qui doit lui écraser la tête. 

La comtesse mettait tout en usag^e pour achever de 
s'insinuer dans mon esprit et pour apprendre à le 
faire d'elle-même quand il lui plairait. Je n'avais qu'à 
sembler vouloir quelque cbose pour la mettre sur le 
pied de me l'offrir, et ce pouvoir où j'étais entré sans 
me l'être ouvert par aucune action extraordinaire ne 
contribua pas légèrement à rallumer dans son cœur 
la passion dont elle avait déjà brûlé pour le prince 
étranger. Il ne me quittait non plus que mon ombre. 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU 289 

et il n'y avait rien de plus propre que jui ; il répon- 
dait même avec assez de g^race à tous les personnages 
que je lui faisais faire; mais il était si transporté 
de joie d'avoir remonté sur sa béte ((ue cet endroit 
de lui qui n'est pas g^rand'chose faisait souvent de 
Zombi et se rendait véritablement invisible toutes les 
fois qu'on lui deniandait un peu de vig-ueur. Néan- 
moins, la comtesse eut la discrétion de ne s'en plaindre 
qu'à moi, et je l'en consolai facilement par la permis- 
sion que je lui donnai de retourner, porter la frayeur 
chez les hôtes du Grand-Pérou. Cette nuit-là, le prince 
étranger n'y était pas; mais son petit-neveu remplis- 
sait sa place dans ma chambre, et M. de La Croix 
était couché en bas, à côté du bonhomme La Forest, 
et tout dormait, excepté moi, quand la comtesse, 
infatuée de son invisibilité prétendue, vint rôder à 
l'enlour du palais avec un appareil mieux imaginé 
de beaucoup que la première fois et qui, sans mentir, 
avait quelque chose d'épouvantable. Je descendis pour 
la recevoir, et je ne savais bonnement par où je la 
ferais entrer dans la chambre du bonhomme La 
Forest, à cause qu'il en avait fermé toutes les portes 
à la clef, lorsque, apercevant une lampe allumée par 
une fenêtre qui était entr'ouverte : « Laissez-moi faire, 
me dit-elle. Voilà justement mon chemin tout fait, et 
vous allez voir que je suis propre à quelque chose de 
plus que ce que j'apprends. » 



2l\o l'œuvre de p. -corneille blessebois 

Quiconque vil jamais une louve en furie 

Entrer effroutément dans une bergerie, 

Pour acharner sa faim sur d'innocents ag-neaux, 

Tel a vu la jeune comtesse 
Entrer par la fenêtre avec plus de sou[)les.se 

Qu'un poisson que ledang^er presse 

x\e ferid le clair cristal des eaux. 

Je me relirai tout bellement dans ma chambre^ el 
j'étais à peine dans mon hamac que j'entendis ren- 
verser tous les meubles d'en bas, ouvrir violemment 
toutes les portes et pleuvoir une grêle de coups de 
bâton sur le bonhomme La Forest et sur M. de La 
Croix. Les cris de ce premier se faisaient entendre 
jusqu'au Marigot, et l'autre ne s'en réveilla seulement 
pas! La comtesse se croyait tellement invisible qu'elle 
n'avait pas voulu éteindre la lampe et qu'elle se pro- 
menait entre les lits de ces deux bonnes gens avec la 
même assurance que si elle avait été aussi raréfiée 
qu'il y a de matière dans son composé. Son ravage dura 
une demi-heure, et c'est une merveille qu'elle ne fût 
point découverte, car tous les nègres du marquis du 
Grand-Pérou et son économe arrivèrent au secours 
du bonhomme La Forest dans le temps qu'elle sortait 
de la scène par la porte où ils entraient. 

Aux yeux de tant de gens elle put se cacher ! 
Je devine comment, sans consulter l'oracle, 
La foi ne trouve point d'obstacle; 



LB ZOMBI DU GRAND-PÉROU 24 1 

Elle peut transplanter le plus ferme rocher, 
Et ce fut elle enfin qui fit ce grand miracle. 

Il y avait eu si peut de raillerie dans Faction de la 
comtesse que le bonhomme La Forest était blessé à la 
main et à la jambe gfauches assez honnêtement; et ce 
bon veillard était tellement irrésolu dans les juge- 
ments téméraires qu'il en faisait que tantôt il m'en 
imputait la malice, et tantôt il en accusait l'économe 
du marquis. Il pleurait comme un petit enfant, et la 
crainte avait jeté dans son cœur des racines si pro- 
fondes qu'il fit allumer une seconde lampe et nous 
conjura tous de veiller à ses côtés. 

Je crus qu'il allait rendre l'âme. 
Il nous fit un sermon qui nous saigna le cœur, 
Et je blâmai mille fois la rigueur 
De cette impitoyable femme. 

La renommée de la Cabesse-Terre, qui vole plus 
légèrement que celle d'un général d'armée, avait 
publié celte nouvelle au Marigot avant la naissance 
du soleil, et chacun en disait librement sa pensée, 
selon la force et la prudence de son génie. Il y en eut 
d'assez éclairés pour juger que le Zombi du Grand- 
Pérou ne pouvait être que la comtesse de Cocagne 
sous mes auspices, et ceux-là concluaient de notre 
bonne intelliirence que je pourrais me marier avec 
elle, si Roland le débonnaire était assez fou pour se 

10 



'2l\'JL l/(i:i;VKE DE P.-CORNEîLLE BLESSEIJOIS 

laisser mourir. J'en écrivis à la belle pour sonder le 
fond de son cœur seulement, elelle me fil une réponse 
si passionnée que je connus aisément que si je 
voulais achever de me rendre un sot parfait en toutes 
mes parties, et je n'avais qu'à lui tendre la innin ot à 
recevoir la sienne. 

Encor que je sois laid et vieux 
Ma proposition lui parut agréable, 
Et ne la regardant que par Tendroit aimable, 

Elle en rendit grâces aux dieux 

Gomme d'un bien venu des deux. 

Jamais la laideur ne l'empêche 

De se mêler avec quelqu'un : 

Elle est comme celui qui pêche 

Et qui rit quand il en prend un. 

toi qui liras cet ouvrage, 
Si tu trouvais dans ton passage 
Cette mère de mon péché, 
Certes, tu serais bien fâché 
Si tu fuyais son badinage. 
Elle aurait cent jolis détours 
Pour t'allumer de ses amours. 
C'en est la dangereuse source. 
Garde-toi de ses appétits 
Et rencontre plutôt une ourse 
Dont on a ravi les petits. 

Nous fûmes déjeuner chez elle, le prince étranger 
et moi. (( Bonjour, le bel esprit, lui dis-je en la 



LE ZOMBI DV GRAND-FGHOU 24^ 

saluant. — Bien vous soit, moa maître, fc'pondit- 
eile; disposez de voire servante au gré de vos désirs, 
et soyez persuadé ,de ma très humble reconnaissance. 

— Ah ! malicieuse, repris-je après nous être assis, je 
voulais bien vous donner du plaisir, mais je ne vou- 
lais pas que vous fissiez du mal à personne; et vous 
avez, en vérité, grand tort d'avoir si cruellement 
offensé le bonhomme La Forest ; il nageait dans son 
sang- quand nous fûmes à son secours, et je vis 
l'heure que la mort lui allait donner le coup de 
grâce. — Vous vous moquez de moi, reprit-elle aussi, 
et ce vieux chien-là mériterait que je lui eusse cassé 
la tête, pour punition des infamies dont il me noircit 
Taulre jour en présence du marquis du Grand-Pérou, 
qui n'en faisait que rire. — Fort bien, madame, ajou- 
tai-je, mais quel suj et de mécontentement M. de la Croix 
vous a-t-il donné? C'est un si honnête homme, et 
vous n'avez point de raison de ne l'avoir pas épargné. 
Heureusement, il était comme enseveli dans son lit, 
et les bords de son hamac se joignaient ; sans cela je 
ne le compterais plus au nombre des vivants, et nous 
serions bientôt entre les mains de la justice. Gela n'est 
pas bien, madame; vous devriez modérer votre 
fureur et n'abuser pas ainsi de votre invisibilité. 

— Ah ! que vous me chatouillez agréablement par 
votre récit, s'écria la folle, et que je suis pleinement 
vengée de ce vieux loup qui m'appelait dernièrement 
putain et qui ne connaissait point, disait-il, une 



2[\f\ l'œuvre de p. -corneille hlessebols 

chienne plus chaude que moi dans l'île. Plût à Dieu, 
conlinua-t-elle, avoir si bien étrillé tous ceux qui 
m'ont insultée et qui n'en perdent que l'attente! 

— Chaque chose dans la nature, 
Lui dis-je, a sa propriété; 
Elle aime la variété 

Et la fait éclater dans chaque créature. 
Le doux reg-ard séduit le cœur, 
Les lauriers plaisent au vainqueur, 
La poule pond et le coq chante. 
L'abeille compose son miel. 
Je suis bon, vous êtes méchante; 

Vous attendez l'enfer et j'espère le ciel. 

Cette réflexion la fît passer dans un si grand 
emportement de plaisir que nous déjeunâmes, le 
prince étranger et moi, sans pouvoir Toblig-er à porter 
à sa bouche la moindre partie des choses qu'elle nous 
avait fait servir avec excès. Mais le dessert qu'elle 
nous donna mérite bien que j'en dise quelque chose. 

Cette victime malheureuse 
De la publique afTection 
Me surprit ainsi qu'un lion 
Surprend une brebis peureuse. 
Le luxe de la volupté 
Avait rehaussé sa beauté, 
Afin de vaincre ma faiblesse. 
Et la vertu ne me soutenait pas, 
Quand, éloig-né de la sag-esse. 
Je mordis goulûment aux fruits des Pays-Bas. 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU 24^ 

Avec le charme iiiévilable 
D*iin lang'Bgfe doux et flatteur, 
Elle vainquit mou ûme et séduisit mou cœur, 
Qui n'était pas impénétrable. 
« Si lu chéris le passe-temps, 
Me dit cette adroite causeuse, 
Passons une heure bien heureuse 
Et rendons nos désirs contents. » 
Alors elle me fit caresse 
Avec un visage effronté. 
Et je fus aussitôt dompté 
Qu'elle eut lémoig-né sa mollesse. 
Prévoyant ce tendre conflit, 
Elle avait parfumé son lit 
De fleurs d'orange et de la Chine, 
Et nous foulâmes tant ces fleurs 
Que je fus blessé d'une épine 
Qui me causa mille douleurs. 



Nous passâmes le reste de la matinée dans une joie 
entière et à prendre de nouvelles mesures pour faire 
encore le Zonibi et surtout pour elTrayer la mère du 
marquis, qui s'opposait visiblement à sa félicité et 
qui faisait le principal empêchement de leur mariag^e: 
car la comtesse a semé le bruit de la mort de Roland, 
et on montre publiquement une fausse attestation 
qu'elle a fait faire pour s'en servir quand les autres 
difficultés seront levées. Le prince élrang-er acheva 
d'entrer tout à fait dans notre confidence; je leur fis 
confesser, à Tun et à l'autre, qu'ils s'étaient autrefois 



:?46 l'œuvre de p. -corneille BLESSEBOIS 

connus pleinement et à loisir. Néanmoins, nous ne 
dîmes pas à la comtesse quMI était de mon intrigue 
la première fois qu'elle fit le Zombi; au contraire, je 
la remis sur ce chapitre pour en faire une nourriture 
à sa joie et pour en faire servir ce puissant Irois à 
quelque chose. 

Je suis certain que Son Altesse 
S'est fait Fesprit de la moitié; 
En baisant chez la comtesse, 
J'ouvrais devant lui, par piiié, 
Le chemin de la politesse, 
Et je Vy poussai par adresse, 
Bien qu'il n'ait pas pour elle une forte amitié. 

Elle m'apprit ce jour-là que du vivant de sa mère 
elle lisait quelquefois dans un livre de mag-ie que la 
bonne femme conservait soigneusement, et qu'elle lui 
avait trouvé tant de goût qu'elle s'y serait rendue 
très célèbre si on ne l'en avait point empêchée ; que 
ce livre renfermait une infinité de secrets d'une mer- 
veille incroyable, et, toutefois, mis en expérience. 
Surtout elle me parla d'une certaine figure de cire 
qui représentait une personne ennemie et par le 
moyen de laquelle on se vengeait invisiblement de 
son original toutes les fois qu'il en prenait envie. Elle 
me demanda si je savais ce que c'était; je lui répondis 
que je le savais, et elle se contenta pour lors de ma 
réponse. 



LB ZOMBI DU GRAND-PÉROU ^47 

Mais à peine y avait-il une heure que nous avions 
pris congé d'elle que je vis entrer dans ma chambre 
le petit frère du baron du Marigot, lequel me pré- 
senta gros comme le poing de cire blanche de la part 
de la comtesse de Cocagne. Cet enfant me dit qu'elle 
me priait d'en former deux images, l'une qui ressem- 
blât à une vieille de sei)tante années et l'autre à un 
jeune homme dans sa puberté, et que je ne manquasse 
point à les lui porter avant de me coucher, si je vou- 
lais qu'elle eût bonne opinion de mon obéissance. Je 
donnai donc incontinent dans le vrai de la chose ; il 
ne fallait pas être sorcier pour deviner une énigme si 
grossière. Néanmoins, soit que ce ne fut guère mon 
métier que de faire des poupées, ou soit que je me 
portasse à ce travail avec beaucoup de lenteur, le 
soleil se dérobait à nos yeux quand j'eus à peu près 
figuré une vieille telle que la comtesse de Cocagne me 
la demandait, et que je ne lui portai que celle-là. 

< Prenez, lui dis-je, aimable pécheresse, 

Ce simulacre de vieille-sse. 
Pour accomplir vos lois, j'amollirais Tacier ; 

Mais rien n*est caché sur la terre : 
Ce secret sera su, l'on rae fera la guerre, 

Et je passerai pour sorcier. » 

Elle la contempla mille fois des pieds jusqu'à la 
tète et la trouvant mieux proportionnée à sa ressem- 
blance qu'elle ne l'avait peut-être espéré, elle me 



248 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

baisa tant et de si bon cœur que je ne doutai point 
que je ne lui eusse rendu un très grand service. Elle 
ne m'apprenait point d'abord à quel usage elle avait 
destiné cette fig'ure, elle se contentait de dire en la 
regardant : c( Ah ! Margot, je vous tiens, et je vous 
ferai pour le moins autant de chagrin que j'en ai 
reçu de vous par le passé, ou vous marcherez à l'ave- 
nir droit en besogne. » Ce nom de Margot acheva de 
me rendre intelligible son grotesque dessein, mais je 
ne lui en voulus rien témoigner, afin d'avoir le plai- 
sir de l'apprendre de sa propre bouche. « Ce n'est 
pas le tout, mon maître, me dit-elle, il faut faire un 
coup d'ami et préparer cette image à la manière de 
celles dont je vous ai tantôt parlé. Je suis toute à vous; 
ne voulez-vous pas être aussi tout à moi et entrer 
dans mes volontés comme je suis rangée sous les 
vôtres? Je ne vous déguise point que vous avez admi- 
rablement représenté la mère du marquis du Grand- 
Pérou, et que je lui veux jouer pièce, si elle continue 
à m'étre désavantageuse; donnez donc la dernière 
main à votre ouvrage et rendez Margot susceptible de 
tous les maux que je voudrais lui faire souffrir, s'il 
en est besoin pour mou repos. — Je suis plus obéis- 
sant que vous ne croyez, madame, répartis-je, et le 
charme y est déjà; mais, de grâce, usez-en discrète- 
ment et ne faites pas à cette pauvre Margot tout le 
mal que vous lui pouvez faire : il faut avoir un peu 
de conscience en tout ce que l'on se propose, et c'est 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU 249 

assez que vous la fassiez un peu lang^uir en rappro- 
chant quelquefois du feu, ou en lui donnant quelques 
coups d'épinirle dans les fesses, quand elle parlera 
contre votre amour à son fils ; car, si la fureur vous 
allait emporter et que vous la jetassiez dans le feu, 
ou que vous vinssiez à lui percer la cervelle, la mère 
du marquis mourrait au même instant; et que devien- 
draient nos âmes? Vous pouvez aussi rempêcher de 
tomber de Teau et la priver de ses autres nécessités 
aussi long^lenips qu'il vous plaira, en fermant l'un ou 
l'autre de leurs conduits naturels avec une petite che- 
ville de cire commune; mais, encore un coup, 
madame, soyez discrète et ne me réduisez point aux 
termes de me repentir d'une obéissance si aveug"le. 
— Non, non, monsieur deC..., inlerrompit-elle brus- 
quement, ne craij^nez rien, dormez en assurance et 
croyez que je mets ma colère dans de si bons fers 
qu'elle n'en sort que par ma permission. Mais, 
ajouta-t-elle, je vous avais demandé deux images et 
vous ne m'en avez apporté qu'une; songez donc à 
faire l'autre et venez demain avec le prince étranger 
manger des têtards que je ferai pêcher par mes 
nègres. » 



Sa prière était inutile, 
Je ne penchais que trop à ne la quitter pas; 
Elle avait si bien pris mon cœur dans ses appas 
Et si bien allumé mon amoureuse bile 



2i)0 L (KUVRE DE P.-CORNEILLE BLESSEBOIS 

Qu'encor que sa maison ne soit qu'un méchant trou 
Où Ton ne peut entrer sans se mettre à genou 
Et recevoir la g"outte qui distille, 

Je m'y plaisais mieux qu'au Pérou. 

Je n^avais pas fait encore dix pas pour me retirer 
qu'elle me rappela afin de me dire qu'elle se sentait 
assez de résolution pour envisag'er sans frayeur celui 
des esprits malins qui était le ministre ordinaire de 
mes volontés et le secrétaire de mes commandements, 
et que je lui donnasse cette satisfaction. J'avoue que 
tout mon sang--froid ne fut capable de m'empêcher 
d'éclater à cette extravagance; mais cette violente 
joie ne me dura pas et je lui promis sérieusement 
que je lui ferais sentir l'haleine de celui qu'elle disait. 
Cela ne la satisfaisait point; néanmoins je lui réitérai 
tant de fois que c'en était assez pour le premier essai 
et que ces sortes d'objets ne se laissaient voir que 
partie à partie ceux qui n'étaient encore que novices 
dans la profession, qu'enfin je m'en séparai sans 
autre engagement de parole. 

Je fus surpris de sa témérité, 
Son âme m'apparut dans sa difformité 

A cette prière nouvelle ; 

Car, pour dire la vérité. 
Cette pensée est si fort criminelle 
Qu'elle ne marche guère avec impunité. 

La panthère la plus cruelle 

Ne va pas se précipiter; 



LK ZOMBI DU GRAND-PEKOU 25 1 

L'instïDct qui la sait agiter 
Ouvre sa voie au devant d'elle; 
Elle a quelque religion, 
Elle craint d'offenser le lion ; 
Mais quand la femme est infidèle 
Et cherche sa perte et son trrhjichoment, 
Elle y vole légèrement 
Et fuit quand la raison l'appelle. 

Je rencontrai le prince étranger de l'autre coté de 
la rivière; je lui redis toutes ces choses comme elles 
s'étaient passées; il en eut un étonnement conforme 
au mien et me jura qu'il n'y avait point de méchan- 
ceté dont il ne la crut capable, et que le diable avait 
peut-être moins d'effronterie qu'elle pour commettre 
un crime extraordinaire. Le lendemain nous en 
fûmes convaincus par une expérience qui la doit 
rendre redoutable à tout le monde. Nous allâmes, sur 
le soir, manger les têtards dont elle nous avait con- 
viés ; mais, avant de nous mettre à table, je la priai 
de me montrer Margot, afin, lui disais-je, de con- 
naître par son aspect Télat de la disposition de son 
original. « Ah! ma foi, me dit-elle, Margot est toute 
brisée; je ne sais qui diantre a joué avec elle, mais 
elle n'a pas un membre qui soit à sa plac* . — N'oilà 
qui ne va pas mal, repris-je, et c!est justement ce qui 
me confirme dans la pensée que vous ne valez rien 
et ce qui me fait croire que le bruit n'est pas faux 
qui dit que la mère du marquis du Grand-Pérou est 



L'CEUVRE de P.-COIINEILLE BLESSEKOIS 



l)ien malade. Montrez, montrez-moi Margot, cjue je 
la visite et que je tâche à remédier à ses blessures ; je 
la guérirai infailliblement, car il n'y a pas encore 
ving-t-quaire heures que le mal est fait. » La com- 
tesse de Cocagne ouvrit un petit coffre caraïbe qui 
servait de monument aux membres mutilés de la 
pauvre Margot^ et me l'ayant enfin apportée dans les 
mains, je lui trouvai une jambe rompue, un bras 
cassé en trois ou quatre endroits, les yeux crevés et 
la tête percée de part en part de huit coups d'une 
aiguille monstrueuse. Je feignis une affliction inouïe, 
et cependant le prince étranger faisait à la comtesse 
des réprimandes proportionnées à sa faute et lui 
conseillait de chercher des voies à m'apaiser. Elle me 
donna plus de cent baisers l'un sur l'autre, après 
quoi je remis Margot dans son entier avec peu de 
peine; mais je ne trouvai pas bon de la lui rendre, 
bien que ce fût une chose vaine et ridicule, parce 
qu'elle n'offensait pas moins Dieu sur cette figure que 
si c'avait été une créature vivante et capable d'un 
véritable sentiment, puisqu'elle avait mauvaise vo- 
lonté. 

Mais quand on est né pour le vice, ' 

Malgré rempêchement, tôt ou tard on y glisse. 
Si Ton en peut parfois éloigner le sujet 

Et rompre le fatal projet, 

On en irrite la malice. 



Nous nous mîmes à table et mangeâmes de bon 



LE ZOMBI DU GRAND-PEROU 253 

appélit les têtards de la comtesse de Cocagne; et nous 
étions sur le point d'en sortir quand elle me fit res- 
souvenir de la fig-ure du marquis du Grand-Pérou et 
de riialeine du secrétaire de mes commandements 
que j'avais promis de lui faire sentir. « Pour Timage 
de votre serviteur, lui dis-je, ce n'est pas encore pour 
vous : je connais, par expérience, que vous allez trop 
vite en besogne, pour mettre dans votre pouvoir la 
vie d'une personne qui m'est chère et à qui j'ai peut- 
être de l'obligation ; mais voici une bougie qui ren- 
ferme l'esprit qui m'obéit, je la vais allumer, et quand 
il lui plaira de lui faire sentir son haleine à la com- 
pagnie, je serai quitte de ma parole. » C'était un mor- 
ceau de la cire qu'elle m'avait envoyée par le petit 
frère du baron du Marigot, qui renfermait un long 
tuyau de plume de coq d'Inde que l'économe du mar- 
quis du Grand-Pérou avait rempli de poudre à canon ; 
on aurait dit d'une chandelle, et j'avais si bien ajusté 
ce diablotin qu'il fit non seulement les effets que j'en 
attendais, mais qu'il répandit sa fumée dans le nez de 
la comtesse sans lui faire le moindre outrage, mais 
d'une manière admirable et qui semblait n'avoir eu 
qu'elle pour objet; ce qui la mit entièrement hors 
d'elle-même. Ce fut alors qu'elle crut véritablement en 
moi et qu'elle m'allait inviter à faire des miracles où 
je suis aveugle comme une taupe, quand l'engagé du 
marquis survenant, il lui fît cette petite harangue de 
la part de son maître : 



254 l'(kuvre de p,-cornkille blessebois 

« Madame, lui dit-il, Monsieur est revenu de la 
Grande-Terre, el il m'envoie vous dire que vous ne 
manquiiez pas à venir encore celle nuit faire le Zombi 
au Grand-Pérou, de traiter son économe comme vous 
avez traité son sucrier; il vous en défie, vous et 
tous ceux qui se mêlent de vous donner de bons 
avis. » 

Nous n'attendions pas le marquis si tôt, et son 
arrivée nous surprit tous ég*alement ; la parole nous 
manquait au besoin, et Peng-ag-é s'en serait allé sans 
réponse, quand, jetant des yeux instructifs sur la 
comtesse, je lui fis concevoir sur-le-champ la réponse 
qu'elle avait à faire; et comme elle est facile à émou- 
voir et qu'elle espérait beaucoup de ma protection : 
« Jules, dit-elle à l'engag-é du marquis, dis à ton 
maître qu'il n'a rien à me commander, et que si la 
fantaisie d'aller au Grand-Pérou me prend, ce ne sera 
pas sur son économe que le Zombi fera son devoir ; 
et qu'il ne se donne pas plus de hardiesse qu'il 
n'en a. » 

Bien qu'elle craignît son retour, 
Elle faisait la valeureuse, 
La perdrix menaçait Fauteur. 
La femelle artificieuse 
Est-ce un précipice profond 
Dont on ne saurait voir le fond, 
Qui pleure dans son cœur quand on la croit joyeuse 
Et rit en faisant la pleureuse. 



LE ZOMBI DU GRAND-PEROU 



L'engagé dénicha lég'èremcnt, et nous tînmes le 
conseil avec plus de prudence que nous n'en sommes 
naturellement capables. Nous avions fait partie, le 
prince élrang-er et moi, d'aller à la rivière à Gouïaves ; 
la comlesse de Cocagne m'avait prêté un cheval, il en 
avait un, mais il lui manquait une selle, et nous 
allâmes au Grand-Pérou afin d'en emprunter une. 
J'entrai franchement, et le marquis, qui était couché 
au bas, me fit toutes les caresses imaginables; mais 
sa jalousie ne me disait pas ce qu'elle en pensait. Il 
ne parla point au prince, et Son Altesse Iroise ne lui 
dit rien non plus. Après quelques discours indiffé- 
l'ents : « Je n'ai pas la clef de votre chambre, me dit- 
il; mon économe l'a mise dans sa poche. Vous le pou- 
vez appeler, il est dans les cases de mes esclaves. — 
Non, marquis, lui répondis-je, je vous rends grâces; 
mon dessein n'est pas de me reposer; nous avons lié 
partie, Son Altesse et moi, et nous monterons à che- 
val dans un moment, s'il vous plaît de nous prêter 
une selle qui nous manque. » 

Exig-er le moindre service 
D'un homme que Ton rend jaloux, 
Ce n'est pas le moyen de calmer son courroux, 
C'est un grand excès d'injustice. 

Comme j'achevais de lui faire cette prière, son 
engagé, qui avait eu l'ordre d'épier notre conduite, 
lui vint dire à Toreille que la comtesse de Cocagne 



256 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

m'avait prêté un des chevaux de l'Islets, et que je 
l'avais attaché sous la case à bag-aces. Il crut indubi- 
tablement que la belle était de la partie, et sortant 
brusquement du lit : « Jules, s'écria-t-il, que Ton me 
selle promptement un cheval » ; et un moment après 
il se rendit chez elle, où Dieu sait le traitement qu'il 
lui fit. Nous vîmes du jardin qu'en passant devant la 
case à bag-aces il fit prendre et ramener mon cheval à 
l'Islet, et cela nous obligea d'aller chez le baron du 
Marig-ot pour en emprunter un autre et une selle 
pour le prince étranger; mais il n'y avait rien à faire, 
si bien que Son Altesse s'en retourna au Grand-Pérou 
et que je restai à coucher chez le baron, à la prière 
qu'il m'en fit. 

Le barbare destin qui me livre la guerre 

Et qui me fait courber sous le poids de sa loi 

Ne m'a pas réservé quatre pouces de terre 

Ni seulement laissé de quoi 
Pouvoir, comme un renard, coucher parfois chez moi. 

Je croyais fermement que Dieu avait inspiré à ce 
jeune homme de m'arrêter, car nous avons su depuis 
que le marquis avait résolu cette nuit-là de m'assas- 
siner au Grand-Pérou; et le lendemain matin il vint 
avec une fureur démesurée pour me maltraiter chez 
sa sœur. Mais le baron, quoique son neveu, le 
repoussa à la demi-lune avec tant d'honneur et d'hos- 
pitalité que j'ai lieu de lui en être éternellement 



LE ZOMBI DU GRAND-1»ER0U 2^7 

redevable. Il est si peu capable des bruits que Ton fait 
courir à son désavantage que l'on peut dire au con- 
traire que c'est riionnéteté même, et qu'il a tant de 
modestie et de sag:esse que tous ceux qui le con- 
naissent ne peuvent lui refuser leur estime sans se 
déclarer ouvertement ennemis de la vertu. C'est une 
grande preuve que l'obstacle qu'il mit au-devant de 
l'assassinat que son oncle voulait commettre sur moi. 

Pourquoi fouler aux pieds les hommes 
Parce qu'ils n'ont ni feu ni lieu? 
Les plus fameux anges de Dieu 
Furent jadis ce que nous sommes. 
La puissance et l'autorité 
Donnent-elles l'intégrité? 
Que cette erreur est excessive ! 
Mais quoi ! le sort en est jeté, 
Soit que je meure ou que je vive, 
Je vis et meurs de pauvreté. 

Il était dimanche ce jour-là, et après que la famille 
du baron m'eut consolé de l'insulte que le marquis 
m'avait voulu faire et que nous eûmes déjeuné, nous 
allâmes à la messe, et de l'église nous revînmes au 
Marigot, où nous fîmes une débauche qui dura deux 
heures plus longtemps que le soleil. La plupart des 
principaux habitants étaient delà partie, et quiconque 
voulait mêler les blanches avec les noires se satisfai- 
sait sans empêchement dans le magasin de Benjamin 
de Gennes, où un Amour éthiopien ouvrait la bar- 

17 



258 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

rière à tous ceux qui voulaient entrer en lice. Mais 
quoi(iue la liberté fût grande, on ne fit point d'autre 
insolence, que je sache, et l'on se quitta plus honnête- 
ment qu'on n'a de coutume de se quitter du Marigot 
quand on y a fait la débauche. 

Jamais Bacchus ne fut plus rais<»niialjle, 
Jamais moins de fureur dans un excès de vin 
N'envenima la joie et la paix d'une table ; 
Aussi jamais Vénus ne parut plus aimable 
Et n'eut plus de pouvoir sur ce père divin. 

Tout le monde ava-t déjà monté à cheval, et nous 
partions aussi, le prince étranger et moi, avec La 
Sonde que nous tenions par-dessous les bras, et qui 
nous avait priés d'aller coucher lui, lorsque le vicomte 
du Garbet, s'étant peut-être ressouvenu que je n'avais 
plus d'accès au Grand-Pérou, revint au galop sur ses 
pas et me força de prendre la croupe de son cheval, 
je dis qu'il me força, car Son Altesse Iroise et La 
Sonde voulaient que je leur tinsse compagnie, et 
j'étais bien aise de m'aller reposer. 

Nous rejoignîmes dans un instant le baron du 
Marigot, et comme le vin était notre guide et que les 
ivrognes sont insatiables, nous nous rendîmes chez le 
chevalier de la Gabesse-Terre. Nous y trouvâmes M. de 
La Groix, et après avoir tous bu à la santé l'un 
de l'autre du vin de deux bouteilles que l'oncle et le 
neveu avaient apportées^ nous allâmes en faire autant 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU SSq 

chez M. Dufaux; niais nous n'y arrivâmes que le 
vicomte du Carbet et moi, car le baron du Marigrol 
'était secrètement dérobé à la faveur des ténèbres. 
M"»^ Dufaux ouvrit en chemise et nous dit que son 
mari ny était pas; mais le vicomte l*eut bientôt 
trouvé, et nous achevâmes là de vider notre bouteille, 
et nous leur donnâmes le bonsoir. 

La belle que Ton réveilla 
Avec douleur s'était levée ; 
Notre départ la consola 
Du chagrin de notre arrivée. 

Je croyais raisonnablement qu'après avoir Tant 
rôdé, le vicomte m'allait mener coucher au Carbet ou 
chez son neveu; mais, sur ce que je me plaignais 
qu'il n'en prenait pas le chemin et que je ne pouvais 
plus me tenir à cheval : « Mon frère est ce matin 
reparti pour la Grande-Terre, me dit-il ; et il m'a prié 
de ne retourner point au Carbet que premièrement je 
n'eusse vu comme les choses se passent au Grand- 
i'érou : nous y allons, et au retour je vous mènerai 
chez ma sœur. — Bon, bon, répondis-je, ce sont 
[)lutôt les affaires de la belle petite nég-resse au 
prince étranger qui vous mènent que celles de votre 
frère ; mais cela ne dit rien, allons où il vous plaira, 
pourvu que vous meniez votre cheval plus douce- 
ment; aussi bien je fis hier serment à la comtesse de 
Cocagne que je la verrais aujourd'hui à quelque 



26o ' l'œuvre de p. -corneille blessebois 

licure que ce fût. — Si mon frère vous y attrape, 
reprit le vicomte, il vous cliaponnera, je vous en 
avertis ; prenez-y g-arde. — Il ne m'y attrapera pas ce 
soir, répliquai-je, puisqu'il est à la Grande-Terre. 
Ohlig-ez-moi seulement de ne vous en aller pas sans 
moi, je n'arrêterai qu'un moment. » Le vicomte 
donna son cheval à son nèg-re, qui ne nous avait 
point quittés; il alla au Grand-Pérou, et je fus chez 
la comtesse de Cocagne. 

De même qu'un dauphin n'arrête 
Et ne repose point ni la nuit ni le jour, 
Encor que l'humide séjour 
Soit agité par la tempête, 
De même l'homme est sans arrêt. 
Le jour et la nuit il est prêt 
A faire une action rebelle. 
Son oreille s'ouvre au péché, 
Il le trouve quand il l'appelle, 
En quelque lieu qu'il soit caché. 

« Vous venez bien tard, me dit-elle ; où avez-vous 
laissé le prince étrang-er? — Je l'ai envoyé faire le 
Zombi chez la marquise de Saint-Georges, répondis-je, 
et demain vous entendrez dire qu'il aura fait tant de 
ravag-es pour votre service, que vous l'en aimerez 
davanlag-e de moitié. — Vous l'avez donc rendu invi- 
sible? reprit-elle. — Oui, madame, continuai-je, et 
d'abord que vous m'aurez rendu heureux, j'irai aussi 
épouvanter la mère du marquis du Grand-Pérou 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU a6l 

comme vous m*en avez prié plusieurs fois. » Mes 
vœux furent agréablement reçus ; ensuite de quoi 
elle me reconduisit jusqu'au bord de la rivière, où 
son dessein était de se laver. L'envie me prit de la 
voir toute nue, et j'attendais qu'elle eût quitté ses 
habits et sa chemise pour m'en aller; mais cette belle 
masse de chair ne m'eut pas plutôt frappé la vue, 
et mes yeux n'eurent pas plutôt reçu l'éclat de la 
neige de son beau corps que mon cœur fut allumé 
d'une nouvelle flamme et que je retournai à mon 
vomissement avec une passion que je n'avais point 
encore ressentie. Elle s'aperçut avec joie de la gran- 
deur de mon ravissement, et, sans mentir, je lui 
débitai mille gentillesses sur la sienne, qu'il me serait 
impossible de redire, quand même le respect ne me 
le défendrait pas. 

Cette femme prostituée 

A dans ses dangereux transports 

Fait perdre la vie aux plus forts ; 

L'île en est toute infatuée. 

L'ange terrible autant que laid 

En use comme d'un filet 

Pour perdre nos débiles âmes. 

Son adresse amollit le fer, 

Et sa maison pleine de flammes 

ïlst sur le chemin de l'enfer. 

J'étais déjà levé pour la (luitter, quand elle me pria 
de la rendre aussi invisible, a Cela ne se peut, hii 



262 l'q:uvre de p. -corneille blessebols 

dis-jc, pour celle nuit, atlendez à demain. — Xon, 
répondit-elle, n'attendons point à demain, je vous en 
prie. — Puisque vous voulez tout savoir_, repris-je, 
sachez, madame, que la manière dont j'ai rendu le 
prince élrang-er invisible, et que je le vais aussi 
devenir, n'a rien de commun avec celle dont vous 
l'étiez quand vous fîtes le Zombi au Grand-Pérou. 
C'est en esprit que nous allons celle nuit voltiger de 
çà et de là, tandis que nos corps resteront dans les 
aziers, ou sous quelque roche écartée du chemin. — 
Eh bien, interrompit-elle, n'importe, menez-moi avec 
vous ; me voici déjà toute nue^ et mon corps est assez 
bien ici. — Vous êtes opiniâtre, madame, lui dis-je 
encore; mais enfin je veux tout ce que vous voulez, 
et je ferais en sorte que les Zombis de ronde, qui 
sont mes petits cousins, viendront vous enlever ; mais 
je vous avertis d'être couchée sur le dos, d'avoir la 
bouche et les yeux fermés, car si vous veniez à sortir 
de votre place, à voir ou à parler, ce serait fait de 
votre vie. Vous entendrez peut-être des voix qui 
tâcheront de vous la faire articuler ; donnez-vous-en 
bien de garde ; les esprits sont malins, ils vous séduiront 
si vous êtes crédule, et j'aurais beaucoup de douleur 
s'il vous arrivait du mal. Je vais préparer les choses 
qui sont nécessaires à mon essor. Adieu, madame; 
si vous voulez venir, observez bien ces lois; sinon bai- 
gnez vous, et retournez à la case, ce sera le plus 
court. » 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU 203 

Quand un peu rentré dans moi-môme, 

Je découvre mon mauvais fruit, 

Je suis comme un enfant la nuit 

Qui voit un spectre pîlle et hlôme, 

Je suis plus agité cent fois 

Que les vertes feuilles d'un bois 

Battu du soufle de Borée. 

Mais, hélas ! un moment après, 

La girouette est revirée, 

Je songe à de nouveaux apprêts. 

Je me hâtais tellement de m'éloigner de cette folle, 
pour rire à mon aise de sa facilité, que je tombai de 
tout mon long dans la rivière. Je rencontrai le fer- 
mier du comte de Bellemontre sous la case à bagaces 
du marquis du Grand-Pérou; il était pour le moins 
aussi gris (fue moi. Je lui contai mon naufrage et lui 
conseillai de prendre garde à lui, et ensuite je pris 
la croupe du cheval du vicomte du Garbet, qui me 
conduisit chez son neveu. Je leur fis un récit fidèle 
de ce qui s'était passé entre la comtesse de Gocagne 
et moi ; mais ils crurent que je leur en donnais à 
garder et n'en firent point de compte. Le baron du 
Mérigot me donna son hamac et fut se coucher dans 
un lit qui est dans leur salle, malgré son oncle qui 
voulait remmener au Garbet. La mère du baron eut 
aussi la bonté de se relever pour me donner du linge, 
car je faisais pitié, et le froid m'avait transi. Je dormis 
comme une marmotte, et il y avait, je crois, plus de 



204 l'œuvhe dk p.-cokneille blÈssekois 



trois heures que j'étais couché, quand le vicomte du 
Carbet revint encore prier son neveu d'aller avec lui. 
Ils s'évanouirent en un clin d'oeil, et la mère du baron 
descendit dans ma chambre et causa fort longtemps 
avec moi. Elle se plaig-nait que son frère débauchait 
son fils, et témoignait beaucoup de chagrin de les 
voir aller courir le guilledou à une heure indue et 
presque tout nus. Elle aurait parlé toute la nuit, mais 
je m'endormais dans mes réponses, et sa charité ne lui 
permit pas de me priver plus longtemps d'un repos 
dont j'avais un besoin extrême. Le soleil était déjà 
levé que j'étais encore au lit, et je m'habillais lente- 
ment, quand le nègre du vicomte du Carbet vint chez 
ia mère du baron du Marigot quérir les habits de son 
fils et un cheval pour l'aller quérir. Un moment 
après, j'allai chez le chevalier de la Cabesse-Terre, où 
je trouvai le prince étranger qui achetait une grosse 
de gants, et qui m'en donna une paire. Nous bûmes 
de l'eau-de-vie et j'obligeai Son Altesse Iroise à 
venir avec moi chez la mère du baron, pour montrer 
aux jeunes demoiselles à faire de la frange d'or et 
d'argent. Il m'apprit en chemin qu'il avait déjà rendu 
visite à la comtesse de Cocagne, et qu'elle lui avait 
dit que j'étais un trompeur; qu'au lieu de la faire 
aller en esprit épouvanter les peuples du Marigot, 
€onime je lui avais promis, j'avais fait venir des 
^ombis autour d'elle, qui lui avaient fait mille espiè- 
g-leries, et qu'elle n'avait plus envie de m'aimer ; que 



LE ZOMBI DU GRAND-PEROU 205 

néanmoins il avait calmé son courroux, et (juMl ne 
doutait point que je ne refisse bien ma paix. 

J'ai les oreilles d'un sonneur, 
Je ne m'étonne pas du bruit de la comtesse ; 

Elle a, dis-je, perdu l'honneur, 

Rien ne lui donne mal au cœur, 
Et ce qui s'est passé n'est qu'une gentillesse. 

Nous trouvâmes bonne compag-nie chez la mère 
du baron du Marigot. Benjamin de Gennes, qui était 
du nombre et qui ne perd pas une parole des 
nouvelles qui se débitent chez le nouvel hôte^ nous 
conta que le bruit était commun des violences que 
l'on avait faites la nuit passée à la comtesse, et que 
Ton m'en accusait principalement. « Ah ! répondit la 
mère du baron, pour le coup je suis témoin de l'in- 
justice que l'on fait à M. de G...; il a couché céans, 
j'ai causé avec lui une bonne partie de la nuit, et 
nous rendrons témoignage, s'il le faut, qu'il n'est point 
sorti de son hamac depuis dix heures et demie tout au 
plus, que je lui donnai du linge pour changer. — La 
vérité est ferme, dis-je aussi à Benjamin de Gennes, 
et le mensonge est faible, il se dissipe comme un 
nuage, et je vais envoyer quérir la comtesse de 
Cocagne, pour vous faire connaître qu'elle n'a point 
de plaintes à faire de moi, ou du moins qu'elle n'en a 
point de la nature de celles dont la chronique scan- 
leuse m'accuse. » 



^06 l'(i:i:vke de p. -corneille blessebois 

Je me sentais tant d'innocence 
De tout ce qui s'était passé 
Que j'en faisais en conscience 
Moins d'estime et de cas que d'un verre cassé. 
Ah ! me disais-je à la sourdine, 
Le lion marclie à la rapine 
Avec une fierté de roi ; 
A son aspect, on song-e à soi 
Plus qu'aux moutons qu'il extermine; 
De crainte de plus g^rand danger, 
Cliacun le laisse ravag-er; 
Mais lorsque des bois il se coule 
Dans les hameaux quelque renard, 
Il ne surprend point une poule 
Sans mettre sa vie en hasard. 

Il n'y avait pas un quart d'heure que je lui avais 
envoyé un nègre quand le sien me vint dire à 
l'oreille qu'elle était à la barrière et qu'elle demtindait 
à me parler. Je la fus trouver, et je commençai 
par lui faire des reproches. Jamais je ne lui ai vu 
l'air plus effronté qu'elle l'avait ce jour-là. « C'est à 
moi à vous quereller, me dit-elle; et vous jouez mon 
personnag-e. Vous ne m'avez pas mal dupée, monsieur 
de G... ! Vos diantres de petits cousins m'ont fait 
mille folies ; ils m'ont piqué les fesses, mordu le 
bout du nez et arraché la moitié de la barbe de celui 
que vous aimez tant. Jamais de petits singes n'ont 
pris tant de plaisir à plumer une pauvre poule qu'ils 
semblaient en prendre à me l'arracher poil par poil. 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU 267 

Ils ont fait tout leur possible pour me faire parler et 
pour m'ouvrir les yeux que j'avais bandés avec mon 
mouchoir. Ils ont même emprunté la voix du 
vicomte du Garbet et du baron du Marig-ot, et m'ont 
mis un chapelet dans le bras pour me faire accroire 
qu'ils n'étaient pas des esprits malins, mais je n'ai 
pas été si sotte que d'ajouter foi à leurs tromperies. 
Ils prenaient toutes sortes de figures et je croyais 
parfois avoir une centaine de rats sur le visage, sur 
le corps, et a^i bout des doigts des pieds et des 
mains, où, comme vous voyez, ils m'ont honnêtement 
mordue. — Ne vous ont-ils fait que cela, madame? 
lui dis-je. — Hé ! répondit-elle, que voudriez-vous 
que des rats m'eussent fait autre chose que de me 
mordre? — Mais, repris-je, ceux qui avaient emprunté 
la voix du vicomte de Garbet et du baron du Marigot 
n'ont-ils pas porté leurs mains profanes sur celui que 
j'aime tant? — Ne vous ai-je pas dit, répliqua-t-elle, 
que ceux-là m'ont mis un chapelet au bras et qu'ils 
m'ont plumée, piqué les fesses et même fouettée avec 
des branches; mais pourtant celui qui parlait comme 
le baron du Marigot ne voulait pas que l'autre me 
fouettât, et il lui disait : « Fi ! fi ! mon oncle, pour- 
quoi maltraiter cette pauvre femme ? Ramenons-la à 
sa case : le jour vient, et tout le monde la verrait là. » 
— Eh bien, madame, lui dis-je, que ne croyiez-vous 
celui-là? c'était un bon esprit qui avait pitié de votre 
faiblesse et à qui vous ne devez point vouloir de 



y.()8 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

mal. Ils ne vous ont pas liée et garrotée, comme le 
bruit en court, puisque même vous confessez qu'ils 
n'ont put obtenir de votre opiniâtreté de vous ôter 
d'une place où vous pouviez être exposée à la vue et à 
la risée de tout le monde. — TVous me l'aviez 
défendu, méchant garçon, répondit-elle, et je croyais 
d'autant plus aisément que c'étaient des esprits 
malins qui me faisaient tant de niches que tout à 
l'entour de moi cela sentait le soufre si fort que le 
cœur me manquait à tout moment. — Cela n'avait 
garde de manquer à sentir le soufre, lui répartis-je 
en riant, car les Zombis ne volent jamais pour épou- 
vanter le peuple qu'ils n'aient dans les mains des 
torches qui en sont composées; et vous êtes bien 
heureuse, madame, de ne les avoir pas vues, car 
leur aspect est mortel, et personne des humains n'en 
peut supporter la sombre lumière. » 

Elle resta sans répE^rtie 

A ce discours qui ne vaut rien : 

La nature est si pervertie 

Qu'on croit mieux le mal que le bien. 

Nous en étions là de notre conversation quand 
Benjamin de Gennes, le prince étranger, le vicomte 
du Carbet, le baron de Marigot, son petit frère, sa 
mère, ses sœurs et sa nièce survinrent et prièrent la 
comtesse de Cocagne d'entrer à la maison. Elle ne se 
Qt point déchirer, et dès que l'on eut pris des sièges, 



LE ZOMBI DU GI\AND-PÉI10U 269 

la conversation roula sur les Zombis du Grand-Pérou 
et sur ravenlure de la nuit passée. Elle demeura 
d'accord d'avoir fait Tesprit; mais elle nia qu'elle eût 
été maltraitée et vomit mille imprécations contre ceux 

qui faisai(Mit ('(nirir do toiles impostures. 

Bien que couverte d'infamie, 

Elle soutint avec hauteur 

Que la sag'esse était sa sœur 

Et la prudence son amie. 

Ainsi, parfois un assassin, 

Prend la robe de capucin 

Pour mieux jouer son personnag^e; 

Ainsi, le plus souvent je lis 

Qu'une louve court au carnag-e 

Couverte de peau de brebis. 

Je crois que l'on n'a jamais tant ri chez le baron 
du Marigot que l'on y rit cette matinée; chacun de 
nous avait ses raisons pour rire, et si je n'eusse pas 
eu mon dessein formé de partir pour la Basse-Terre, 
je m'imagine que la curieuse comtesse m'aurait nou- 
vellement prié de la rendre invisible, car elle ne se 
souvenait déjà plus de la peine qu'elle avait soufferte, 
et les épines de ce commencement de notre intrigue 
lui donnaient envie d'en venir aux roses qu'elle se 
figurait dans sa fin; mais j'avais un cheval arrêté, et 
je ne pouvais différer mon voyage sans courir risque 
de le faire à pied, ce qui m'aurait été une grande 
fatigue. La comtesse de Cocagne, (|ui ne pouvait con- 



•A-jo l'œuvre de p.-corneille blessebois 

sentir à mon départ, voyant enfin que j'y étais déter- 
miné, me demanda, la larme aux yeux, une heure de 
remise pour aller emprunter un cheval, afin de pou- 
voir m'accompag'ner avec bienséance; mais l'économe 
du marquis lui ôta ce cheval d'entre les jambes, de 
manière que je fis mon chemin tout seul, après néan- 
moins que le vicomte du Carbet et le baron du Marigot 
m'eurent protesté, avec d'horribles serments, que non 
seulement ils n'avaient point trempé leur pain bis 
dans le pot au lait de la comtesse de Cocagne, mais 
que même ils n'en avaient pas eu la pensée ; et je con- 
nus à plusieurs marques qu'il y avait de l'innocence 
dans leur fait. Ceux qui auront plus de clairvoyance 
que moi pourront peut-être en juger autrement ; quoi 
qu'il en soit, je m'en lave les mains. 

Rien ne se peut longtemps cacher à l'homme sage ; 
Gomme dans le clair cristal d'un ruisseau. 
On voit reluire son tableau 
Quand on s'y lave le visage; 
Ainsi l'homme sage et prudent 
Avec facilité comprend 
A l'aspect d'une créature 
Ce qui se passe dans son sein, 
Sans que jamais la conjecture 
Trompe un si merveilleux dessein. 

Je réfléchis mille fois, en marchant, sur l'aventure 
du Zombi du Grand-Pérou et sur la facilité de la com- 
tesse de Cocagne; et mon âme prenait plus de cou- 



LE ZOMBI DU GRAND-PEllOU 2?! 

leurs difrérentes qu'un caméléon. Mon péché me fai- 
sait peur quand j*envisag:eais le ciel, mais je le trouvais 
si beau ([uand je regardais la terre que même je ne 
doutais point que les hommes ne m'en dussent avoir 
beaucoup d'obliiration et qu'ils ne pussent, sans 
ing-ratitude, refuser leurs louanges à cette victoire 
amoureuse et des myrtes à mon front. C'est de cette 
façon que le péché nous bouche les yeux et qu'il nous 
ôte l'usage de la raison ; car enfin, quoi que lie mortel 
puisse faire, 

11 ne peut trouver de sagesse 

Ni de conseil contre sou Dieu; 
Son vain raiîionnement n'est que pure faiblesse, 

11 voit son enfer en tout lieu. 

L'homme est si rempli de ténèbres, 
Depuis le premier jour que le cruel serpent 

Sur son fragile cœur répand 
Le miel empoisonné de ses conseils funèbres; 

Il est tant, dans ses actions, 

Possédé par ses passions 

Que cet aveugle de naissance, 

Sans pouvoir sortir de l'enfance. 
Tombe cent fois le jour dans^Ia fosse aux lions. 



Voilà comme je passais le pinceau sur l'ouvrage de 
mes mauvaises œuvres et comme je soupirais de dou- 
leurs sur ma facilité à me laisser aller aux délices de 
la chair. Mais ces bons mouvements ne firent que 



272 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

passer, et de la confession de mes fautes je tombai 
tout d'un coup dans l'insolence de les vouloir excuser 
par des exemples fameux dans l'antiquité. 

Quoi ! disais-je en moi-même, ainsi qu'un méchant homme, 
Adam, Loth et Samson, 
David et Salomon 
N'ont-ils pas tous mordu dans la fatale pomme? 

Je l'ai cent fois ouï dire au sermon. 
Si donc il est constant que de si bonnes âmes 

Ont brûlé de l'amour des femmes, 

Las! qui suis-je, moi, malheureux, 
Pour résister à de pareilles flammes? 

Serais-je bien pius sage qu'eux? 
Cesse, mon cœur^ d'avoir tant de tristesse : 
Tout le monde n'a pas la vertu ni l'adresse 

De parer les coups de la chair. 
Les diables déchaînés dans les plaines de l'air 
M'ont fait subtilement tomber dans la mollesse; 

Mais je n'ai pas, en fin renard, 

Surpris la poulette à l'écart. 

Nous avons eu sa jouissance 

Sans employer la violence; 
Et ce fut elle enfin qui séduisit le coq; 
Le coq, doux au possible et plein de complaisance, 

Ne fit que consentir au choc. 

Si mes prédécesseurs en gloire 

Avaient sur ce corps ivoirin 

Gravé leurs noms de leur burin, 
Leur nombre ne pourrait entrer dans ma mémoire. 

A peine le sein lui perçait 

Que la belle déjà dansait 



LE ZOMBI DU GRAND-PÉROU 278 

Le doux passe-pied de Bretag^ne, 
Avec le charmant flageolet, 
Sous le feuillag-e de Cocagne, 
Avec le maître et le valet. 

Ces belles pensées, dont le ciiel me punit justement, 
me servirent d'entretien jusqu'aux Trois-Rivières. J'y 
mis pied à terre chez Cadol, et ce bon garçon n'oublia 
rien de sa civilité naturelle pour me recevoir agréa- 
blement. Nous soupâmes tête à tête et avec autant de 
tranquillité et de dégagement des inquiétudes de la 
vie que Félix IV après son pontificat dans le château 
de Ripaille. Je lui donnai le divertissement du récit 
du Zombi du Grand-Pérou et de la folie de la com- 
tesse de Cocagne. « Je ne trouve rien de fort criminel 
là-dedans, me dit-il, et vous n'êtes pas la cause des 
fautes que le diable fait faire à tous ceux qui le 
cherchent. Néanmoins je vous plains, et le mauvais 
état de votre fortune présente me fait craindre qu'on 
ne s'en serve de prétexte à vous rendre criminel et 
que la médisance, qui n'épargne personne, n'empoi- 
sonne l'innocence de votre volonté et ne vous rende 
responsable de la conduite du public. Je ne vous le 
cache point, continua-t-il, on dit hautement que vous 
êtes sorcier et qu'il n'y a rien de surprenant dont 
vous ne vous mêliez avec réussite. Le bruit tue, et 
quand on voit un chien qui se noie, personne ne lui 
donne du secours. — Vous avez raison, répartis-je, 
et loin d'être favorable à celte malheureuse bêle, 

18 



27^1 l'œuvre de p.-corneille blessebois 

Chacun va, la pierre à la main, 

Grossir ce spectacle inhumain 

Et seconder son infortune. 
Ainsi, mon cher Cadot, quand le pauvre est à bas, 

Chacun sur son corps en jeKe \mm\ 

Afin d'avancer son trépas. 

Qu'un pauvre tombe de faiblesse, 
Ou dit incontinent qu'il tombe du haut mal; 
Le pauvre, quoi qu'il fasse, est un pauvre animal 

Dont partout le riche se blesse. 
C'est vainement qu'il est tranquille et doux, 
Ciuinin fuit son abord, il est hué de tous; 

On ne chérit que la richesse. 

Qu'un riche tombe du haut mal. 
On dit incontinent qu'il tombe de faiblesse. 

L'or est un merveilleux métal. 

Cette contagion est telle 

Qu'elle se répand en tous lieux ; 

C'est un vent pestilentieux 

Que souffle quelque ange rebelle. 

L'or fait plus fléchir de genoux 

Que le sang de l'Agneau très doux 

Qui soufl^rit une mort très aigre; 
Cette erreur est si grande et ce faible est si fort 
Qu'on imposait la charge et le joug au bœuf maigre 

Quand on adorait le veau d'or. 

Chaque médisant empoisonne 

La cause de l'homme indigent : 

C'est assez qu'il n'ait point d'argent 

Pour être ce qu'on le souponne; 
Tous les hommes pour lui sont autant d'ennemis ; 

En vain n'aurail-il rien commis. 



LE ZOMBI DV GRAND-PEROU ajS 

La médisance se l'immole, 
Kt ce monstre inhumain dont Dieu le veut punir 
Est comme un oiseau qui s'envole 
Et qu'on ne saurait retenir. 

On jug^e de moi, continuai-je, par la couleur dé 
mes plumes, et Ton me croit fort subtilisé à cause que 
j'habille parfois une ode en épîlre et que je sais un 
peu appliquer Fazur et le corail sur les yeux et sur la 
bouche de Philis ou de Sylvie; enfin je déplais parce 
que, Dieu merci, je ne suis pas tout à fait semblable 
à beaucoup d'autres à qui mes conquêtes donnent de 
la jalousie, et que je sais naturellement Tart de rendre 
pitoyable le cœur d'une femme et de découvrir Vénus 
au sig-ne de la Vierg^e. » Nous causions de cette sorte, 
Cadot et moi, quand le sommeil,, qui ne fait g^uère 
plus de quartier que la médisance, mais dont les 
blessures sont agréables et salutaires, nous porta 
dans ses bras jusqu'au point du jour, que je montai 
à cheval afin d'achever mon voyage. J'étais si débile 
et le ca'ur me faisait si lirand mal, que je mettais pied 
à terre à tout moment pour me soulager; je n'allais, 
pour ainsi dire, que par ressorts et par machines, et^ 
toutefois, il n'était pas encore deux heures de soleil 
que j'avais atteint leDos-d'Ane : c'était beaucoup pour 
moi en l'état où j'étais, mais il est vrai aussi que 
toute ma force était épuisée et ({ue je perdais courage 
quand je considérais avec étonnement l'àpreté de 
celte montagne. 



276 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

Je m'écriai cent fois sur ce Dos-d'Ane, 
Sans qu'il me dût entendre ou me pût écouter : 
« Ah ! pourquoi n'es tu pas, ô cruelle montagne. 
Aussi douce à descendre et facile à monter 
Que la comtesse de Cocagne ! » 

Enfin, je me reposai tant de fois que je m'y évanouis 
d'une manière extrême. Je commençais à reprendre 
mes esprits quand j'aperçus à mes côtés Florimond 
et Nicolas Sergent, qui me secouraient avec beaucoup 
de charité et qui m'avaient fait revenir avec de l'eau- 
de-vie. Je leur en témoignai ma reconnaissance du 
mieux qu'il me fut possible, et Florimond, prenant la 
parole et me regardant pitoyablement : « Où allez- 
vous, pauvre homme? me fit-il. Êtes-vous donc las de 
vivre, que vous prenez ainsi volontairement le chemin 
de la mort? Rebroussez chemin, poursuivit-il, ou si 
rien ne vous peut empêcher de vouloir mourir et que 
votre heure soit enfin venue, retournez au moins 
mourir dans les bras de la comtesse de Cocagne, et 
n'attendez pas que le trône que l'on vous prépare à 
la Basse-Terre, par l'ordre de la justice, soit achevé. 

— Ce n'est pas une raillerie, me dit aussi Nicolas Ser- 
gent, et l'on assure que vous avez fait des choses si 
prodigieuses et si criminelles que je ne doute point 
que l'on ne vous justicie avant de faire votre procès. 

— En vérité, leur répondis-je sérieusement. 

Je suis fort étonné de ce que vous me dites, 

Mais je crains peu pour mes vieux ans. 



LE ZOMBI DU GRAND-PEROU 277 

Car sans doute le ciel donnera des limites 

A la cruauté des méchants. 
Je Tavoue, il est vrai, j'ai baisé la comtesse, 
Tout le monde le sait, jusqu'aux petits enfants, 

C'est un effet de ma faiblesse, 
Mais l'amour fait tomber jusques aux éléphants; 
Et pour vous dire tout et ne vous tenir g-uerre, 
Qu'ai-je fait que n'ait fait toute l'ile entière? 

— Il est vrai, reprit Florimond, que la comtesse 
de Cocag-ne est le plastron public, et que personne ne 
se morfond à sa porte; mais ne vous y trompez point, 
monsieur de C..., ce n'est pas pour avoir mordu à la 
grappe que l'on vous menace de la mort; on met au 
jour tous les effets de la magie qui vous ont couronné 
chez le petit dieu des cœurs, et vous ne mourriez pas 
innocent si tout ce que Ton dit était véritable. 



Pour rendre vos maux plus énormes, 

On les décrit diversement : 

Celui-ci jure fortement 
Que la comtesse prend par jour diverses formes; 

Qu'un soir il la vit en taureau 

Qui fendait le cristal de l'eau 

Pour passer dans votre savane, 

Et qu'à quatre ou cinq pas de là 

Elle se convertit en âne, 
Et que d'un ton mortel cet âne lui parla ; 

Mais son cœur fut saisi de crainte, 

Et, tout prêt à s'évanouir. 



■A-jS l'œuvre de p.-gorneille blessebois 

Ce vrai baudet ne put ouTr 
Ce que lui dit l'ânesse feinte; 
Il se ressouvient toutefois 
Que la bête lui dit deux fois : 
(( Où courez-vous si tard, mon frère? » 
Ainsi mal à propos parle ce rapporteur, 
Ce cruel au cœur de vipère 
Qui dépose contre sa sœur. 

Celui-là, non moins infidèle 
Et peut-être plus fourbe encor que le premier, 

Dit qu'un jour, chassant au ramier 

Vers la maison de cette belle, 
11 en vit un sur le haut d'un sureau 

Qui lui faisait tout à fait beau, 

Qu'il le tire et le jette à terre; 

Mais que, baissé pour l'amasser, 
L'oiseau se change en femme, et la femme le serre 

Et le force de l'embrasser. 

L'un dit qu'il l'a vue en truie, 

Avec quinze marcassins blancs. 
Vers l'endroit du marquis par où passent ses gens 

Pour entrer dans la sucrerie ; 

Et qu'en ce verdoyant pâtis 
La laie en belle humeur et ses quinze petits 

Dansaient sur les pieds de derrière, / 
Tandis qu'au milieu d'eux, un bouc à poil de rat 

Chantait en langage vulgaire 

Le ballet qu'on danse au sabbat. 

L'autre jure et rend témoignage 
Qu'une nuit cet esprit malin 



LE ZOMBI DU GRAND-PEROU 



279 



Donnait à manger au moulin, 

Qui tournait comme un vent d'orage, 

Et qu'enfin, lasse de ce jeu. 

Il la vit briller comme un feu 

Qui dévore une vieille planche; 

Qu'alors s'envolanl, elle dit : 

« Puisqu'il est aujourd'hui dimanche. 

J'ai dû mettre mon bel habit. » 

On ajoute à cette fadaise 
Que tout l'enfer dernièrement 
La baisa successivement 
La nuit au pied de la falaise; 
Que vous évoquiez les démons, 
Dont vous savez et les rangs et les noms, 
Pour leur faire ce sacrifice. 
Et qu'enfin cette nuit vous fîtes mille efforts 
Pour tirer de cette novice 
Sa bienvenue en votre corps. 

— Si tout cela était vrai, interrompis-je, je serais 
le plus habile homme du monde, et je vous aurais 
épargné la peine de me secourir. Il y a longtemps 
que je serais à la Basse-Terre; et le Dos-d'Ane, au- 
dessus duquel je me serais élevé, ne m'aurait point 
fatigué au point que je le suis. Mais il n'y a rien de 
surnaturel dans mes productions; il y a seulement de 
l'imprudence et de l'indiscrétion, et je ne crains point 
mes faux témoins. 

Celui qui peut me faire injure 
Pour m'être un peu trop récréé 



28o l'œuvhe de p.-corneille blessebois 

Sait fort bien que Dieu m'a créé 
Et qu'il aime sa créature; 
Ouand il serait aussi mauvais 
Qu'il a de douceur et de paix, 
Il consulterait son oracle. 
Mais enfin si l'on pend ma chair, 
Messieurs, sera-ce un g^rand miracle 
De voir une corneille en l'air? 

En terminant ce discours, qui les fit rire, je les 
remerciai de nouveau, je pris cong-é d'eux, et je 
gag-nai enfin la Basse-Terre, où l'on m'attendait 
avec impatience pour me log-er dans la plus sale 
et la plus profonde basse- fosse qui soit dans le 
château. 



FIN 



LISTE 

DES PERSONNAGES QUI FIGURENT DANS 

Le Zombi, 



Le marquis du Grand- Pérou. 

La mère du marquis. 

La sœur du marquis, mère du baron du Marigot. 

Jules, eng-ag-é du marquis. 

Le grand économe du marquis. 

Le vicomte du Carbet, frère du marquis. 

Un nègre du vicomte. 

Le baron du Marigot, neveu du marquis du Grand- 
Pérou et du vicomte du Carbet. 

Un petit frère du baron. 

Les sœurs du baron. 

La nièce du baron. 

La comtesse de Cocagne, maîtresse du marquis du 
Grand-Pérou. 

Roland le Débonnaire, mari de la comtesse. 

Un nègre de la comtesse. 



282 l'œuvre de p. -corneille blessebois 

Le comte de Bellemonlre, beau-frère de la comtesse 

de Cocagne. 
Le fermier du comte. 
Le chevalier de la Cabesse-ïerre. 

M. de G (de Corneille-Blessebois, auteur du Zo/n/;/). 

Son Altesse Iroise, prince étranger. 

Le petit-neveu de Son Altesse Iroise. 

Boûé, Irois. 

Benjamin de Gennes. 

Le marquis de Saint-Georges. 

Le bonhomme La Forest. 

M. de La Croix. 

La Sonde. 

M. Dufaux. 

M"« Dufaux. 

Cadot. 

Florimond. 

Nicolas Sergent. 



TflBliE DES IWATIÈHES 



Introduction i 

Essai bibliographique 7 

Le Rut ou la Pudeur éteinte i3 

Première partie 19 

Deuxième partie 69 

Troisième partie ii5 

Lupanie, Histoire amoureuse de ce temps 169 

Le Zombi du Grand-Pérou 219 



Bibliothèque des Curieux 

4, rue de Furstenberg — PARIS 

■Cxfraif du Catalogue 

Les Waîtres de l'Amour 



Collection unique des œuvres les plus remarquables 
des littératures anciennes et modernes traitant des 
choses de l'amour. 



L'Œuvre du Divin Arétin (2 vol.) chaq. vol. . . . 12 fr. 

L'Œuvre du Marquis de Sade 12 » 

L'Œuvre du Comte de Mirabeau 12 » 

L'Œuvre du Chevalier A. de NerciatiZ vol), chaque 

volume 12 » 

L'Œuvre de Giorgio Daffo 12 » 

L'Œuvre libertine de Nicolas Chorier 12 » 

L'Œuvre libertine des poètes du XIX^ siècle . . . 12 » 

Le Théâtre d'amour au XVJII^ siècle 12 » 

Le Livre d'amour de l'Orient (I). Ananga-Ranga . 12 » 
Le Livre d'amour de l'Orient (II). — Le Jardin 

parfumé 12 » 

Le Livre d'amour de l'Orient (III). — Les Kama- 

Sutra 12 » 

Le Livre d'Amour de l'Orient (IV). — Le Bréviaire 
de la Courtisane. — Les Leçons de l'Entre- 
metteuse 12 » 

L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie (xviiie 

siècle) 12 » 

L'Œuvre de John Cleland (Mémoires de Fanny 

mil) 12 » 

L'Œuvre de Restif de la Bretonne 12 » 

L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie 

^ (xv» siècle) 12 » 

L'Œuvre libertine de l'Abbé de Voisenon 12 »' 

L'Œuvre libertine de Crébillon le fils 12 » 

Le Livre d'amour des Anciens 12 » 

L'Œuvre libertine des Conteurs russes 12 » 

L'Œuvre libertine de Corneille Dlessebois (Le 

Rut) 12 » 

L'Œuvre de Choudart-Des forges (Le Poète liber- 
tin) 12 » 



L'Œuvre de Fr, Delicado (La Lozana Andnlusa) . 12 fr. 

L'Œuvre du Seigneur de Brantôme , . . 12 » 

L'Œuvre de Pigault-Lebrun 12 » 

L'Œuvre de Pétrone 12 » 

L'Œuvre de Casanova de Selngalt 12 » 

L'Œuvre priapicjue des Anciens et des Modernes. 12 » 

L'Œuvre de Boccace Florentin {}) 12 » 

L'Œuvre poétique de Charles Beaudelaire. ... 12 » 

L'Œuvre des Conteurs espagnols 12 » 

L'Œuvre badine d'Alexis Piron 12 » 

L'Œuvre badine de l'Abbé de Grécourt 12 » 

L'Œuvre amoureuse de Lucien 12 » 

L'Œuvre galante des Conteurs français 12 » 

L'Œuvre de Choderlos de Laclos (Les Liaisons 

dang-creuses) (épuisé) 

U Œuvre des Conteurs allemands (Mémoires d'une 

Ghanleuse) 12 » 

L'Œuvre des Conteursanglais (LsiYénusmdienne). 12 » 



Le CoFFret du Bibliophile 

Jolis volumes in-i8 carré tirés sur papier d'Arches 
(exemplaires numérotés). 



Les Anandrynes (Confession de M"e Sapho) ... 9 fr. 

Le Petit Neveu de Grécourt 9 w 

Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors. . 9 » 
Julie philosophe (Histoire d'une citoyenne active 

et libertine), 2 vol. 18 » 

Correspondance de M^^ Gourdan, dite « la Com- 
tesse » . . . 9 » 

Portefeuille d'un Talon Rouge, — La Journée 

amoureuse . . 9 » 

Les Cannevas de la Paris (Histoire de l'hôtel du 

Roule) 9 » 

Souvenirs d'une cocodette (1870) ....... . 9 » 

Le Zoppino. Texte italien et traduction française. 9 » 

La Belle Alsacienne (1801) 9 » 

Lettres amoureuses d'un Frère à son élève (1878). 9 » 
Poèmes luxurieux du divin Arétin (Tariffa délie 

Puttane di Venegia) 9 » 

Correspondance d'Eulalie ou Tableau du Liberti- 
nage de Paris {1']%^)^ 1 \o\ 18 » 

Le Parnasse satyrique du XVIII^ siècle 9 » 



La Galerie des femmes, pdiT i.-E. ôe iouy. ... 9 » 
Zoloé et ses deux Acolytes, par le Marquis de 

Sade 

De Sodomia, par le P. Sinislrarl d^Ameno. Texte 

latin et traduction française 9 » 

Le Canapé couleur de feu, par Fougeret de 

Montbron 9 » 

Le Souper des Petits Maîtres. 9 » 

Cadenas et Ceintures de chasteté 9 » 

Les Dévotions de M"^^ de Bethzamooth 9 » 

La Raffaella 9 » 

Contes de Jos. Vasselier 9 » 

Histoire de ^/''« Brion 9 » 

La Philosophie des Courtisanes 9 » 

Les Sonnettes 9 » 

Nouvelles de Firensuola 9 » 

Lucina sine concubitu 9 » 

Point de lendemain 9 » 

Mémoires d'une Fenime de chambre 9 » 

Ma Vie de garçon 9 » 

Anthologie erotique d'Amarou 9 » 

La Beauté du Sein des Femmes 9 » 

Tendres Epig ranimes de Cydno la Lesbienne . . 9 » 

Divan d'amour du Chéri f Soliman ....... 9 » 



Chroniques Libertines 



Recueil des « indiscrétions » les plus sug^g'estives des 
chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des 
chansonniers, à travers les siècles. 



Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal, par 

H. Fleischmann 7 5o 

La vie libertine de il/"» Clairon, dite « Frétil- 

Ion » 7 5o 

Les Amours de la Reine Margot, par J. Hervez . 7 5o 
Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la 

Mothe (Affaire du Collier) 7 5o 

Marie-Antoinette libertine, par H. Fleischmann . 7 5o 
Chronique scandaleuse et Chronique arétine au 

XVIII^ siècle 7 5o 



L'Histoire romanesque 



La Rome des Dorgia, par Guillaume Apollinaire. 9 » 
La Fin de Dabylone, par Guillaume Apollinaire. 9 » 
Les Trois Don Juan, par Guillaume Apollinaire. 9 » 



Les Secrets du Second Empire 



Napoléon III et les Femmes, par H. Fleischmann. 7 5o 
Bâtard d'Empereur, par H. Fleischmann .... 7 5o 



La France Galante 



Mignons et Courtisanes au XVI ^ siècle, par Jean 
Hervez (épuisé). 

La Polygamie sacrée au XV I^ siècle i5 » 

Ruffians et Ribaudes, par Jean Hervez 8 5o 



Chroniques du XVIir Siècle 

PAR Jean Hervez 



D'après les Mémoires du temps, les Rapports de po- 
lice, les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chan- 
sons. 



L La Régence galante (épuisé). 
H. Les Maîtresses de Louis XV i5 fr. 

III. La Galanterie parisienne sous Louis XV 

(épuisé). 

IV. Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons 

galantes de Paris (épuisé). 
V. Les Galanteries à la Cour de Louis XVI. . . i5 » 
VI. Maisons d'amour et Filles de Joie i5 » 

Le Catalogue illustpé est envoyé fpatieo sntf demande 








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